Les robots, la mémoire et l’espèce humaine, par Pierre-Yves Dambrine 

Billet invité.

Cher « Un Belge »,

J’ai lu avec intérêt ton billet intitulé « Le robot n’est pas celui qu’on croit » où tu nous assimiles d’ores et déjà à des robots, je souscris à cette analyse, qui met le doigt sur le symptôme d’une humanité en perdition.

Nonobstant, il me semble qu’on peut apporter un élément supplémentaire dans le débat ; je veux parler de la mémoire, celle qui nous est personnelle, et celle, collective, que nous partageons avec nos semblables, ces deux mémoires n’étant en réalité que deux aspects d’une même réalité où se mêlent souvenirs personnels, c’est à dire relatifs au parcours de nos existences individuelles, et souvenirs relatifs à des références collectives, et celles qui nous sont léguées par l’histoire, la littérature, en un mot par la culture, au sens le plus large du terme, celle-ci incluant aussi bien le développement des sciences. Cette question est importante en ce qui concerne le problème que tu soulèves, parce que les robots et les machines du futur pourraient bien ne pas être simplement des esclaves auxquels on dit ce qu’ils doivent faire, comme dans le cas des ordinateurs ou des systèmes experts. Certes les robots et les machines sophistiquées ont en quelque sorte leur mémoire, mais celles-ci sont encore très frustes, même si elles causent déjà de gros dégâts, je pense notamment au Trading à haute fréquence (HFT) utilisé pour spéculer.

Tu as sans doute comme moi lu les Principes des systèmes intelligents (1989 ; 2012) de Paul Jorion dont la portée dépasse à mon avis largement le domaine de l’intelligence artificielle, parce qu’au lieu de considérer comme on le fait habituellement que le cerveau humain fonctionne à la manière d’un ordinateur on y part du principe inverse selon lequel l’intelligence artificielle devrait simuler l’intelligence humaine et cela en prenant comme critère la façon dont les humains eux-mêmes perçoivent cette intelligence. Ainsi un système d’intelligence artificielle est digne de ce nom (on retrouve ici le fameux « test de Turing ») quand l’humain qui l’interrogerait ne ferait plus de différence entre les réponses et questions qu’ils apportent et celles que les humains font entre eux lorsqu’ils se consultent pour résoudre un problème, voire lorsque les machines communiquent entre elles. Cette approche revient finalement à humaniser l’artificiel plutôt qu’à artificialiser l’humain. Dès lors il ne serait pas inéluctable que nous devrions continuer à nous comporter en robots ou tout au moins le devenir, de plus en plus, avec à l’horizon un monde du tout robotique, qui irait bien au delà de la prise en charge des tâches ingrates et dangereuses que les machines font heureusement à notre place lorsqu’elles nous privent de nos savoir faire. La tendance à la robotisation de l’humain existe bien, tu la dénonces à juste titre dans ton billet. Mais il me semble qu’il faut aller plus loin dans l’analyse en distinguant robotique et intelligence artificielle, et au sein même de l’intelligence artificielle en faisant une différence entre celle qui serait au service de l’humanité et celle qui au contraire contribuerait à sa destruction.

L’intelligence artificielle n’est pas une panacée en soi car il ne me semble pas que l’on puisse réduire l’humain à sa seule intelligence ; il est certes possible d’apporter des réponses aux questions essentielles : d’où venons-nous, qui sommes-nous, que sommes-nous, où allons-nous, mais à la question de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, c’est à dire au sujet de l’existence même de nos existences, c’est à dire de son mystère qui provoque en nous l’étonnement, nul n’a jusqu’ici pu y répondre de façon satisfaisante, mythes et religions ne convainquant par définition que ceux qui y croient. Quant à la science elle se donne des objets d’étude, lesquels par définition ne traitent que ce qui est enclos dans des limites elles-mêmes définies explicitement. Et je doute ainsi qu’un jour une intelligence artificielle puisse faire mieux que nous ne le faisons quant à répondre à la question de l’existence en tant que telle (que je ne confonds pas avec la conscience quand l’on réduit à la conscience de quelque chose).

Pour autant, la question métaphysique cède la place à une question au moins aussi importante de la survie quand les conditions commencent à être réunies pour que disparaisse la possibilité même de nous étonner de notre existence si l’espèce humaine devait disparaître. Aussi, ne me semble-t-il pas inutile de nous intéresser à la réflexion menée par Paul Jorion sur les principes des systèmes intelligents avant que l’application de ces derniers n’installe un monde où des machines et les robots intelligents se reproduiront sans nous, faute d’avoir su penser à temps les implications de ces recherches pour ce qu’elles nous disent, paradoxalement, de notre humanité et de ses ressources propres. Nous sommes sans doute déjà engagés comme le suggère Paul Jorion dans nombre de ses récentes interventions dans une course entre les applications partielles et mortifères de l’intelligence artificielle qui contribuent à l’agonie destructrice du capitalisme et accroissent la complexité non maîtrisée qui in fine causera notre disparition et les applications bénéfiques de ces principes pour notre survie et tout simplement pour la vie avec toutes ses facettes qui demeure encore en nous même si parfois la vie se réduit à quelque chose de tellement ténu que nous sommes en proie au désespoir.

