RENÉ ALLEAU (1917 – 2013), par Annie Le Brun

Billet invité.

Le 18 octobre dernier disparaissait un des esprits les plus considérables de ce temps. Aujourd’hui peu connu des milieux intellectuels, René Alleau, né en 1917, n’en aura pas moins été celui qui renouvela l’approche de l’alchimie et des savoirs traditionnels, en les dégageant des brouillards occultistes, grâce à une double formation scientifique et philosophique.

Résistant sous l’occupation, il se retrouve quelques années plus tard ingénieur en Afrique, où il s’intéresse, entre autres, aux sociétés secrètes, ne se contentant pas d’avoir auparavant fait une thèse sur l’Alchimie au XVIIe siècle, sous la direction de Gaston Bachelard. Ces quelques éléments biographiques pour donner une idée de la multiplicité des intérêts de René Alleau mais aussi de celle des plans où il s’est trouvé à même de développer une pensée dont l’ampleur de vue aura été servie par une égale ampleur de moyens.

Dès le début, la grande affaire étant en effet pour lui d’accéder à un « surcroît de conscience », il lui paraît évident que « ni notre imagination ni notre raison ne sont capables, même en unissant leurs efforts, de concevoir toute la profondeur réelle des êtres et des choses. Comment pourrons-nous même l’entrevoir si nous opposons ou si nous séparons nos puissances déjà si limitées ? » C’est dans cet état d’esprit qu’il se tourne vers les savoirs traditionnels, non sans mesurer l’enjeu politique de ce choix : « Si j’ai refusé d’enseigner la philosophie avant la guerre, c’est que j’étais intimement persuadé, comme l’étaient aussi Paul Nizan et d’autres jeunes amis normaliens de ma génération, que nous deviendrions tôt ou tard des « chiens de garde » du rationalisme bourgeois… » Car plus que quiconque, René Alleau perçoit combien « nos sciences modernes n’ont fait porter leurs efforts que sur un processus d’abstraction croissante des phénomènes, de façon à pouvoir les formaliser, les axiomatiser et à en exprimer les lois générales grâce au langage mathématique ».

Je soulignerais au passage que le point de vue critique de René Alleau sur cette mathématisation du monde n’est pas sans similitude avec celui que Paul Jorion développe dans Comment la vérité et la réalité furent inventées. L’un comme l’autre dénoncent à quel coup de force la pensée occidentale doit l’efficacité dont elle se prévaut, jusqu’à nous dispenser « de nous interroger sur d’autres approches possibles des réalités particulières et concrètes de la nature, de l’homme et du monde, en fonction de l’homologie de leurs structures et de leurs analogies internes et externes ». Au point qu’on en vient à regretter qu’ils n’aient pu se rencontrer, tant paraissent complémentaires leurs mises en cause d’une pensée du compte et du décompte qui n’a cessé de réduire l’horizon au quantifiable, pour en arriver à établir le triomphe du même et de l’interchangeable que nous ne connaissons que trop.

C’est pourtant dans l’espoir de contrer ce formatage du monde qu’il y a une cinquantaine d’années René Alleau incitait « à se tourner vers les sciences traditionnelles, car elles témoignent de l’existence d’opérations logiques capables non pas de s’opposer aux nôtres, mais de les compléter en des directions encore insoupçonnées et, principalement, dans la perspective de l’exploration de l’observateur lui-même dans ses relations avec le champ observé. » Proposition fondée sur l’étude rigoureuse des grands textes alchimiques, dont il va aussi entreprendre l’édition critique, des années durant, dans le cadre d’une « Bibliotheca hermetica », tout à fait conscient qu’à produire ces textes introuvables voire inédits, il travaille contre « le refoulement culturel d’une société industrielle colonialiste et impérialiste occidentale qui a évacué ainsi ses fantasmes inconscients de culpabilité à l’égard des civilisations traditionnelles qu’elle détruisait ».

Et c’est sans doute pourquoi, avant même de publier en 1953 son ouvrage fondamental Aspects de l’alchimie traditionnelle, René Alleau commence par donner, tous les dimanches d’octobre 1952 à juin 1953, une série de 25 conférences qui connaît un grand retentissement. André Breton, accompagné de ses amis surréalistes, en devient un auditeur assidu. Ne tarde pas à se transformer en amitié un échange entre les deux hommes, où Breton, alors en lutte avec l’intelligentsia stalinienne des Lettres françaises et le rationalisme existentialiste, trouve un apport précieux. Bien sûr, depuis le Manifeste du surréalisme de 1924, Breton n’a-t-il jamais cessé de se référer au courant alchimiste pour en souligner les points de rencontre avec la démarche poétique, telle qu’il la concevait. Mais la hauteur de vue de René Alleau permet de faire apparaître, au-delà de la richesse des horizons que le recours à la pensée analogique ouvre de part et d’autre, la profondeur de similitudes où tradition et modernité, dans leurs manifestations les plus aiguës, participent d’une même quête, en ce que les enjeux intellectuels et sensibles s’y révèlent pareillement indissociables.

Tel sera d’ailleurs le propos de La science des symboles. Contribution à l’étude des principes et des méthodes de la symbolique, texte décisif entre beaucoup d’autres que René Alleau fait paraître en 1976, établissant implicitement de quelles mutilations résulte ce qui aujourd’hui fait fonction de pensée, alors que « dans notre vie nocturne, dans la plupart des situations conflictuelles de l’existence quotidienne, dans les décisions les plus graves, c’est la logique de l’analogie qui réapparaît avec toutes ses puissances obscures et ses tentations magiques, immédiates et spontanées [1] ».

D’avoir, en toute occasion, œuvré à cette synthèse entre ce qu’il nommait les « sciences extérieures » et les « sciences intérieures », la pensée de René Alleau constitue un apport irremplaçable, et d’autant plus dans les temps que nous traversons, où la révolte en est à chercher ses fondements.

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[1] Les citations de René Alleau sont extraites d’une interview donnée à la revue Question De, n°11, mars-avril 1976.

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