Élections européennes : qui doute encore de l’extraordinaire stabilité de l’euro ?, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

S’il reste interdit de faire la différence entre la réalité du discours et le discours sur la réalité, alors c’est sûr, le rêve de l’Europe est mort aux dernières élections. La diversité des idées représentées dans le nouveau parlement ne paraît plus compatible avec une ligne politique européenne claire dans le chaos économique et financier actuel. L’avenir de l’Union Européenne et de la zone euro dépend désormais d’un choix d’interprétation : s’il n’existe pas d’intérêt général européen qui puisse être commun à tous les intérêts rassemblés dans l’Union, alors les rapports de force particuliers achèveront l’anéantissement du vivre ensemble européen.

Les europhobes et eurosceptiques arrivent en tête des élections dans beaucoup de pays. Ces députés étiquetés anti-européens et nationaux populistes, ne pourront pas peser au Parlement Européen s’ils cherchent à imposer des intérêts nationaux particuliers. Les « pro-européens » gardent la majorité ; mais comme ils sont maintenant contrariés par une forte minorité d’intérêts nationaux lésés, le Parlement Européen ne pourra de fait plus rien dire, ni plus rien faire, s’il ne fait pas émerger un intérêt spécifiquement européen à faire coexister la diversité des natures d’intérêt. Sans un vrai cadre politique, le marché unique disparaitra.

En pratique, tout le pouvoir de dire se trouve désormais entre les mains du Conseil Européen, c’est à dire entre les mains des représentants nationaux d’un pouvoir politique européen, s’il en existe un. Tout le pouvoir de faire se trouve entre les mains de la Commission Européenne et de la BCE, lesquelles ont seuls pouvoir de décider de la politique monétaire et des normes du crédit en monnaie à l’échelle de la zone euro. Depuis l’euro, la monnaie n’est plus en Europe l’expression des États. La monnaie n’est plus une condition politique de l’intérêt général ni l’expression politique d’un équilibre européen des intérêts particuliers.

Les euro-sceptiques ont fait campagne sur l’inefficacité du cadre normatif européen qui n’est pas incarné par un pouvoir politique responsable devant les électeurs. Un pouvoir national résiduel subsiste dans des États en voie d’asphyxie fiscale. Et le pouvoir de l’Union se trouve dans des institutions exclusivement financées par les intérêts particuliers des lobbies économiques et financiers nationaux ou apatrides. Le citoyen national qui est citoyen européen n’est pas représenté par un pouvoir exécutif et législatif qui lui rende des comptes sur des champs de compétence clairement différenciés entre le communautaire et le national. L’euro a effacé la responsabilité politique.

La réalité visible du marché unique et de la zone euro est la disparition de l’État : ni national, ni fédéral, ni confédéral. Le citoyen est radicalement divisé entre une réalité européenne qui ne dit rien à personne et un discours politique national qui masque le sens et le prix de la réalité. Hors de l’initiative du capital privé, l’Europe n’est pas gouvernée. Les États qui la composent n’ont plus de légitimité à prendre en main une quelconque réalité. Il n’y a plus en zone euro, que des eurocrates et des intérêts financiers. La croissance des dettes est implacable ; elle justifie pour l’éternité les intérêts versés sur des comptes anonymes dans les paradis fiscaux protégés par la législation de l’Union.

L’Europe politique qui mette l’économie au service des peuples est donc bien morte tant qu’elle pose que des comptes bancaires en euros soient dus à des épargnants virtuels et anonymes d’un espace abstraitement unique. Par la monnaie unique, la réalité européenne est exclusivement comptable. En pratique, la démocratie n’est plus viable. Le marché unique sans frontières politiques et financières est nécessairement immergé dans le non-droit par la libre concurrence soustraite aux États. La démocratie au sens d’un bien commun réel discutable et partageable entre tous les humains singuliers strictement égaux en droit ne peut pas exister sans contrôle politique de la circulation monétaire du capital.

