Le fondement de l’économie dans la personne : la monnaie du vivre ensemble, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Escroquerie libérale

Depuis plusieurs années maintenant, le Blog de Paul Jorion milite pour la réforme keynésienne de l’économie mondialisée. Cette proposition suscite le scepticisme : l’ancienneté de la doctrine keynésienne de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie n’a-t-elle pas déjà permis les expérimentations qui démontrent son inefficacité ? L’économie mondiale n’a-t-elle pas été keynésienne jusqu’à la révolution libérale des années quatre-vingts ?

En fait, Keynes n’a jamais été appliqué que par des recettes extraites d’une théorie détachée de ses fondements. Keynes est le théoricien de la régulation publique de l’économie ; régulation que le libéralisme en vigueur depuis la révolution industrielle a interprété comme une auto-réglementation privée. La régulation est la construction publique d’une finalité politique commune des échanges ; la réglementation s’arrête à une théorisation statique des biens que les intérêts privés particuliers exécutent miraculeusement par eux-mêmes.

Le libéralisme divise la réalité économique entre des classes sociales qui obéissent en théorie à une même loi, mais n’ont pas en pratique les mêmes moyens de l’appliquer. Le principe de la solidarité par les nations s’applique au mieux dans les pays les plus civilisés ; en aucun cas les nations qui portent les États libéraux ne sont solidaires d’un principe commun d’humanité.

La personne réduite à l’individu

L’économie libérale s’est mondialisée mais la politique est restée nationale. Les hommes sont formellement égaux en droit mais aucune autorité publique collective n’en vérifie la réalité effective par le prix des biens nécessaires à la vie. Le marché global sans frontières travaille sur un individu moyen théorique égal à tout autre. L’indifférenciation des finalités humaines est la loi universelle de l’économie libérale. La Loi s’y réduit à des règles, lesquelles sont appliquées à des individus programmables par un marché mécaniste.

L’État libéral est un ensemble de procédures que des agents spécialisés peuvent appliquer mécaniquement. La technocratie du capital sans frontière n’a pas de nationalité, n’a pas de sentiments et ne connaît pas de situations particulières désirées par des personnes libres. Le capital formel est le mécanisme universel infaillible du calcul des prix abstraitement justes.

Les besoins des gens sont totalement identifiés et classifiés par la hiérarchie des prix : le mieux est indiqué dans le prix le plus élevé exprimé par le marché. Il n’y a rien à discuter au delà du marché ; la politique a pour fonction de produire les éléments de langage visant à programmer la consommation des citoyens selon la loi évidente du marché.

Chute de l’économie de la falsification

Le postulat de l’économie libérale est la négation du fondement de l’économie dans l’ordre politique. Le génie de Keynes est d’avoir su montrer l’incohérence du marché sans les lois et les décisions élaborées dans l’ordre politique. Pour poser sa démonstration, il a redéfini la monnaie comme instrument du prix unitaire de l’équilibre général du marché. La monnaie de Keynes est la mesure politique de l’économie ainsi que la mesure économique de la responsabilité politique.

Keynes décrit la monnaie comme le signe politique de l’économie de marché et comme la substance de la régulation politique du marché. Le néo-libéralisme en a déduit que pour soustraire l’économie à la délibération faillible des citoyens, la monnaie ne doit pas être analysable par le marché : l’outil est neutre qui n’exprime aucune finalité transformable en réalité objective discutable. Avec la monnaie outil, il suffit que des experts s’occupent de sa fabrication pour que l’optimum économique soit au-dessus de toute contingence humaine.

La mise en faillite des États par la crise des subprimes montre que s’ils ne sont pas foncièrement malhonnêtes, les experts du capitalisme financier ne comprennent pas comment leur système fonctionne. La réalité visible par le marché est en contradiction patente avec les objectifs économiques affichés. À l’évidence, les règles établies hors d’un véritable débat politique ne produisent pas ce qu’elles disent.

L’économie en guerre contre sa cause

L’économie globale mécaniste a sombré en 2008 dans une crise ontologique : les dérivés de crédit qui devaient assurer la certitude d’une cohérence des prix ont rendu la réalité impénétrable à l’intelligence des acteurs économiques. Après s’être affranchie de toute régulation publique, l’économie libérale a perdu contact avec la réalité sensible en récusant sa raison d’être : la démocratie.

