« Gagnant gagnant, toujours gagnant, jusqu’à cesser de gagner », par Blake McInerney

Billet invité.

L’argent n’est pas qu’une unité de valeur nous permettant soit de l’échanger contre des biens ou services, soit d’accumuler un potentiel du même ordre.

L’argent nous permet aussi de « communier » avec les autres membres de notre société, c’est-à-dire de leur prouver, et de se prouver, que nous faisons bien partie nous aussi de la communauté des vivants.

Tant qu’une société ne fournit pas à ses citoyens un autre moyen de communier, l’argent sera appelé à remplir ce deuxième rôle – sa dimension religieuse.

Tout gestionnaire de l’ordre social sait qu’il est bien plus facile de faire en sorte que des citoyens n’ayant jamais connu l’argent continuent à vivre ainsi que de faire en sorte que des citoyens qui ont connu l’argent vivent une situation où ils en ont de moins en moins, ou n’en ont plus du tout.

Dans le premier cas, l’identité de ces personnes n’est pas atteinte, voire écorchée, dans le second cas si.

 

Nous entrons aujourd’hui dans une ère où, et je laisse à d’autres le soin d’en sonder les causes ou d’en prononcer les justifications, de plus en plus d’entre nous sont en train de connaître tout doucement ce second cas.

Or, quelles que soient les justifications apportées pour défendre une inégalité croissante et une concentration historique des richesses entre les mains d’un pourcentage infime de la population, toujours est-il que pour des personnes dépourvues d’une croyance religieuse autre, c’est l’argent qui jouera ce rôle religieux dans leur vie, c’est-à-dire les conforter dans leur sentiment d’être vivants.

On peut demander à nos semblables de vivre avec moins, ou avec très peu, mais il viendra un moment où cette exclusion sociale, voire expulsion de la vie matérielle de la cité, s’apparentera à une mort sociale. Et l’homme n’aime pas du tout la mort – elle éveille une peur ancestrale ancrée en nous et offense quelque chose de plus profond encore, la conscience que nous avons tous d’être des êtres vivant d’une vie qui nous échappe.

C’est qu’une exclusion de la vie sociale, si justifiée qu’elle puisse être sur les plans politique et économique, va buter sur l’idée que nous sommes tous des hommes pour la raison que nous sommes, et même si nous adhérons personnellement aux thèses de l’ordre économique qui va entrainer notre nouvelle pauvreté, tous doués d’un « esprit de vie » inaliénable qui nous rend incapables d’accepter une situation de mort sociale tandis que nous éprouvons en même temps et instinctivement le sentiment d’être l’égal de toute personne qui est en vie autour de nous.

Le mal n’est pas dans l’argent ; il est dans l’homme.  Et tant que vous aurez certains qui thésaurisent l’argent, non pas pour accumuler des unités de valeur et d’échange à employer ultérieurement, mais pour jouer sur le rôle religieux de l’argent, s’octroyant ainsi un pouvoir quasi-divin de vie et de mort sur leurs semblables, vous aurez aussi de l’autre côté du miroir d’autres qui refuseront que l’argent soit la seule mesure de la vie, car en contradiction flagrante avec le sens d’être vivant que chaque être humain cherche à exprimer du plus profond de lui-même.

 

Même si le but de nos gestionnaires de la société d’établir une paix sociale est louable, toute tentative de singer la communion sous les deux espèces de l’Eglise chrétienne en instaurant une communion par l’argent est vouée à l’échec. Comme l’argent cumule les deux fonctions d’unité de valeur et d’image de vie, ceux qui amassent des richesses réduisent d’autant le stock de richesses disponibles pour autrui et en même temps augmentent l’impression qu’ils se donnent, à eux seuls, de « posséder la vie » – une « vie » dont leurs semblables sont de plus en plus exclus à mesure que les moyens visibles d’y appartenir leur manquent, car la possession de l’argent ne se partage point.

Tandis qu’avec la communion sous les deux espèces, une seule gorgée de vin, une seule hostie suffisent pour que chacun ait la certitude de participer également et entièrement à la communauté des vivants.

Quelle sera donc l’image de vie, indépendante de l’argent, que notre société va laisser accessible aux pauvres et aux futurs déshérités pour que notre monde ne sombre pas dans les affres d’une société divisée en ceux qui ont la vie-l’argent et ceux qui en seront dépourvus à jamais ?

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