La fusion économique est parfaite et absolue entre le discours et la réalité. Elle induit un équilibre de méta-stabilité politique et financière. Les libéraux sont ravis et les citoyens pleurent. La politique ne peut plus provoquer le moindre changement qui serait nécessairement néfaste dans la réalité économique. Le traité de l’euro a imposé le modèle allemand de politique par la monnaie : le pouvoir politique n’a aucune compétence à émettre la monnaie qui encadre strictement le crédit. La politique ne peut pas assurer l’économie. L’intérêt général n’a pas d’autorité sur la confrontation des intérêts particuliers.

Comme le deutschemark, l’euro garantit le remboursement intégral des dettes qui échappent à l’appréciation politique de l’intérêt général. Les dettes de l’Europe à l’Allemagne sont imprescriptibles car la politique allemande n’a pas le droit de juger de la légitimité des dettes. La monnaie qui compte les dettes est une réalité absolue que la politique non-allemande peut discuter en toute liberté puisque les traités et le droit ont été par l’euro placés hors de sa portée.

La réalité unitaire et paradigmatique de l’Europe étant immuablement posée et établie par l’euro, on peut interpréter les élections comme un drame sans conséquence sur la réalité économique. Supposons donc que l’opposition entre européistes raisonnables libres et responsables, et eurosceptiques délirant populistes et bellicistes soit juste une figure rhétorique pour mettre du piquant dans les interprétations médiatiques post-électorales. Supposons en toute gratuité, que la réalité des Européens soit influencée par leur vote et les interprétations à venir de leur vote.

Supposons que l’Europe ne soit plus éternellement morte, mais juste paralysée par une incohérence ontologique et temporaire du dire et du faire. Dans cette hypothèse purement imaginaire, que va-t-il se passer ? Au premier abord, l’absence de majorité politique européenne dans le nouveau Parlement ne peut susciter la moindre proposition constructive. La nouvelle Commission désignée par le Conseil Européen aura pour mission d’expédier les affaires courantes afin de laisser quelque chance de ré-élection aux gouvernements nationaux en place ; au pire, pour laisser leur chance aux partis de gouvernement qui par définition sont inconditionnellement européistes.

De fait, une réalité va s’imposer qui ne sera pas dicible en tant que telle. Un discours pro-européen va habiller le démantèlement fiscal, financier et administratif des États et la privatisation de tous les services publics, dont la défense extérieure, la justice intérieure, la police, l’enseignement et les infrastructures sociétales. De fait le délitement des liens sociaux locaux, nationaux et européens, la disparition des services publics non intégrables au jeu de la concurrence libre et non faussée, sera rationalisée en discours de la nécessité inéluctable des réformes structurelles.

Mais derrière la réalité habillée par le discours du réalisme européen, que va-t-il se passer ? Que ne verront pas les européistes qui ne croient pas qu’il existe une réalité hors de leur discours ? Comme le capital circule librement à la recherche des réalités économiques tangibles qui rapportent, le système financier en euro va continuer de concentrer la liquidité en Allemagne afin d’adosser les dépôts monétaires à la titrisation mécanique de la baisse des salaires, du démantèlement des droits sociaux et de la rémunération nominaliste du capital déclaré tel par les marchés financiers. La base sociétale et industrielle de l’euro non germanique continuera de se rétracter afin de dégager les plus-values budgétaires et comptables qui compensent nominalement les déficits réels envers l’euro germanique.

Afin de rétablir l’équilibre des budgets publics et le paiement de tous les intérêts financiers dus aux créanciers en euro, la dette comptabilisée en euro va continuer de s’adosser à l’anéantissement du vivre ensemble européen par la mécanique de la dette non maîtrisable en réalité objectivement décidable. Évidemment, il faut comprendre que le vivre ensemble est uniquement un problème d’eurosceptique ; lequel ne comprend pas que la monnaie unique et la suppression des États est déjà le vivre ensemble parfait et équilibré dont les Européens orthodoxes ont toujours rêvé.

