LA DÉSINFLATION SE POURSUIT ET S’INSTALLE, par François Leclerc

Billet invité

La désinflation se poursuit en Europe, selon l’Office fédéral des statistiques allemand. En Allemagne, le taux d’inflation diminue de mois en mois, passé de 1,4 % en décembre à 1,3 % en janvier, et désormais à 1,2 % en février. Pour la zone euro, il était selon Eurostat de 0,8 % en janvier en valeur annuelle, et en première estimation identique en février.

La Commission européenne table sur une inflation de 1 % en 2014 et de 1,3 % en 2015, et estime que le danger de déflation est marginal, en raison du « renforcement progressif de la reprise et du regain de la confiance ». Mais ses annonces s’inscrivent dans une longue tradition de prévisions erronées et biaisées pour le besoin de ses démonstrations. L’INSEE en France et l’Office fédéral des statistiques en Allemagne ont par contre annoncé de quoi s’interroger : l’inflation sous-jacente (excluant les prix volatiles de l’énergie et des produits agricoles) a été mesurée à 0,1 % en valeur annuelle en France, et les salaires diminuent en valeur réelle (hors inflation) en Allemagne.

Justifiant l’inaction de la BCE, Mario Draghi affirme que « les projections d’inflation pour la zone euro à moyen terme continuent d’être fermement ancrées » et se refuse à voir dans la situation actuelle un sujet d’inquiétude. Mais il reconnait que « nous allons rester en état d’alerte concernant l’émergence de nouveaux risques sur la stabilité des prix et sommes prêts à agir ». La BCE s’appuie désormais sur des « anticipations d’inflation » dont on se demande comment le calcul en est maitrisé dans une situation qui continue d’être hors normes. En janvier dernier, le taux d’inflation néerlandais a ainsi pris au dépourvu les analystes après avoir chuté de 1,4 % en décembre à 1,2 %…

Plusieurs facteurs durables sont à l’œuvre et concourent à la désinflation : l’appréciation de l’euro et la baisse du prix des matières premières, mais également les effets de la dévaluation interne (c’est-à-dire de la baisse des salaires), aboutissant à une croissance atone et faisant obstacle au désendettement. Ce qui a conduit Wolfgang Münchau à titrer sa chronique du Financial Times du 23 février dernier « L’Europe n’a pas les moyens d’ignorer son problème de déflation », considérant qu’elle pourrait bien y être déjà confrontée.

Pour les analystes à la recherche de points d’appui permettant de comprendre ce problème, et d’indices le signifiant, la désinflation et le maintien d’un chômage très élevés devraient tenir la corde. Mais lors du dernier G20, les ministres ont une fois de plus manié des chiffres ronflants et annoncé que « des politiques ambitieuses et réalistes » allaient contribuer à doper la croissance de deux points supplémentaires d’ici à 2018 et à créer « de nombreux emplois ». Il n’aurait pas été inutile de préciser comment ils comptent s’y prendre !

L’Europe serait-elle entrée dans une japonisation rampante, toute aussi dangereuse que la déflation de laquelle le Japon cherche à sortir sans que cela soit encore probant ? La BCE admet que « le fait d’avoir une inflation basse pendant une période prolongée constitue un risque en soi », tandis que la Commission européenne reconnait qu’ « une inflation très faible sur une période prolongée dans la zone euro entraînerait des risques pour le rééquilibrage de l’économie ». Malgré qu’elle a comme effet de renchérir le coût de la dette et de freiner la croissance et le désendettement, à l’exact opposé de ce qui est revendiqué, la désinflation est un enjeu qui n’est pas reconnu à sa juste valeur, car cela impliquerait une remise en cause de la stratégie poursuivie en Europe, pour laquelle il n’y a pas de remplacement.

Non sans un certain courage pour un membre du corps de l’inspection des finances, appelant « à dépasser nos conformismes intellectuels », Michel Rocard préconise dans le quotidien français L’Opinion le financement de la dette publique par la BCE, car « l’orage menace » devant le niveau atteint par la dette mondiale et « il faut sortir de cet étau ». Mais ne faut-il pas regretter cet escamotage du problème de la dette, au lieu d’en affronter les causes ? Les ressources financières ne manquent pas pour rembourser le coût occasionné aux États par la crise financière, ce n’est qu’une question d’allocation de celles-ci. Et remédier aux inégalités éviterait de recommencer à gonfler la dette à l’avenir.

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