Framboises : esquisse d’une religion, par Jacqueline Hafidi

Billet invité. Également publié sur Hafiline.

Elles ont beau se cacher sous les tiges que je redresse, je les dévoile et je les avale sur place, ogresse placide. Ça fait trois semaines que ça dure, et mon appétit enfle. La frénésie n’a de fin qu’après complète éradication du rouge dans la bande touffue. Ne reste, après mes expéditions matinales, que le buisson pâli en train d’envahir les fraisiers des bois à demi sauvages qui se sont installés, venus je ne sais d’où, jusque dans les allées. Les stolons ont le chic pour imiter de souples aiguilles brunes avant de fixer leurs imperceptibles radicelles dans les interstices les plus imprévus.

Arrive le jour où elles (les framboises) se laissent égrener par le temps et si je ne fais pas attention, elles rejoignent la terre herbue et les insectes mystères, toutes molles de leur future disparition. Mais de quelle maladresse humaine suis-je la détentrice volontaire en tolérant que le fruit nourrisse un bout de parcelle qui ne m’appartient d’ailleurs que pour un infime instant d’absurde propriété ? N’est-il pas légitime de laisser leur part aux loches et aux oiseaux en domestiquant ma faim vorace ?

En fait, cette idée saugrenue dans un cerveau supposé civilisé raviva un souvenir. Je vivais en Indonésie, et côtoyais parfois des ingénieurs en agronomie. L’un d’eux crut bon de me faire part d’une de ses expériences. Il voulait apprendre aux paysans à utiliser un système de portage qui leur permettrait de ne pas disséminer sur le chemin un dixième de la récolte qu’ils rapportaient en gerbes à la maison. Les paysans écoutaient, souriaient, acquiesçaient, remerciaient l’ingénieur bientôt irrité de constater que ses conseils ne servaient à rien. Les paysans continuaient à perdre un dixième de leur récolte en chemin. « Ils ne comprennent rien » me soupira l’ingénieur désolé de constater que son expérience – et sa supériorité – demeuraient sans effet.

Il faut dire que je côtoyais et devenais amie avec bien plus de paysans que d’ingénieurs. Et j’appris bientôt que la dissémination de la récolte était un acte sacré, et qu’elle servait à nourrir les dieux et leurs nombreux avatars terrestres. Mais était-il utile d’essayer de le faire comprendre aux envahisseurs diplômés qui venaient d’une autre planète ? Evidemment non me dirent mes hôtes après l’un de ces simples repas qu’ils me firent partager, où l’on savoure avec ses doigts la douceur des épices avant de les humer et de laisser au gosier le soin de déguster de délicieux amalgames. Les ingénieurs ne méritaient que de rester confinés dans leurs ignorances et leur carapace de savoirs.

J’ai mes propres dieux. Ils sont disséminés dans le jardinet où les framboises leur font offrande. Penchée vers la terre je participe à un rituel où la pourriture s’anoblit avant d’apprivoiser les continents et rejoindre mes compagnons dans leurs champs.

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