UN TEMPS DE SILENCE ET DE CONFUSION, par Un Belge

Billet invité.

Cher Paul,

J’observe et je sens que le processus dans lequel nous sommes engagés, et auquel on donne le triste nom de Crise, est entré dans une nouvelle phase. En tout cas, impossible pour moi, depuis des semaines, de prétendre sérieusement avoir des choses nouvelles à formuler par écrit. Il me semble que je ne pourrai rien dire qui n’ait déjà été dit ou démontré. Il me semble aussi que toute l’intelligence mise en oeuvre jusqu’à présent sur le Blog continue de porter ses fruits, infiniment précieux, mais montre également ses limites face à une inertie colossale. Sur cette inertie, aucun intellect (aussi brillant soit-il) n’a de prise. Ce n’est pas en démontrant à un ivrogne qu’il est ivre qu’on le dissuade de boire. Cause toujours, pense-t-il en son for intérieur, tant qu’il lui reste encore un peu de jus au fond de sa bouteille….

Au stade où nous en sommes, que peut un texte ? Que peut une interview radio ? Que peut une capsule vidéo ? Beaucoup de choses, qui doivent être accomplies… mais pas l’essentiel, qui appartient au monde de l’action. Entre le monde de l’analyse et le monde de l’action, il y a un gouffre, qui ne se laisse franchir que par un saut, qu’il appartient à chacun d’accomplir ou de différer. Et là, nous touchons à ce qu’aucun média ne peut transmettre, et qui est du domaine de l’existence intime et incommunicable. Je pense que nous parvenons à un moment de nos histoires où l’important n’est plus ce que chacun pense, dit ou écrit, ni même ce que chacun fait… mais ce que chacun incarne, intrinsèquement et immédiatement, avant même d’ouvrir la bouche.

Cette incarnation n’existe qu’en un seul exemplaire : soi-même. Elle ne se laisse pas copier ou diffuser à la télévision ou sur le Net. Elle est uniquement là où chacun se trouve, avec sa qualité de présence et sa qualité de sincérité, rarement parfaite, toujours fluctuante. En outre, nul ne mesure jamais les effets réels de ce qu’il est vraiment… Il faut très certainement accepter que sa véritable influence sur le monde (et du monde sur soi) ne soit ni mesurable, ni même identifiable… Accepter aussi que nous n’ayons aucune prise sur ce que d’autres pourront (ou pas) retirer de nos éventuels accomplissements. Bref, il nous faut probablement nous résigner à ce que nos horizons se rétrécissent, à ce que nos dimensions reprennent une taille humaine, et non plus planétaire.

En particulier, il n’y a pas aujourd’hui, il n’y a jamais eu et il n’y aura pas demain d’homme, de femme ou de groupe providentiels. Ce qui va se nouer ou se dénouer est d’un niveau de complexité tel qu’aucun individu ni aucune communauté ne peut prétendre comprendre complètement (encore moins diriger) les mutations en cours. Tout ce qui reste à chacun, c’est la possibilité d’incarner, à son échelle (c’est-à-dire à l’échelle d’un corps en mouvement à la surface de cette planète), ce à quoi il/elle croit. Pour la beauté du geste, si je reprends tes propres termes au Rond-Point… et sans maîtriser ni comprendre la fortune (ou l’infortune) de son geste.

Evidemment, nous sommes condamnés à trouver du nouveau, à nous montrer inventifs, à faire montre de cette créativité véritable qui se déploie face au véritable Inconnu, Impensé, Inconcevable, la peur au ventre. Mais précisément, aucune création authentique ni aucune beauté ne sont possibles sans un temps préalable de désarmement, de renoncement aux fonctionnements acquis :  un temps où on laisse choir son arsenal, mental et physique, aussi brillant et sophistiqué soit-il.  C’est un temps de silence et de confusion, où il est tentant de se ruer sur n’importe quel vieille arme, sur n’importe quel vieux drapeau, sur n’importe quel vieux déguisement… Mais où il est possible aussi de simplement se tenir prêt, dans l’Inconnu… et de préférence sans faire de bruit, afin de percevoir pleinement ce qu’est cet Inconnu.

C’est à quoi je m’emploie pour l’instant, dans les limites humaines, trop humaines, qui sont les miennes… en restant bien-sûr ouvert et attentif à ce que toi-même tu incarnes.

Chaleureusement,

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