LE TEMPS QU’IL FAIT LE 12 SEPTEMBRE 2014 (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 12 septembre 2014. Merci à Olivier Brouwer.

Bonjour, on est le vendredi 12 septembre 2014.

Et vous avez dû voir, ça a commencé hier dans l’après-midi et ce n’est pas près de s’arrêter : il y a un certain nombre de billets, jusqu’ici par des auteurs qui apparaissent souvent sur le blog – et j’en ai encore deux ou trois en réserve parce qu’ils se sont accumulés rapidement – des billets qui sont essentiellement sur le thème : « Que faire, que faire, exactement ? » Et ce qui a provoqué ça, eh bien, il n’y a pas de mystère, c’est la venue du gouvernement Valls II.

Pourquoi le gouvernement Valls II, en quoi est-il représentatif des questions qu’on se pose ? Eh bien parce qu’il ne représente plus, vous le voyez dans les sondages – bon, les sondages ce n’est pas tout dans la vie mais c’est important quand même – il ne représente plus qu’une fraction tout à fait minime de l’opinion publique. Et c’était déjà le cas pour Valls 1er. Bon, ce n’est pas une critique de Monsieur Valls lui-même, encore qu’il aie une certaine responsabilité dans ce qui est dit par son gouvernement, mais il y a une… le champ se restreint ! Le champ se restreint : les ministres disent des choses qui sont de plus en plus incompréhensibles pour le reste de la population.

J’ai tendance à dire ici que, d’une certaine manière, les idées représentées sur le blog représentent les 80%, puis les 85 % de gens qui ne comprennent plus ce que disent les ministres. Je ne couvre pas tout l’éventail : il y a un certain nombre de gens qui sont tout à fait, je dirais, déterminés dans des opinions racistes, sexistes, etc. etc. bon, moi je ne représente pas ces gens-là, vous l’avez vu ici sur une question récente en particulier, d’un livre dont la presse dit beaucoup de mal et moi je ne considère pas que c’est un livre extraordinaire qui restera dans l’histoire, mais je considère que c’est un livre qui est représentatif de la manière dont on pense maintenant. Et Madame Trierweiler défend des opinions dont je suis sûr qu’une très grande partie de la population française, plus de la moitié certainement, est sûrement d’accord avec les idées qu’elle exprime sur le plan politique. Bon, c’est pas un livre de politique… C’est un livre de politique, je dirais, indirectement, davantage comme symptôme. Moi je ne m’identifie pas au projet de Madame Trierweiler dans son livre, mais je m’identifie d’une certaine manière à ce qu’elle dit, peut-être, je dirais, involontairement – j’allais dire inconsciemment, mais le mot n’est pas tout à fait exact d’un point de vue technique – involontairement. Tout ça est représentatif.

Alors, quel est le problème, pourquoi est-ce qu’il y a cette agitation sur le blog ? Eh bien, parce qu’il y a ce décollage, ce clivage, entre ce qui est dit ici, sur le blog, et ce qui est dit par les ministres. Le discours des ministres est de plus en plus déconnecté de la réalité, il faut bien le dire. Il n’y en a aucun qui parle du fait que la croissance est nécessaire pour payer des intérêts, encore que ce soit inscrit dans le pacte de stabilité financière, donc ce n’est pas tellement, je dirais, éloigné de leurs préoccupations, c’est écrit dans des textes qui sont des textes qui ont valeur de loi au niveau européen ; il suffirait de les lire : c’est écrit dans la règle d’or ce que je viens de dire. S’il faut de la croissance, ce n’est pas pour rendre les gens plus heureux, c’est parce qu’il faut payer des intérêts. C’est écrit noir sur blanc, donc il suffirait de le lire, de lire ce texte. Alors la question de l’emploi, eh bien, vous le savez : aucun ministre ne pose la question en termes de ce qui est dit ici : que l’emploi disparaît parce que nous avons voulu être remplacés par des machines, par la mécanisation, et que cette mécanisation est en train de devenir dramatique puisqu’on nous promet d’ici trente ans que 50 pour cent du boulot qui existe encore aujourd’hui [aura] été remplacé par la machine, et personnellement, ayant lu cette analyse, je considère qu’elle est exagérément pessimiste ou optimiste, c’est selon la manière dont vous voyez les choses, mais je crois que ce pourcentage de 47% sera enfoncé allègrement et avant longtemps : avant les trente ans qui sont la période d’évaluation [des auteurs de l’article].