Le système financier de l’euro serait même tellement parfait qu’une proportion importante de la liquidité émise par la BCE peut fuir à Londres, Zurich ou Singapour sans que cela nuise à la satisfaction économique des besoins des euro-Européens. La zone euro n’aurait plus vraiment besoin de croissance réelle mais d’un excédent nominal de liquidité qui prouve indubitablement la sûreté de son système financier. Paradoxalement, la réalité politique des dernières élections européennes vient déstabiliser la solidité du modèle de l’euro ordo-libéral. L’analyse d’une possible faille dans l’efficience de la concurrence libre et non faussée est devenue une nécessité politique.

Si la réalité du discours européiste pouvait se différencier imaginairement de la réalité européenne comptée en euro, on pourrait alors évaluer l’égalité de traitement fiscal entre les citoyens européens et les européens non résidents, l’égalité des droits entre les prêteurs et les emprunteurs, l’égalité de dignité et de puissance entre les petits pays et les grands pays, l’égalité des conditions de rémunération entre les fournisseurs du capital et les fournisseurs du travail, l’égalité de responsabilité financière entre les gouvernants et les gouvernés.

Rappelons qu’un Européen, Keynes, avait fait au sortir de la deuxième guerre mondiale, l’hypothèse d’une économie universelle différentiable par des États ; des États représentés par leur propre monnaie convertible en monnaie universelle dans une chambre de compensation mondiale. L’équilibre des prix et du crédit devenait gérable du local au mondial par la responsabilité des États négociant directement en surplomb des marchés financiers. La convertibilité internationale des monnaies devenait le règlement mondial du crédit en biens et services réels. Las des contraintes de la régulation de l’économie par la discussion du droit, les Européens ont choisi un euro qui les dispensent d’État.

L’équité de l’euro est devenue tellement consubstantielle à la réalité des institutions européennes que seuls les nationaux populistes ont pu en douter. Y a-t-il une explication monétaire de la rémanence des nations et des peuples dans l’Europe de la concurrence libre et non faussée ? On peut supposer que la diversité des langues et des cultures sur le petit continent européen est le signe d’une multiplicité de peuples. On peut comprendre que cette diversité soit un facteur de complexité dans les échanges et dans le partage du petit espace en pointe de la terre eurasiatique.

Pourquoi la tentative de simplification et d’uniformisation par la monnaie unique suscite-t-elle autant de réaction politique épidermique ? Est-il sérieusement imaginable que cette diversité-même soit la cause de l’extraordinaire émergence historique du petit continent ? Est-il imaginable que la richesse culturelle et matérielle soit une concrétion de complexité humaine vivante ? N’est-ce pas en Europe que s’est construit le premier système bancaire de crédit international multi-monnaie entre des États et des économies différentiés ?

La diversité des peuples européens dans ce petit espace commun serait-elle la cause de la nation spécifiée par la monnaie ? La nation comme cause d’une volonté collective, explicite et revendiquée de vivre ensemble de la diversité, dans la diversité ? Se peut-il que la nation soit une invention européenne inachevée dont seuls les États actuels du Royaume-Uni, des Pays-Bas, de la France et du Portugal aient une expérience significative ? Se peut-il que l’Allemagne enfantée par trois guerres contre la France et contre le monde ne soit pas encore une nation en état réel de négocier à égalité de droit avec les autres peuples européens ?

Et alors : l’euro n’est-il pas une simple construction idéologique pour forcer la réalité autour de l’Allemagne entre des États qui n’ont pas de nationalité et des oligarchies nationales qui refusent leur État de droit ? Qui a désiré l’euro en France si ce n’est l’alliance de l’élite angélique de la fraternité universelle nécessairement et définitivement accomplie avec l’élite cupide qui ne veut plus servir le vivre ensemble public ? Pourquoi les Britanniques qui récusent l’euro agacent et séduisent les élites françaises : parce qu’ils ne font pas semblant de croire que la réalité nationale du vivre ensemble se finance dans la monnaie des autres…

Est-ce un hasard, si les « nationalistes » arrivent en tête dans les deux plus anciens États-nation du monde, l’Angleterre et la France ? Historiquement, l’Allemagne ne s’est pas voulue en nation mais en rassemblement des peuples de langue allemande. Elle a exprimé un vote d’incompréhension devant l’effervescence nationale de ses voisins : comment peut-on montrer tant d’ingratitude devant l’impeccable prospérité germanique prêtée à perte en euro par les citoyens d’Allemagne ? Comment peut-on croire que la monnaie mesure un esprit national au service des peuples ? Comment les élites françaises républicaines auraient-elles si mal conseillé les Allemands de prêter le modèle deutschemark à l’euro ?