 

Paul Jorion pour définir l’intelligence artificielle, en réalité, comme il me semble, pour définir une intelligence de part en part humaine, reconsidère le rôle de la mémoire et son mode de fonctionnement en lien avec la manière dont les humains communiquent entre eux, tout cela en faisant un usage original de la psychanalyse et de la linguistique ainsi que de la phénoménologie. Autant dire qu’il apporte un regard en amont, celui de l’anthropologue novateur qu’il est avant tout, et j’ajoute, de l’anthropologue citoyen, soucieux de trouver des solutions viables et désirables pour sortir l’espèce humaine de son très mauvais pas.

 

Notre mémoire, donc, pour la résolution des problèmes, associe deux capacités complémentaires. D’une part celle qui nous permet de nous référer à un état de choses, et d’autre part celle qui nous permet d’entrer en communication avec les autres en faisant intervenir nos sentiments ou affects, parce que c’est de cette manière que communiquent tous les êtres sociaux. Notre mémoire se constitue au sein d’un réseau mnésique tout au long de notre existence de telle sorte que tout ce qui a pu être mémorisé par chacun d’entre nous l’est toujours de façon unique, non seulement parce que nous vivons des situations personnelles par définition différentes les unes des autres et que nous avons par conséquent des souvenirs uniques (qui s’enroulent en quelque sorte dans notre cerveau à la manière d’une pelote de laine), mais aussi du point de vue du fonctionnement de la mémoire elle-même ; lorsque nous parlons, écrivons, et aussi d’une certaine façon dans notre monologue intérieur qui ressemble beaucoup en réalité à un dialogue (celui que nous entretenons avec nous-mêmes), sont impliquées les chaînes de signifiants à partir des traces mnésiques qui sont enregistrées selon un schéma de connexion simple et auxquels sont affectées des valeurs en fonction du degré de leur pertinence dans une séquence donnée de communication linguistique. Ces valeurs sont des valeurs d’affect qui s’établissent sous la contrainte d’un gradient constitué par l’ensemble des valeurs d’affect déjà présentes au sein de notre réseau mnésique, des plus hautes, qui constituent le cœur de nos croyances et sont situées les plus en amont dans notre réseau mnésique, en quelque sorte les points aveugles de notre conscience, — qui affleurent en certaines circonstances particulières qu’a étudié la psychanalyse, notamment lorsqu’elle identifie des complexes (*), jusqu’aux plus basses qui correspondent aux empreintes mémorielles les plus récentes et les moins pertinentes. À l’origine de la production de ces valeurs d’affect il y a le souci que provoque la parole de l’autre. Il initie et oriente l’actualisation des chaînes signifiantes au sein du dénivelé constitué par l’ensemble du réseau mnésique. La décharge affective que constitue l’impulsion initiale trace son parcours dans une zone intermédiaire située entre le cœur  du réseau, souvent inaccessible car lié à des affects de haute intensité qui nécessiteraient une grande dépense d’énergie psychique pour l’atteindre et le modifier, et la zone où la similitude des valeurs d’affect est la plus basse. Ainsi parle-t-on de dynamique d’affects. De tout ceci il résulte que pour produire de la signification, avec la suite des mots dans l’ordre dans lesquels ils apparaissent effectivement, il faut non seulement assembler des éléments du discours sous la contrainte d’une syntaxe mais également, comme nous venons de le voir, il faut l’impulsion d’une sollicitation d’autrui par voie linguistique qui en quelque sorte anticipe le point d’arrivée de notre « pensée » et trace en quelque sorte un chenal dans le gradient d’affects qui se constitue dans le réseau mnésique, la signification des phrases et par extension du discours n’étant alors pas autre chose que le résultat de ce processus.

