IMAGINE, demain le monde : Pourquoi travaillons-nous ? Pour payer les intérêts !, N° 106 novembre – décembre 2014

IMAGINE, demain le monde, mais aujourd’hui en librairie. Ma première chronique pour ce magazine.

Pourquoi travaillons-nous ? Pour payer les intérêts !

J’ai des amis décroissantistes qui me disent : « Regardez ce qui se passe : nous épuisons chaque année une Terre virgule six, il faut absolument arrêter ça : on renverse la vapeur et au lieu de croître, eh bien, on décroît ! »

Je leur réponds : « Vous avez mille fois raison mais si on décroît, qui va payer les intérêts ? »

Et là, ils me regardent avec des yeux comme des soucoupes, en se disant : « Ce type n’est pas bien : je lui parle d’une chose et il me répond en parlant d’une autre ! »

Et en fait non : je parle de la même chose, ils ne sont pas au courant, c’est tout ! Nos économies ne croissent pas juste pour le plaisir ou pour rendre tout le monde plus riche, non : nos économies doivent croître pour payer les intérêts.

Pourquoi ? Parce que l’argent qui permet de payer les intérêts n’est pas déjà là dans le système, il doit être puisé dans une richesse nouvellement créée.

Et il en faut beaucoup : dans les années 1990, Helmut Creutz, un Allemand, avait calculé que sur tout ce que nous achetons, il y a dans le prix que nous payons de 30% à 40% d’intérêts. Et il faut bien que cet argent soit trouvé quelque part.

C’est vrai, dans le crédit à la consommation, on ne paie pas les intérêts à partir d’une nouvelle richesse créée : on hypothèque des salaires qui devront encore être versés à l’avenir. Et c’est pour cette raison que les docteurs de l’Église au Moyen âge appelaient « usure » ce que nous appelons « crédit à la consommation » et qu’ils bannissaient le paiement d’intérêts sur des sommes qu’on empruntait seulement parce qu’on y était forcé. Or maintenant, on trouve tout à fait normal de payer des intérêts sur des sommes qu’on emprunte parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Nous vivons dans la zone euro sous le règne de ce qui s’appelle le Pacte de stabilité. Ce pacte a pour implication la chose suivante : que si une nation n’a pas une croissance supérieure au taux d’intérêt « moyen » de la dette qu’elle émet, c’est-à-dire de l’argent qu’elle a emprunté, son déficit augmente. Ce n’est pas une règle arbitraire inventée par des bureaucrates fous, non : c’est comme cela que ça marche : la croissance, c’est ce qui permet de payer les intérêts.

Du coup, si vous pensiez que la croissance, c’est simplement quelque chose qui rend tout le monde plus riche et que ce n’est pas nécessaire parce qu’on est bien assez riches comme cela aujourd’hui, eh bien, détrompez-vous : la croissance ça rend quelques-uns plus riches : ceux qui perçoivent les intérêts, les dividendes (parce que c’est le même système) et les gros bonus et, dans le meilleur des cas, ne rend pas les autres plus pauvres.

Et je vous l’ai dit : les intérêts, ce sont de grosses sommes. L’économiste anglais John Maynard Keynes avait calculé que chaque livre sterling volée en 1580 par Francis Drake à la Grande Armada espagnole, placée à du 3,5%, vaudrait en 1930, cent mille livres. Quelqu’un avait fait le calcul pour les économies de Jules César qui vaudraient aujourd’hui je ne sais plus combien de fois toute la richesse de la terre.

Qu’est-ce que ces chiffres faramineux veulent dire ? Que ce système où on verse des intérêts, pour continuer de marcher, doit faire faillite à intervalles réguliers. Si on ne remet pas les compteurs à zéro de temps à autre, qu’est-ce qui se passe ? Eh bien on invente alors l’esclavage pour dette. C’est de là que vient le servage de notre Moyen âge. On a donc le choix : faillites généralisées de temps en temps ou servage. À nous de faire le bon choix !

La décroissance, il faut bien sûr la faire, et rapidement : on ne pourra pas continuer éternellement à consommer une Terre virgule six chaque année, donc il faudra supprimer le système où on paie des intérêts à ceux qui prêtent de l’argent ou des dividendes à ceux qui achètent des actions.