Alors on nous dit, on dit aux gens, eh bien, vous l’avez entendu, c’est Monsieur Attali qui l’a dit : c’est une question de courage personnel, c’est une question d’allant, « si chacun retroussait ses manches », etc. Je ne crois pas, non, je ne crois pas du tout que le problème se pose dans [ces termes-là]. Il n’est pas mauvais que les gens fassent preuve de bonne volonté ou de volonté, il n’est pas mauvais que les gens se disent, « Je vais prendre mon destin en mains ». Certainement ! mais nous vivons dans des sociétés – je ne suis pas le premier à l’avoir dit, ça a été dit par un monsieur qui s’appelait Aristote – nous vivons dans des sociétés où nous sommes organisés, nous sommes organisés d’une certaine manière : de manière sociale. On ne peut pas faire des villes avec trente millions d’habitants si nous n’avons pas une certaine disposition à l’organisation sociale, à vivre en société. Voilà.

Alors, le problème du travail, le problème de la croissance, tout ça ce sont des problèmes globaux qui dépendent de décisions qui sont prises et qui doivent être prises par des ministres, et si les ministres tiennent des discours qui vont à l’opposé de ça, alors nous avons un problème. Notre problème, c’est essayer de convaincre les ministres…

Qu’est-ce qui s’est passé, bon, il faut se poser la question, qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a une idéologie qui s’est mise en place, et elle a pour fondement un discours qui s’appelle lui-même « science économique » et qui n’est pas une science. Il s’est mis en place à partir de la fin du 19ème siècle, je dirais, mais il a connu son triomphe parce qu’il est le doublet idéologique du reaganisme, du thatchérisme, du libertarianisme, de l’anarcho-capitalisme, appelez-les comme vous voulez, c’est la même chose. Ce discours a été celui qui s’est mis en place et il continue sur sa lancée, il suffit de voir la composition de l’équipe que Monsieur Juncker est en train de composer au niveau européen, il suffit de voir un certain type de discours qui est tenu justement à ce niveau européen aussi, et ce discours, en fait, je dirais [que] ça c’est notre force, ce discours, ce qu’il dit a été démenti par les faits en 2007 et en 2008.

Alors, la difficulté de ces gens-là… et c’est pour ça que, par exemple, c’est une catastrophe pour la France que Monsieur Macron soit devenu ministre de l’économie : c’est parce que c’est quelqu’un qui tient ce discours des années 1970 et 80, et que nous sommes en 2014. Nous sommes trente, quarante ans plus tard, voilà, et que le discours qu’il tient est un discours qui est complètement déconnecté de la réalité. Et ce n’est pas comme si on ne le savait pas parce que justement les faits sont venus pour montrer que ça ne marche pas comme ça.

Alors ce qui apparaît aussi de plus en plus, et il y a un livre qui va sortir bientôt, j’oublie le nom malheureusement de l’auteur [Steve Keen] mais je vous le mettrai en-dessous ici, avec une préface de Gaël Giraud – il n’est pas le premier, parce que vous le savez, moi aussi, j’ai écrit un livre qui s’appelle Misère de la pensée économique – donc tout ça va dans le même sens et c’est une bonne chose, il y a le livre de Monsieur Donald MacKenzie qui montre… on est en train de démontrer chacun de son côté mais tous ensemble à quel point ce discours de science économique est un discours vide, à quel point il est déconnecté de la réalité.

Alors, est-ce que ça veut dire qu’il est impossible de tenir un discours cohérent sur l’économie et de tenir un discours de science économique ? Oui, on peut tenir un discours de science économique, mais ça ne ressemblera pas du tout à cette caricature mathématique qu’on nous a offert depuis les années 1970 sous ce nom.