 

Par analogie, pour décrire la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui l’humanité on peut imaginer un paysage avec ses hautes montagnes inaccessibles, et ses vallées aux eaux profondes et ses gouffres, les promeneurs que nous sommes s’aventurant le plus souvent dans la zone intermédiaire, selon un principe d’économie d’énergie et de survie. Pourtant, il conviendrait maintenant, de nous aventurer sur les sommets, d’aller dans les gouffres de notre mémoire, pour aller voir d’un peu plus près les versants inconnus, et nous y déployer, trouver notre nouvelle assise, personnelle et commune et en fin de compte assurer la survie de notre espèce. Ces versants existent, ont existé, mais ils n’ont souvent été sillonnés que de façon parcimonieuse, et non systématique, et encore moins systémique dans la perspective d’un bien valable pour l’ensemble de l’humanité et pour les défis spécifiques qui sont les aujourd’hui les siens.

 

Je ne suis pas entré le détail au sujet des modalités selon lesquelles les dynamiques d’affect se particularisent dans d’autres cultures, m’en tenant au cadre occidental, car on peut supposer, et il y a des raisons de le penser, que dans le cadre d’autres civilisations, comme par exemple dans le cadre de la civilisation chinoise, celles-ci s’actualisent selon des modalités spécifiques qui tiennent, pour dire vite, au fait que la communication humaine chinoise, y compris linguistique, y a été formatée par une raison graphique (qui a elle même son origine dans les Rites), ou morpho logique, pour reprendre les termes employés par le sinologue Léon Vandermersch. Outre le fait, déjà analysé par Paul Jorion dans Comment la réalité et vérité furent inventés (2009), que la civilisation chinoise se caractérise par un usage de la mémoire qui ne dépasse pas – culturellement, le stade des connexions simples, ce que Vandermeersch nomme pensée corrélative, là où en occident, après la Grèce et Aristote qui en a explicités les règles, les signifiants inscrits dans la mémoire ont été considérés également selon des rapports d’inclusion et d’exclusion, étant entendu que le fonctionnement normal, automatique de la mémoire, se réalise à partir des connexions simples, lesquelles subsistent lors même que l’on utilise des connexions complexes, ces dernières étant toujours, formées de connexions simples.

 

Les choses étant ainsi posées on peut en conclure qu’il existe dans la mémoire de notre espèce à ce moment-ci de son histoire, par delà les différences culturelles, des signifiants porteurs d’une représentation du monde regroupés en valeurs d’affect similaires qui forment les référents qui constituent notre monde, et en particulier ceux qui accordent la primauté à la logique de compétition héritée de notre histoire de colonisateur opportuniste sur la planète. Les grandes difficultés que rencontre aujourd’hui l’humanité dans son ensemble tiennent alors pour une bonne part au fait que la plupart des humains partagent la caractéristique commune d’un réseau mnésique suturé, autrement dit affecté d’un complexe (*), qui empêche le bon développement de ce qui serait notre versant solidaire, que l’on peut aussi à l’instar d’Aristote nommer philia. Certains d’entre nous sont certes déjà en train d’accéder au complexe, pour le dépasser. Il n’en demeure qu’une part considérable de l’humanité est encore prisonnière d’une certaine configuration de sa mémoire, par delà bien entendu son idiosyncrasie constitutive. Il faudra donc un sacré travail de sape, de grandes perturbations affectives – causées par l’ébranlement des structures sociales et les catastrophes naturelles comme fruits blets de notre imprévoyance — pour toucher le cœur des croyances et leur en substituer de nouvelles, cela afin de mettre en place les nouvelles institutions qui permettront à l’humanité de traverser la très mauvaise passe dans laquelle elle se trouve aujourd’hui.

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(*) Complexe est un terme emprunté à la psychanalyse. Cela signifie ici (Jorion 2012 : 115-116) que le réseau mnésique se structure autour d’un noyau constitué de traces mémorielles inaccessibles, car dotées d’une immense charge d’affect, et en l’occurrence celles-ci empêchent ou amoindrissent la portée de  tout ce qui dans le réseau se situe à  des niveaux inférieurs ou périphériqueset serait porteur de représentations qui feraient de nous des êtres sociaux plus solidaires. (bien entendu l’approche individuelle ne suffit pas, la cure doit être collective,  il faut donc des institutions pour relayer et pérenniser cette mémoire.) Au lieu de quoi nous retombons sans cesse dans les mêmes ornières comme le névrosé qui dans ses relations avec autrui commet toujours les mêmes erreurs parce qu’il n’a pas accès à certaines traces mnésiques par trop chargées d’affect. Il s’agirait donc de traiter la zone traumatique. Paul Jorion évoque les chréodes (Jorion 2012 : 41), c’est à dire des chenaux qui nous donnent des raccourcis via les chaînes de signifiants. Aujourd’hui pour penser le solidaire, avoir des sentiments solidaires, et  des comportements solidaires, nous devons encore parcourir des kilomètres dans le réseau mnésique pour en éprouver la nécessité dans nombre secteurs de la vie sociale, et principalement concernant l’organisation globale de la société.

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