La démocratie est le régime politique de l’économie de marché. Parce que les acteurs économiques y ont les mêmes droits et les mêmes responsabilités, les biens sont négociables et renouvelables. Le libéralisme croit que la cupidité est une vertu et que les riches sont riches parce qu’ils savent mieux que les autres ce qu’est la vraie richesse. La démocratie est donc inutile à la stabilité économique : d’une manière ou d’une autre, le libéralisme supprime tout débat sur la réalité des biens et des services mesurés par les prix.

Le libéralisme focalise l’attention publique sur le calcul des prix entre le détenteur du capital et le consommateur. Le travail qui fournit les revenus de la consommation et qui fait la rentabilité du capital est relégué dans l’obscurité contractuelle privée. La discussion sur la répartition juste des bénéfices du travail est exclue du champ politique et maintenue non analysable dans les prix de marché. Le libéralisme est l’idéologie du capital qui ignore le travail par quoi il existe.

Crise de l’esclavagisme libéral

Si Keynes n’a pas approfondi la consubstantialité de l’économie et de la démocratie, il a en revanche parfaitement démasqué la fourberie du capitalisme libéral : mettre les gens au chômage pour exclure le prix du travail de l’équation économique. Keynes a montré la relation factuelle entre la politique monétaire, la rémunération du travail, la croissance de la production et le calcul économique de l’investissement et de l’épargne.

Les postulats keynésiens ont inspiré jusqu’à aujourd’hui la politique publique de stimulation artificielle de la croissance par la masse de monnaie. La suppression des frontières politiques a été finalement imposée pour créer la concurrence sur le prix du travail qui cantonne aux actifs financiers la pression inflationniste. Le prix du capital a augmenté dans les mains des élites financières pendant que les prix à la consommation sont allés accroître les marges financières prélevées sur le travail.

Le pseudo-keynésianisme néo-libéral débouche sur une aporie : les classes possédantes sont à la tête d’un capital nominalement gigantesque pendant que le prix de la consommation des classes moyennes en représente une fraction infiniment décroissante. La consommation réelle qui fait la rentabilité réelle du capital ne fait plus le prix réel des actifs financiers : l’équilibre économique entre le prix du capital et le prix des biens véritables n’est plus exprimé par les prix financiers.

Fonction économique de la démocratie

La corporation politico-financière s’est fabriqué une fiction monétaire marchande sans rapport avec la réalité économique demandée par les citoyens. La libre fixation des prix par le marché théoriquement auto-régulé détruit la finalité du calcul économique d’identifier tous les objets que le travail peut investir en réponse aux besoins humains. Les biens et services pour lesquels les gens sont prêts à fournir le travail qui les produit sont illisibles dans le marché.

Une poignée de privilégiés omniscients dirige le partage de la valeur ajoutée nominale sans rapport avec les droits réels des gens. Le système libéral global pense la monnaie comme une élection divine. Le marché financier est un temple où les clercs produisent leurs oracles : le peuple entend la hiérarchie des prix qui sépare les sauvés des damnés. Les sauvés sont les propriétaires du capital financier et les damnés sont les emprunteurs éternellement incapables de produire ce qu’ils consomment. Parmi les emprunteurs figurent les États et les collectivités d’intérêt général.

Dans la tradition de l’économie politique, le gouvernement démocratique de la chose publique est la condition d’existence d’un marché financier dirigé par l’offre et la demande réelles. L’accumulation du capital est la mesure de la richesse effectivement engagée sur le futur. Le capital est le prix du travail futur effectivement investi dans des biens et services demandés par la démocratie.

La monnaie de l’économie politique

La définition keynésienne de l’équilibre financier est le plein emploi des facteurs de production. Le facteur primaire de la richesse est le travail ; le facteur secondaire est le capital qui anticipe l’efficacité du travail. En économie politique, l’équilibre général des marchés n’est pas seulement une égalité comptable entre le prix des actifs et le prix des passifs mais une satisfaction totale de la demande des citoyens exprimée en offre de travail.

La loi de l’économie que le libéralisme ne pense pas est la définition démocratique du bien commun, lequel soit réalité productible par le travail. L’inscription des biens dans la démocratie a trois implications économiques : chaque citoyen est librement intéressé à des définitions partageables des biens ; la délibération des biens est permanente par le régime de la politique au-dessus du marché ; la responsabilité collective de la communauté des biens est financée par le travail de chacun.

Keynes n’a pas formulé ses principes d’économie politique sous l’angle de la démocratie mais sous l’angle de la monnaie et du plein emploi. Les véritables contreparties de la masse monétaire ne sont pas les prix financiers mais le travail véritablement engagé dans l’économie réelle. La monnaie keynésienne ne dépend pas des décisions des marchés financiers mais de la politique monétaire des États. Et la responsabilité des États est d’exister comme cadre légal actif de fixation des prix par la monnaie selon les droits de tous les citoyens.

