Dix premières leçons de l’élection grecque, par Jean-Michel Naulot

Billet invité. Paraît également sur son propre blog.

A vouloir s’obstiner dans une politique qui conduit la zone euro au bord de la déflation, les dirigeants européens affrontent une réaction de plus en plus forte des peuples. D’élections en élections, les peuples disent clairement qu’ils désapprouvent la politique qui leur est imposée dans le cadre de la gouvernance de la zone euro. À l’automne 2012, contrairement aux engagements pris pendant la campagne présidentielle, la France avait approuvé les « règles » chères à la chancelière allemande en échange de vagues promesses de relance de la croissance (sommet européen de juin 2012). Déclarations informelles contre texte des traités… Le piège s’est refermé sur la France et sur la zone euro.

Les dirigeants européens qui avaient espéré ces derniers mois que les élections européennes resteraient sans lendemain se disent probablement aujourd’hui que les événements prennent une mauvaise tournure. Les traités européens ont-ils oublié que dans nos vieilles démocraties ce sont toujours les peuples qui ont le dernier mot ? La montée en puissance des partis qualifiés de populistes exprime leur refus devant la précarité, le chômage des jeunes, la paupérisation, les coups de canif dans le modèle social et l’échec de la politique de croissance. Les politiques de dévaluation interne qui consistent à baisser les coûts salariaux (plutôt qu’à ajuster la monnaie) pour maintenir la compétitivité, en tentant de s’aligner sur le pays le plus compétitif de la zone monétaire, sont rejetées.

Le peuple grec qui a le plus souffert de cette politique mise en place au printemps 2010 a été le premier à dire non. Il a voté courageusement pour un parti qui n’existait pas il y a encore quelques années (4% des voix en 2009).

Quelles leçons tirer de l’élection grecque ?

Première leçon, la plus importante : le peuple grec n’a pas cédé au chantage au chaos. Antonis Samaras n’avait cessé, jusqu’à la veille des élections, de répéter qu’il n’y avait qu’une politique possible pour la Grèce. Les Grecs ne l’ont pas écouté. Dans le reste de la zone euro, le chantage au chaos, qui alimente notamment le débat sur l’euro, devrait perdre en crédibilité. Le débat démocratique doit avoir lieu.

Deuxième leçon : les deux grands partis traditionnels de droite et de gauche ont subi une déroute collective. De 2009 à 2015, leur score est passé de 77% à 34%. C’est un avertissement pour les autres grands partis des pays de la zone euro qui, à force de dire d’une même voix qu’il n’y a qu’une seule politique possible, se discréditent. Lorsque les grands partis proposent tous la même politique, l’alternance est recherchée ailleurs.

Troisième leçon : la politique conduite depuis le printemps 2010 par l’Eurogroupe est un échec. L’affirmation, sans cesse répétée, selon laquelle la Grèce est sur la voie du redressement parce qu’elle dégage un excédent budgétaire primaire (avant intérêts de la dette), alors que tous les voyants économiques et sociaux sont au rouge, ne trompe personne. Après six ans de récession, le taux de chômage des jeunes est de 60%. L’Espagne à qui les dirigeants européens ne cessent également de répéter que la politique de dévaluation interne produit des résultats puisque l’équilibre extérieur se rétablit ne peut également qu’être révoltée par le discours officiel. Lorsque l’on ne consomme plus, les importations ne peuvent en effet que diminuer et la balance commerciale s’améliorer…

Quatrième leçon : les élections grecques ont eu un écho exceptionnel dans toute l’Europe. Elles vont faire réfléchir d’autres peuples de la zone euro, par exemple les Portugais et les Espagnols qui vont s’exprimer bientôt.

Cinquième leçon : la remise en cause de la politique européenne survient dans un contexte où les risques systémiques propres à la zone euro sont moins élevés qu’au printemps 2010 ce qui laisse une plus grande liberté de manœuvre pour trouver des solutions. La dette publique a en effet été largement renationalisée après la crise des marchés de 2010-2012. L’opération d’assouplissement monétaire annoncée par la BCE va à cet égard accroître cette tendance puisque les achats de dettes souveraines se feront par l’intermédiaire des banques nationales, quasiment sans mutualisation des risques (la BCE achètera seulement 8% des titres de dettes souveraines).