Les élites franco-allemandes conviennent que la dernière élection européenne pose un problème aux Français mais nullement aux Allemands. L’invention française de la nation au service du bien commun, du bien discutable par les citoyens intérieurs et extérieurs d’une même humanité plurielle, pose problème dans une réalité qui ne doit plus être française. La nation conçue par les Français est parfaitement incompatible avec le traité de fondation de l’euro qui instaure une mécanique monétaire indépendante de tout État de droit et de toute délibération des citoyens.

Si le travail des Français n’est pas rentable, si les assurances sociales ne sont pas complètement financées, si le budget de l’État n’est plus équilibré depuis trente ans, si le droit du travail détruit la rentabilité du capital, si les banques sont gratuitement renflouées par les finances publiques et si l’endettement déclaré de l’économie nationale s’alourdit inexorablement, c’est que les Français continuent d’interpréter leurs réalités par la volonté nationale alors même que la mécanique mondiale du libre échange dans la concurrence pure et parfaite pourvoit à tout ce qu’ils peuvent réellement désirer.

Les Britanniques qui votent UKIP et les Français qui votent FN rappellent que les nations sont des réalités politiques et économiques ; en fait les seules réalités collectives par lesquelles les communautés humaines d’intérêt puissent négocier leur pluralité sans se faire la guerre dans un monde unifié. Les Allemands ne discutent pas la réalité ; ils s’y soumettent et s’en portent bien mieux… Si les monnaies comme l’euro, la livre et le dollar n’étaient pas émises par une banque centrale indépendante et négociable sur un marché des changes exclusivement privé, les citoyens pourraient choisir par eux-mêmes ce qui est rentable et ce qui ne l’est pas, donc ce qui peut légalement être comptabilisé comme dette.

Si les monnaies étaient à nouveau régulées par les États, si les États de la zone euro se dotaient d’un État de solidarité financière, alors les moyens qu’un créancier peut prendre pour fixer le prix de la monnaie remboursable à terme ou pour appréhender immédiatement la réalité sous-jacente à son crédit, seraient effectivement limités par l’intérêt général. Si le marché des changes était un monopole de régulation publique arbitré en zone euro par un gouvernement financier commun, la loi s’appliquerait effectivement aux mouvements de capitaux. L’équilibre des prix par le droit serait garanti par la fiscalité financière.

Le libre-échangisme libertarien reste majoritaire au Parlement Européen mais n’a plus de discours audible. L’hystérie populiste ne peut plus légitimer les marchandages abscons entre la Commission et le Conseil Européens. Les députés européens n’existeront plus sans endosser une vraie politique de l’intérêt général européen : assurance du financement des États par la fiscalité en euro, assurance du plein emploi du travail européen par un marché des changes public, assurance des dettes extérieures de l’Union par un marché public du capital privé, assurance des droits du travail et du consommateur par les budgets publics nationaux garantis par un budget confédéral.

Si des intérêts nationaux ou des intérêts économiques sont allergiques à la solidarité, il faut lever toute difficulté à les faire sortir de l’Europe politique. La restauration de la responsabilité politique par la démocratie réelle européenne contient une plus-value proportionnelle au coût de la fuite des riches, de la sortie ou de l’entrée de n’importe quel pays et même d’une guerre financière contre la zone dollar. La compensation du capital, du crédit et de la liquidité dans une chambre centrale sous contrôle public communautaire permet de réserver les primes de change à la puissance publique confédérale. L’État de droit européen devient assureur en dernier ressort de l’intérêt général garanti par le prix réel de la liberté privée.

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