Agonie du capitalisme financier

La puissance de Keynes est d’avoir explicité dans la monnaie une rationalité économique qui ne dépende pas d’un État abstrait mais des États réels portés par les nations différentes. Il a proposé à Bretton Woods un vrai système de responsabilité publique de la finalité économique légale des monnaies. L’application des lois nationales y est posée comme actif financier coté sur un marché international d’égalité des souverainetés politiques.

Chaque zone monétaire est un périmètre de souveraineté d’un même régime politique. La parité de change négociée dans la chambre de compensation internationale mesure le crédit que tout acteur économique accorde à la titrisation monétaire des prix sous une loi nationale. Chaque devise est le titre de prix unitaire actualisé de toute la production de biens d’une zone de souveraineté dirigée par un État.

La compensation rationnelle des règlements internationaux par des parités de change publiquement régulées en responsabilité politique réelle a été rejetée en 1944 par la coalition des usuriers des États. Les libéraux nationalistes doctrinaires ont joué l’impérialisme anglo-saxon pour perpétuer le régime de la corruption des États par les intérêts financiers privés. La deuxième guerre mondiale s’est poursuivie dans l’ordre monétaire jusqu’à sa conclusion dans la crise des subprimes.

Indispensable liquidité de la démocratie réelle

Le système financier mondial s’est effondré par incapacité à voir ses limites. Après avoir libéré la responsabilité financière de toute obligation de réalité légale, les États ont été anéantis dans leur raison d’être de fonder la possibilité du bien commun. La finance n’est plus qu’un champ de ruines entre les propriétaires cachés d’un capital totalement dématérialisé et les producteurs réels asphyxiés par le tarissement du crédit.

L’alternative de l’économie contemporaine est tragiquement simple : revenir par la monnaie à ses fondements politiques ou se dissoudre dans la guerre civile numérique. La numérisation des prix et des marchés permet tout autant de détruire la pensée humaine que de poser les modèles du bien commun négociable par la politique. La finance supra-légale a utilisé l’information numérique pour s’émanciper de la réalité ; une autre réalité en émerge qui asservit la monnaie aux biens réels produits dans les nouvelles légalités des communautés numériques.

Ce que Keynes avait logiquement prédit dans la compensation internationale des monnaies commence à se réaliser objectivement dans l’économie numérique. L’espace numérique unifié par l’internet fonde un marché commun humain de la connaissance. Toute affirmation politique y est déposée et toute réalisation économique peut y être réglée par un crédit comptable universellement vérifiable par la raison pratique.

Les biens de la volonté transparente

Toutes les propositions générales de biens particuliers peuvent être offertes comme projet de service dans l’espace numérique. Le contrat numérique relie objectivement les personnes qui engagent ouvertement leur parole dans la livraison d’un bien contre un prix. Les prix des causes du possible sont évaluées et engagées avant que les conséquences soient matérielles dans la réalité physique. L’intérêt général peut contester tout intérêt particulier caché dans un monopole fictif de la vérité.

La monnaie numérique adossée à la démocratie est émise objectivement selon la volonté engagée du travailleur, de l’entrepreneur et du citoyen : c’est à dire proportionnellement au prix que les gens attendent de la livraison d’objets réels transformés par leur travail. Avant que l’hypothèse d’un bien soit produite en objet tangible, la description verbale du bien est cotée par ses acheteurs potentiels.

Dans la compensation financière des biens définis par les citoyens, le crédit alloué à un bien livrable dans le futur est exactement proportionné au prix du travail que les acheteurs sont prêts à fournir pour en acquérir la réalité. L’actif évalué par les banques de crédit est l’efficacité du travail des personnes assurées par la loi de l’État d’une société particulière.

La monnaie du droit entre les personnes

Les conditions matérielles de la compensation keynésienne inter-étatique sont objectivement réalisées dans l’espace numérique mondial. Toutes les intentions politiques, tous les projets de loi, toutes les lois, tous les textes réglementaires, toutes les normes, tous les objets de bien et tous les droits particuliers y sont potentiellement inscrits. Il ne manque qu’un registre central de la propriété des personnes dont un État s’érige dépositaire en tant que personne à égalité de droit avec toute autre personne.