Alors, pour moi c’est intéressant, le fait que Bruno Colmant, avec qui j’ai un dialogue dans ce bouquin qui s’appelle Penser l’économie autrement, qu’il se rallie à ces vues-là : qu’il dise que ce discours mathématique est un discours idéologique. Il le dit dans ce livre, il le dit dans les interviews qui ont lieu ces jours-ci, et heureusement, ce n’est pas terminé, et pour moi c’est très important. Alors, on a la gentillesse de reconnaître l’influence que j’ai en particulier sur l’évolution de la manière dont on envisage l’économie dans l’environnement belge. Pourquoi ? c’est intéressant la Belgique, c’est parce que c’est un petit pays. Il est plus facile d’avoir de l’influence sur ce qui s’y passe, dans un petit pays que dans un grand. Les économistes belges – ils ne m’ont pas attendu pour aller dans cette direction-là, mais j’apporte peut-être quand même un coup de pouce – commencent à tenir un discours qui va tout à fait à l’encontre de celui des ministres. Voilà. Alors, c’est bien ! ça montre que ça va dans la bonne direction. Quand tous les économistes tiendront un discours [qui va à l’encontre du discours] que les ministres tiennent, ils ne pourront plus continuer à le tenir. Donc on va dans la bonne direction. En Belgique, on est en train de préparer un gouvernement super à droite, et si ce gouvernement est complètement en porte-à-faux par rapport à ce que les économistes sérieux disent, eh bien, ça leur rendra la vie plus difficile. C’est déjà le cas en France, où, je dirais, effectivement, tous les économistes sérieux disent le contraire de ce que dit Monsieur Macron. Ça ne lui facilite pas la tâche, ça ne facilite pas le gouvernement, mais c’est un signal envoyé à ceux qui nous dirigent, en disant, « Vous tenez un discours qui est de plus en plus décollé de la réalité, et ce n’est pas par hasard si 85% de la population vous dit que tout ça ne tient pas debout ! ».

Alors, ces billets qui apparaissent sur le blog, ils vont en sens divers : il n’y a pas de pensée unique sur le blog de Paul Jorion, il y a des discussions : les gens sont pas d’accord entre eux, alors que ce sont des auteurs jusqu’ici, des auteurs de billets qui ont pas mal de billets à leur actif, c’est une bonne chose. C’est une bonne chose : ils se grattent un peu la tête. On me demandait ce matin : « Est-ce qu’on nous écoute ? » Oui, on nous écoute ! On nous écoute, parce que la nécessité d’une alternative à ce que disent les ministres, tout le monde en est pratiquement conscient maintenant. Il faut trouver autre chose, et si on ne le fait pas rapidement, rapidement, on sait que c’est l’écroulement autour de nous qui est en train d’avoir lieu. Pour que même Monsieur Larry Summers le dise ! Vous savez, bon, Je n’ai jamais dit beaucoup de bien de Monsieur Larry Summers, parce qu’il a beaucoup de choses à son actif, comme la disparition du Glass-Steagall Act, il a fait le contraire de ce qu’il fallait chaque fois qu’il a pu : il a été chassé de l’université de Harvard pour ses propos sexistes et ainsi de suite, et pour que lui reconnaisse qu’il faut regarder les choses absolument autrement qu’on ne le fait maintenant au niveau des ministres, c’est qu’il y a le feu en la demeure !

Alors, nous on continue le débat ici, même en se grattant la tête. Parce qu’apporter les réponses, ce n’est pas évident, mais on continue ! On continue : on veut être un centre, un centre de débats. On se pose aussi la question s’il y a autre chose qu’on devrait faire, s’il faudrait s’organiser, peut-être, d’une manière ou d’une autre, ou s’il faudrait simplement continuer comme on le fait, simplement à faire du brassage d’idées en se disant que c’est ça qu’on fait le mieux et qu’il faut continuer de cette manière-là. Mais en tout cas, on continue, et le glissement des économistes, pour, moi c’est un bon signe : c’est un bon signe ! Et chaque fois que l’occasion va m’être donnée d’avoir un débat avec Bruno Colmant, je ne la refuserai pas. Il y en a déjà deux qui sont organisés, je vous donnerai les détails, il y en a deux qui sont en préparation, c’est-à-dire qu’on est en train d’en discuter, à la télévision, et on verra si ça se concrétise ou non, mais de toute manière, ce débat continuera ici. Voilà.

Allez ! à la semaine prochaine !

 

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