Sixième leçon : les citoyens de la zone euro vont prendre conscience que les plans d’assistance qui ont été mis en place depuis le printemps 2010 pour sauver l’euro ne sont pas des sommes qui ne viennent de nulle part… Ces prêts, ce sont leurs revenus, leurs économies. L’absence de transparence des dirigeants européens lors de la mise en place des opérations de sauvetage, au point que les prêts ne sont même pas comptabilisés dans la dette publique (!), a été la règle dans la plupart des pays de la zone euro, sauf peut-être en Allemagne. Les citoyens découvrent aujourd’hui que la facture pourrait être lourde ! La quarantaine de milliards prêtée par la France à la Grèce représente les deux-tiers de l’impôt sur le revenu. Les investisseurs privés ont déjà abandonné à l’occasion de la restructuration de 2012 un montant de 107 milliards d’euros. Sans cette annulation de la dette, celle-ci serait aujourd’hui non pas de 177% mais de 240% du PIB, au lieu de 120% en 2010… Les aides à la Grèce représentent au total près de vingt-cinq fois le montant des prêts à l’Argentine au moment de la crise de 2001, une crise pourtant considérée comme systémique en raison de sa gravité !

Septième leçon : tous les pays de la zone euro qui ont été prétendument sauvés ont une dette qui est très élevée. L’austérité comme seul remède creuse la dette. L’Italie elle-même qui a vu son PIB baisser de 10% depuis 2007 a une dette représentant 135% du PIB. Triste gâchis alors même qu’au printemps 2010 la dette en zone euro n’était que de 79% du PIB (93% actuellement) !

Huitième leçon : la négociation qui va s’engager entre Alexis Tsipras et les dirigeants européens passe nécessairement par une annulation partielle de la dette grecque. Une simple restructuration de la dette, comportant un rééchelonnement des échéances et de nouvelles baisses des taux, ne ferait que gagner du temps. Compte tenu de la répartition de la dette, les Etats, la BCE et le FMI sont aujourd’hui en première ligne. Cela devrait techniquement faciliter la négociation. Mais leurs premières réactions, sans oublier celle de la Commission européenne, laissent bien mal augurer de cette négociation. Il est d’ailleurs étonnant que personne ne suggère que la BCE se retire de la Troïka. Ce serait pourtant le bon sens afin d’éviter tout conflit d’intérêt. La mission de la BCE est de conduire la politique monétaire et non pas de négocier la politique économique des Etats.

Neuvième leçon : le vote grec s’adresse principalement à Madame Merkel puisque c’est elle qui pilote de fait la politique de la zone euro depuis le printemps 2010. Or, après les décisions d’assouplissement monétaire de la BCE, qu’elle désapprouve mais sans le dire par respect pour l’indépendance de la banque centrale, on ne peut exclure qu’au lieu d’assouplir sa position, elle la durcisse. Le fonctionnement de la planche à billets pourrait l’inciter à être encore plus ferme sur « les règles ».

Dixième leçon : une diminution de la dette grecque ne pourra suffire à rendre durablement espoir au peuple grec. La compétitivité retrouvée de la Grèce passe par davantage de souplesse monétaire. Comme l’avait annoncé la théorie économique (Robert Mundell, Michel Aglietta), avant même la naissance de l’euro, une monnaie unique renforce les plus forts, affaiblit les plus faibles. D’où la nécessité d’une union de transferts financiers. Depuis dix ans, la production industrielle a diminué dans toute l’Europe du sud et en France, de 10 à 35% selon les pays. Seule l’Allemagne a progressé (+12%). Le peuple grec n’a aucune chance de renouer avec le « miracle grec » des vingt années qui ont précédé son intégration dans la zone euro si l’on n’envisage pas une réforme de la gouvernance de la zone monétaire. Puisque les peuples rejettent de plus en plus ouvertement le fédéralisme, pourquoi ne pas envisager la mise en place d’un système de monnaie commune au lieu de monnaie unique ? Euro drachme pour les transactions intérieures (avec des ajustements réguliers), euro pour les transactions extérieures. La zone euro a déjà connu ce système de 1999 à 2002, mais à l’époque sans possibilité d’ajustement. Il est temps en tout cas que les dirigeants européens admettent que le système monétaire actuel ne marche pas et qu’il a au minimum besoin d’être réformé. Depuis l’origine, ce système va de crise en crise. Ce sont les citoyens qui payent la facture d’une idéologie monétaire qui ignore les réalités industrielles, sociales et politiques de chaque pays.

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