La personne est l’antidote de l’aliénation libérale. Mais pour que la personne n’utilise pas sa liberté à réduire les autres en esclavage, il faut former l’égalité des personnes dans leur corps physique comme dans leur corps moral ; il faut que le lien social réalise l’égalité dans une personne dont la responsabilité soit distincte et autonome des personnes physiques qui le composent ; il faut enfin que l’esprit du vivre ensemble soit une personne plurielle servie par les personnes morales incarnées par des personnes physiques palpables.

Le régime politique de l’égalité des personnes est la démocratie. Mais la démocratie n’est pas un état des personnes : elle est une organisation vivante de la réalité des personnes dans la subordination des pouvoirs de l’État à celui des sociétés que les citoyens s’obligent à constituer librement. L’origine de la monnaie est dans la comparaison nécessaire des biens issus des trois degrés de responsabilité des personnes : les États, les sociétés et le citoyen.

Représentation monétaire de la personne

La monnaie est le seul moyen qui ait été trouvé par la civilisation humaine pour donner le même prix de 1 à toute personne ; pour hiérarchiser le pouvoir des sociétés par le prix croissant du crédit au service des personnes physiques ; et pour mutualiser le prix du bien commun dans une réalité divisible consommable par les individus.

Jusqu’à l’avènement de la matière numérique pure, il a été impossible de matérialiser la monnaie hors de la subjectivité des personnes physiques investies du pouvoir d’État. Avec le marché commun mondial de la connaissance numérisée, plus aucune politique monétaire ne peut échapper à la critique des personnes physiques, morales et politiques qui travaillent une réalité à la fois physique et verbale.

Pour établir la souveraineté commune du bien égal entre toute personne, il suffit désormais de constituer un état civil universel des personnes. Toute personne y est identifiable par un index unique nécessairement trinitaire : la personne physique a autant de figures monétaires que de sociétés qui la portent dans les différents régimes de souveraineté. Toute personne physique incarne une souveraineté dans ses règlements monétaires au nom unique des personnes morales dont elle engage le crédit.

Compensation des primes d’assurance des personnes

La compensation en bancor de Keynes est la stricte application par les souverainetés politiques des droits universels de la personne. Les premiers États reconstruits sur un état civil universel n’auront aucun mal à ré-étalonner l’émission monétaire sur les crédits à l’économie réelle. La responsabilité financière à trois degrés physique, moral et légal adosse toute dette à la production réellement engagée par le travail du débiteur dans la réalité physique, morale et légale.

La compensation numérique adosse les prix au travail des personnes. Toute dette non décomposable en prix du travail, prix du bien particulier de la personne au travail et prix du bien commun est mécaniquement dépréciée de sa part invérifiable. L’inexistence de loi de crédit commune entre deux États induit des chambres de compensation distinctes : la prime de change mutualisée par la compensation à l’intérieur d’une même souveraineté assure les créanciers étrangers du remboursement intégral de leurs prêts.

La dépréciation compensée d’une monnaie nationale assure en travail national la contrepartie réelle d’un crédit monétaire international. L’appréciation d’une monnaie nationale assure par la solidarité nationale la contrepartie réelle de toute épargne personnelle en garantie de l’avenir. La compensation financière indexée sur le travail au service des personnes produit véritablement l’assurance du droit des personnes.

Le crime ne paiera plus

L’espace numérique transformé dans n’importe quelle partie du monde où règne un État de droit des personnes est une chambre de compensation internationale. Tous les régimes politiques peuvent y assurer leur crédit international selon la réalité économique qu’ils y déposent en droit des personnes. Dans le système de la compensation, la confédération d’États assure la solidarité fiscale d’une société de démocraties nationales. La fédération d’États assure par un État commun la solidarité de plusieurs nations dans la réalisation économique de la démocratie.

La compensation aux trois degrés politique, social et individuel de la personne est idéologiquement neutre. Un empire ploutocratique, une mafia quelconque ou une société multinationale de spéculation peut librement effectuer des règlements en compensation à condition d’y être représentée par une personne physique. En vertu du droit des personnes, le représentant d’une société quelconque est garant par son corps physique des biens qu’il livre contre le prix compensé.

Dans un marché de compensation, plus la conformité d’une livraison est douteuse aux acheteurs, plus la prime fiscale versée à l’État garant du bien compensé abaisse le règlement de crédit au vendeur. Les nouveaux États qui émergeront de la monnaie personnelle numérique ne seront pas le fruit de bavardages scientistes mais du travail conscient des citoyens honnêtement solidaires de leur avenir commun.

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