CONSCIENCE ET VOLONTÉ DANS LA CIVILISATION CHINOISE, par Pierre-Yves Dambrine

Billet invité

Toujours sur ce chantier « Se passer de la volonté et de l’intention » ouvert par Paul dans sa vidéo « A nouveau au seuil d’une guerre mondiale », il me semble qu’il faut aussi replacer la problématique conscient/inconscient, volontaire/involontaire dans le cadre de notre civilisation en particulier où ils font sens, car ailleurs, notamment en Chine, il se peut que les choses soient quelque peu différentes.

Dans le cadre de la civilisation chinoise, les notions d’inconscient et de volonté, dans le sens précisé par Paul, c’est à dire d’un acte que  l’on décide à un instant t et dont l’accomplissement ne dépend que de la décision à cet instant, n’ont pas existé jusqu’à ce que ces notions soient introduites à partir de la fin du XIXème siècle quand furent traduites les œuvres des penseurs les plus importants de notre aire de civilisation. (Je n’évoque pas Mattéo Ricci lequel ne s’adressait qu’à un cercle très limité d’érudits et de hauts dignitaires de l’Empire chinois.)

Dès lors que c’est l’évolution des phénomènes physiques et humains en termes de dynamique évolutive qui constituent la notion fondamentale à partir de laquelle les choses du monde sont pensées il n’y a plus place pour les visions et conceptions où la marche du monde peut s’expliquer par l’action volontaire de certains individus. Il y a bien des narrations historiques, où entrent en scène de véritables héros, lesquels ne sont pas moins considérés et admirés que chez nous, pour ce qu’ils sont, des hommes hors du commun, ce que montre bien d’ailleurs la fascination qu’exerce Napoléon sur les chinois, mais leur action ne se déploie pas sur un plan métaphysique, supra sensible. L’action des uns et des autres est toujours située dans espace et un temps donnés dans une évolution historique globale. Le rôle de la volonté dans l’histoire est absent. Dans ce contexte du monde chinois il importe alors de saisir, de montrer, les linéaments d’un cours du monde (Dao), les signes avant coureur d’une évolution, et cela se retrouve dans de nombreux domaines (art de gouverner, littérature, arts, médecine, techniques, etc.), pour se trouver collectivement et individuellement dans une bonne configuration, porteuse, pour faire en sorte que le (monde) « Sous le Ciel » (tianxia) soit régulé. Le rôle des individus n’est pas moins considéré que chez nous, mais il l’est autrement. Ce qui ici est largement impensé par le sens commun, à savoir le caractère inconscient de nos actes, est le cadre « naturel » dans lequel les individus se comportent. Etre conscient revient alors pour l’homme de bien à faire un travail sur soi qui permet une appréhension subtile du réel, celle qui précisément permet de percevoir les linéaments du cours du monde, ce afin de le faire évoluer dans un sens favorable. L’idéogramme yi 意 que nous traduisons par intention a dans sa partie inférieure le radical désignant le cœur, qui n’est autre que le siège des sentiments. Le mental et les sentiments ne sont pas disjoints. Le sage chinois est celui qui perçoit les linéaments du Réel (Dao) en devenir. Et il le fait en s’appuyant sur le legs du passé en la matière. En particulier des Rites, lesquels, par l’exécution de leurs formes canoniques, produisent une harmonie au service de l’ordre social. Confucius disait de son propre enseignement : « je ne fais que transmettre » (ce que le passé m’a légué).

Il importe donc avant toute chose de faire exister un cadre social, ce qui donne la Correction des Noms (zhengming) : de la bonne appellation des choses (dans un cadre prédéterminé) dépend le bon ordonnancement du monde. Il s’agit moins de trouver un fondement ultime aux choses que de rendre simplement le monde viable, et vivable. Là où nous nous interrogeons sur l’essence des choses, les penseurs chinois s’interrogent sur leur viabilité.

Du point de vue culturel et pratique, en amont, ce sont donc les Rites qui forment le cadre de cette conception du monde où règne l’interdépendance, à tous les niveaux. Dépendance de l’homme à l’égard des phénomènes naturels, et dépendance mutuelle des humains dans le cadre de l’Empire sur le modèle du respect dû aux anciens dans la famille et le clan.

Je disais plus haut qu’il importe dans le cadre de la civilisation chinoise de se trouver en position favorable (shi) pour une évolution favorable du monde (Dao), et réciproquement. Les Chinois n’ont pas traditionnellement de mot pour désigner l’inconscient, mais leurs pratiques, leur vision du monde trahissent la prise en compte d’une forme d’inconscient puisque le cours des affaires humaines ressortit en dernière instance au respect d’un ordre global dans lequel chacun constitue une partie solidaire, que cet ordre soit du domaine du visible où tellement subtil qu’il ne peut que se constater sans pouvoir être circonscrit, le niveau le plus subtil (wei) est alors semblable au vent que l’on constate par ses effets, mais qui reste en lui-même invisible) auquel chacun peut s’adapter.

Il manque à notre sens commun l’habitus chinois consistant à appréhender les choses globalement, selon un processus évolutif, cumulatif, inter-actif, ce qui représente un blocage pour nous débarrasser de l’individualisme méthodologique. Néanmoins l’habitus chinois comporte aussi ses limites. Ce qui peut être dommageable c’est l’idée fixe qui consiste à penser qu’il existerait un cours global univoque qu’il nous suffirait de connaître pour aller dans le bon sens.

On peut en effet se demander sur quoi repose l’attitude qui conduit à trouver le bon bout des choses pour aller dans le bon sens. La réponse « à la chinoise », prise à la lettre, immanente et pragmatique, conduit à naturaliser l’ordre des choses du monde lorsque tout concourt à ce que le niveau le plus subtil d’analyse est balayé par l’inertie d’un ordre politique qui ne tolère pas la contradiction. Il s’agit alors de s’adapter à un Réel que l’on suppose donné a priori, et dont les signes univoques d’une évolution seraient là inscrits dans la réalité observable, sans que l’on puisse s’en faire une représentation qui remettrait en cause son ordonnancement. Cela a été le cas lorsque la Chine s’est ouverte au monde dans les années 80. La cinquième modernisation, politique, prônée par quelques dissidents chinois, fut écartée. C’est ce que ne se sont pas privés de faire non plus certains analyses occidentaux du monde des affaires chinois lorsqu’il reprennent dans leurs ouvrages les notions fondamentales de la pensée chinoise pour illustrer leur discours idéologique sur la compétitivité (capitaliste) qu’ils renomment opportunément efficacité.

Il manque l’idée, mise en avant par Paul, que « la réalité et la vérité furent inventés ». Autrement dit il manque la distance critique (à cet égard la métaphysique — avec son idée d’un arrière monde, qui représente l’idée d’alternative par excellence au détail près qu’elle ne s’applique pas ici-bas bien entendu, si souvent déclarée nulle et non avenue, ne joua-t-elle pas un rôle dans l’établissement de cette distance critique ?) qui permet de considérer que les réalités auxquelles nous sommes confrontés, aussi globales soient-elles, ne sont toujours qu’une certaine appréhension du Réel, historiquement datée, toujours susceptibles d’être remises en cause pour ce qu’elles sont, et non pas l’émanation d’un réel qu’il suffirait de lire à livre ouvert. Il n’y a pas d’ontologie en Chine mais il y a comme une foi exacerbée dans ce que peut produire un ordre immanent qui passe pour être directement accessible, lisible. Pas de médiation aristotélicienne, de catégories imbriquées selon un schéma toujours révisable.

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