L’ÉTAT SE MEURT, L’ÉTAT EST MORT, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Il n’y a plus de saisons. Le changement climatique affecte jusqu’au climat politique, qui peut renvoyer simultanément l’image de l’efflorescence irrésistible et de la caducité inexorable. Voilà qu’au beau milieu de l’automne, dans l’autre hémisphère, un autre printemps se lève. Ce qui bourgeonne, au Brésil, c’est une masse politique ; ce qui tombe, c’est une caste politique. Les commentateurs de l’autre hémisphère, aveugles à ce que signifie le cas turc, s’étonnent encore qu’avec tous ses atouts d’émergent presque adoubé grand parmi les grands (ressources considérables de tous types, agriculture et industrie puissantes, classe moyenne nombreuse, politique assez généreuse de redistribution), le Brésil connaisse un large mouvement social non partisan, ou plus exactement transpartisan et antisystème, qui va jusqu’à s’attaquer à l’institution footballistique et au barnum olympique. – Comment ? Vous avez le pain et les jeux, et vous vous plaignez ? Mais que vous faut-il de plus ? – Un État. Un État pour un Peuple, car nous assistons à un nouveau printemps des peuples. Dans l’émergent économique émerge un peuple, un peuple qui estime que la redistribution est non seulement incomplète mais outrageusement ridicule, au vu des dépenses englouties en infrastructures tape-à-l’œil, superflues et mal conçues, en pots-de-vin divers pour décourager les critiques, ainsi qu’en expropriations d’indigents accusés de gêner la marche du progrès avec leurs quatre murs de parpaings.

Oh, certes, ce peuple n’a pas de leader(s) et, exemple des Indignés à l’appui, cela suffit aux railleurs pour affirmer que ce peuple sans tête joue contre la politique, contre la délégation représentative, comme s’il n’était pas permis, en démocratie, d’avoir et le choix de la tête et le choix de n’en choisir aucune, quand aucune n’est digne du tronc vigoureux qui la supporte. Il n’y a que les partis honteux d’eux-mêmes pour croire que les citoyens révoltés par leurs pratiques veulent liquider la représentation. Ce n’est pas après la représentation qu’ils en ont, c’est après la vérole qui l’a défigurée. Pour prendre une analogie dont on se doute bien qu’elle parle au cœur des Brésiliens, ce n’est pas le football en lui-même, sport populaire en ce qu’on n’a besoin que d’un ballon et d’un terrain vague pour le pratiquer, qui pose problème, c’est le décorum dont on l’entoure pour épater un chaland auquel l’augmentation de son niveau de vie n’apparaît pas avec la même évidence qu’aux faiseurs de moyennes. Le chaland n’est pas dupe de la manœuvre, car le citoyen n’est pas tout à fait mort en lui. En revanche, il ne se croit pas outillé pour démanteler le système politique mafieux par les voies naturelles. – Et les réseaux sociaux ? – Ils servent le révolté autant qu’ils le serrent, les opérateurs cédant assez vite aux pressions inquisitrices de l’oligarchie au pouvoir.

Il y a pourtant un outil puissant, en démocratie, le vote blanc, mais un vote blanc massif, démonstratif, subversif. Il n’est pas pleinement reconnu comme suffrage exprimé ? Qu’importe, puisqu’il est décompté publiquement. Sa publicité, en France, est garantie par le code électoral. Il ne tient qu’aux citoyens présents au dépouillement et aux organes de presse de s’en faire les relais implacables. L’argument des représentants mal élus selon lequel les urnes ont parlé serait retourné contre eux. Si la légitimité se chiffre, alors un vote blanc majoritaire assurerait le peuple que la démocratie est de son côté et non du côté de la représentation sortie des urnes. L’administration, la police et l’armée auraient tout loisir de désobéir à une représentation notoirement illégitime. La pression sur les partis traditionnels serait telle qu’ils seraient forcés de faire leur aggiornamento, d’éliminer les parrains impatronisés en leur sein et d’instituer des règles strictes qui les empêchent de ressusciter dans leurs disciples déclarés.

Si rien n’est fait dans ce sens, si nous, citoyens, nous contentons de déplorer que tout aille de plus en plus mal jusqu’à ce que ce mal nous emporte dans la fureur d’une révolution sans autre lendemain qu’un printemps de matraques et de misère accrue, alors l’État français, figure transcendante du bien commun, disparaîtra. Des signes inquiétants nous parviennent, qui témoignent du sentiment d’impunité que nos dirigeants éprouvent dans leur gestion de la chose publique. Les métropoles françaises se sont constituées en lobby pour se vendre comme des marques, l’échelon supérieur du pays ne faisant plus rêver. Les promoteurs des monnaies locales complémentaires/supplémentaires participent plus ou moins consciemment du mouvement, avec la bénédiction des édiles, qui se voient bien battre monnaie comme les barons d’autrefois. En matière de développement, le gonflement des ambitions locales, dans notre pays, est proportionnel au dégonflement des ambitions nationales. Le morcellement du territoire républicain, territoire de répartition de la richesse produite, est amorcé par les élus de la République, tous partis confondus, sans que l’opinion publique s’en émeuve. Faut-il rappeler que ces métropoles concurrentes ne se sont pas développées hors sol ? Que leur hinterland, c’est le pays tout entier ? Qu’il faut être ambitieux à tous les échelons ? Combien de périssoires individuelles userons-nous avant d’avoir l’idée de les lier ensemble pour tenir la mer ensemble ?

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