LE REGARD EN ARRIÈRE D’UN PRATICIEN DES MARCHÉS, par Franck G. Leduc

Billet invité

Un peu d’histoire personnelle est souvent utile pour appréhender les phénomènes que nous observons. Je suis sorti d’une grande École de Commerce parisienne en 1971. Cette époque était encore bénie pour des jeunes gens tels que nous et le spectre des possibilités qui s’offraient à nous était quasi illimité. Par contre les filières reines de cette époque étaient les directions commerciales, le marketing, voire la publicité. Choisir la banque ou l’assurance étaient des « seconds choix » … j’ai donc opté pour le marketing/publicité dans un très grand groupe (à l’époque) américain de cosmétiques. J’aurais pu y développer une brillante carrière sans l’alea du « Service National » oublié … Bref douze mois contraints de services aux armées (loufoques, mais c’est une autre histoire).

L’insistance d’un camarade de promotion, chargé du recrutement pour la plus grande banque française de l’époque m’a fait entrer dans la « Finance ». Incapable de supporter la contrainte d’un grand groupe (hiérarchie, inertie, etc.), je démissionne douze mois plus tard. Et (comme ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui pour nos enfants et petits-enfants) je croule sous les propositions suite à une petite annonce passée dans « Les Échos ».

Mon choix est alors guidé par une seule obsession : éviter les « grosses boîtes ». Et c’est finalement au terme d’une journée de rendez-vous, tous intéressants, que je me présente chez un « courtier de banque » dont j’ignorais tout et surtout la fonction. Accueil chaleureux au dernier étage d’un immeuble situé face au siège du Crédit Lyonnais : douze personnes au total et surtout la découverte de ce qui n’était à l’époque que l’embryon de ce qui deviendra plus tard une « Salle de Marché ». Un lieu inouï ou sept énergumènes se démenaient avec trois téléphones aux mains en hurlant, en au moins trois langues, au milieu de la fumée de multiples cendriers :

–       J’t’en prends un quartmillion !!!
–       Tu les as !
–       J’ai du Sterlin6mois au pair !
–       J’te les prends pour First Boston !
–       C’est fait !

Je ne comprenais rien mais je me suis entendu dire : « Je veux faire ÇA !! » Et le premier juin 1974 j’entrais chez B… et Cie.

Dix ans plus tard j’étais DGA de cette même entreprise. Nous étions une cinquantaine. Je quittais alors cette entreprise après un clash successoral du propriétaire et montais ma propre société laquelle devint rapidement un bel outil d’une quarantaine de collaborateurs. Je participais alors à de multiples conseils et commissions d’organismes professionnels, CCB, COB, AMI, Direction du Trésor, CDC, etc.

J’avais vécu sur ces marchés encore réglementés, les chocs pétroliers, l’arrivée de la gauche, les nationalisations, les privatisations, la dérégulation et tant d’autres épisodes qui à eux seuls mériteraient une épopée.

Une présentation un peu longue et je m’en excuse, mais c’est durant cette période que j’ai constaté un renversement total des priorités : la réorientation de générations entières de diplômés d’Écoles de Commerce, de matheux en tout genre, d’ingénieurs des plus grand corps vers le contrôle de gestion, la gestion de trésorerie, le Forex [change de devises], puis plus tard les opérateurs de Marché « traders multi-markets » et pour ce qui est de la destruction de notre appareil productif, une offensive forcenée de tous les établissements financiers pour convaincre les entrepreneurs de toutes tailles que leur avenir (traduire : « leurs bénéfices ») serait dorénavant lié, et dans des proportions surmultipliées, à l’habile gestion de leur trésorerie. Des pans entiers de l’investissement productif, recherche de nouveaux marchés, recherche développement, ont été abandonnés au profit de la gestion du « Cash » et les résultats ont été tellement énormes qu’est venu ensuite le désinvestissement.

Les banquiers soufflaient aux oreilles des entrepreneurs : « Mais qu’est-ce que vous vous embêtez à investir dans de nouveaux produits : vous allez devoir vous coltiner des salariés, des clients rapaces, des fournisseurs avides, tout ça pour un rendement dans le meilleur des cas de 4% ! Moi, vous me confiez ces sommes, et je vous sers, quand tout va mal, du 12 % ! »

Et se sont ensuite enchaînées les fusions-acquisitions qui ont balayé toute notion de concurrence libre et non faussée, puis les délocalisations, qui généreraient encore plus de cash.

Et la dérive a continué, les délais de rendement se sont de plus en plus raccourcis pour arriver à la production de résultats à la nanoseconde pour des échanges aux montants incommensurables. La banque, métier dont le but est sinon noble du moins indispensable, est devenue le fossoyeur de pans entiers des économies occidentales et il est à parier que leurs capacités à générer de l’argent fou de plus en plus vite ne tardera pas à déséquilibrer même les apparemment moins vulnérables des émergents.

Ces gens sont dangereux et je les connais bien… J’ai quitté volontairement ce monde en 1993… dans d’excellentes conditions financières, après m’être assuré de la pérennité des situations de tous mes collaborateurs. Aujourd’hui, j’essaie modestement d’utiliser mon temps pour soutenir des actions de l’économie sociale et solidaire et j’en suis heureux !

Je voulais vous faire part d’une réflexion concernant les processus successifs de désindustrialisation de la France, ou plutôt de la réorientation stratégique de la production, un élément qui n’est pratiquement jamais mis en avant et qui, pour moi, est déterminant pour évaluer les responsabilités dans la crise (dans les crises…) que nous traversons.

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