Comment faire ? Je ne sais pas. Si vous avez une idée, envoyez-moi votre copie avant le prochain numéro. Réfléchissez ! c’est important : c’est quand même la survie de notre espèce qui est en jeu ! Ce n’est pas rien !

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82 réflexions sur « IMAGINE, demain le monde : Pourquoi travaillons-nous ? Pour payer les intérêts !, N° 106 novembre – décembre 2014 »

  1. L’opposition Jorion /Piketty caricaturée en « défaut sur la dette /fiscalité accrue » , m’apparait par ce billet plus éclairante .

    L’un dit « défaut sur la dette » ou esclavage .

    L’autre dit « fiscalité accrue » ou esclavage ( inégalités sans cesse accrues ) .Au passage il affirme que c’est plus violent que le défaut sur la dette qui laisse les hyper capitalistes de marbre .

    La solution doit être ( sans doute mondialement ou majoritairement ) :

    défaut sur la dette ,Et fiscalité accrue , ET pendaison des 100 plus gros patrimoines mondiaux et de leurs ayant droits .

    ça doit s’appeler une Révolution .

    Qu’en pense Attali ?

    1. @juannessy 7 novembre 2014 à 15:19

      Qu’en pense Attali ?

      Il dira que si l’on fait défaut sur la dette, on ne prêtera plus à la France, ce qui paralysera le pays.
      Puis sa pensée se paralyse avant le pays, car il n’a pas appris à aller plus loin.

      Et ceux qui pensent différemment de lui sont des fous, car lui il sait.

  2. je n’ai pas pris le temps de lire tous les commentaires, je réagi juste à une partie du texte en lui même,
    il faut arrêter d’attribuer le terme « richesse » aux valeurs que l’on crée.
    Par le travail et la valeur que l’on crée on accapare une richesse, et non ne la crée. Ainsi, les richesses correspondant aux intérêts et qui donc n’existent pas au moment de l’emprunt ne peuvent pas l’être par de nouvelles valeurs mais par de nouveaux crédit.
    Ainsi la décroissance n’est pas opposable aux remboursements des crédits, il faut juste créé la richesse (argent) sans créé la contrepartie dette, pour faire augmenter la valeur du travail présent et futur au regard des intérêts (en somme la valeur du travail passé de certains). Ce qui revient à monétiser les dettes et faire de l’inflation (des salaires et des prix) (et cela sans augmenter la DETTE des états, juste en faisant perdre de la valeur à l’argent) . Ainsi on créera largement la richesse nécessaires (et non valeur, il faut arrêter d’amalgamer les deux, il n’y a aucun lien justifié à faire entre richesse et valeur) au remboursement des dettes excessives sans créer plus de valeurs qualitativement, mais en y faisant correspondre une valeur argent plus grande.. Et d’ailleurs cela nous amène aussi à nous pencher sur le fait que le système non inflationniste et de création de richesse par investissement et donc prêt des riches à l’ensemble des autres pour créer de nouvelles dettes et valeurs, contient implicitement le fait que la valeur, l’importance que l’on donne à leur travail passé est égale voir supérieure à la valeur de ce que l’on a à faire, et de ce dans quoi on doit investir. Et c’est là où c’est complètement absurde, d’imaginer que l’argent accumulé par certains en vendant des produits qui nuisent à l’environnement vaut autant que l’argent dont on a maintenant besoin pour employer les gens pour le préserver (réparer? ) . D’être tributaires de ces « puissants » pour pouvoir faire travailler les gens dans des domaines incontestablement nécessaires et sous dotés est une absurdité infinie.

    ps : afin de ne pas avoir d’usure par la dette, il faudrait créer l’argent des intérets au même moment que le capital créé afin que la dette ne s’emballe pas. L’argent des intérêts serait lui aussi injecté dans la « machine » économie, en créditant les états qui le dépenseraient (et donc dans l’idéal dans l’intérêt de tous, et l’emprunteur par son travail, le récupère et le rembourse). Cela ne résoudrait pas le problème d’accumulation par certains, pour cela il faudrait que l’argent soit prété par les états et non par des particuliers… l’un sans l’autre ne fonctionnent pas, ça serait déjà un pas mais il faut ces deux mécanismes pour avoir un investissement plus vertueux qui n’induit pas par lui même une nécessité de croissance sans laquelle la machine fini par s’enrayer..

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