L’OCDE, AVEC NOUS ! par François Leclerc

Billet invité.

Quelle mouche a bien pu piquer l’Organisation de coopération et de développement économique ? Elle vient de produire un rapport de plus, mais qui attire l’attention. Il est titré « Pourquoi moins d’inégalité profite à tous » de manière un peu biscornue, mais à la lecture il ne déçoit pas.

« Nous avons atteint un point critique. Les inégalités dans les pays de l’OCDE n’ont jamais été aussi élevées depuis que nous les mesurons. Les chiffres prouvent que les inégalités croissantes nuisent à la croissance. Le sujet pour une action politique est autant social qu’économique. En ne s’attaquant pas au problème des inégalités, les gouvernements détruisent leur modèle social et nuisent à leur croissance à long terme », avertit en allant droit au but Angel Gurria, son secrétaire général, dans le préambule. Le document est largement documenté et prête difficilement à contestation, données à l’appui. Mais si c’est l’OCDE qui le dit… cela montre que le capitalisme ne tourne plus rond, comme d’autres manifestations financières sournoises ne cessent de l’illustrer .

Ce n’est pas seulement la concentration de la richesse que le rapport met en évidence, mais également un autre phénomène moins souvent souligné mais aux lourdes conséquences : 40 % des populations des pays développés n’a pas bénéficié de l’accroissement sans précédent des richesses produites durant les dernières décennies, conduisant l’organisation à souligner que « parallèlement à la hausse des 1 %, le déclin de ces 40 % pose des questions sociales et politiques. Quand une partie si large de la population profite si peu de la croissance économique, le modèle social se casse et la confiance dans les institutions s’affaiblit ». La théorie largement répandue du ruissellement, selon laquelle les miettes tombent de la table du festin et profitent à tous n’en sort pas renforcée. De quoi s’agit-il en effet, sinon du délitement de la situation des classes moyennes et de ses conséquences sur la consommation et la croissance, sans nul doute la raison profonde de ce cri d’alarme. Ainsi que de ses conséquences politiques et électorales, dans toute leur diversité ?

Le rapport va plus loin en analysant les causes de l’accroissement des inégalités. La déformation du marché du travail est devenue structurelle, constate-t-il, une fois observée la progression des emplois « non standard », temps partiels, intérims, stages, auto-emploi. Comment ne pas voir dans la référence aux emplois « standards » une critique implicite de la politique européenne de déréglementation de la législation du travail prônée, et au déclassement qu’elle induit ? Au chapitre des remèdes, l’OCDE ne se contente pas de la sempiternelle recette de la formation et de l’éducation, mais il préconise le renforcement des politiques de redistribution fiscale, qui « constituent les instruments les plus efficaces et puissants de redistribution des richesses ». Enfonçant le clou : « S’ils sont bien conçus, une fiscalité plus élevée et les transferts pour réduire les inégalités ne nuisent pas à la croissance », conseillant spécifiquement aux gouvernements de « s’assurer que les ménages les plus riches assument leur part dans la charge fiscale ». Les niches fiscales et les déductions qui se sont multipliées sont expressément visées, ainsi que l’optimisation fiscale et les paradis fiscaux dont les groupes font leur miel.

L’OCDE en viendrait-elle à se ranger du côté des économistes hétérodoxes qui combattent les théories mainstream qui tiennent toujours le haut du pavé ? S’aventurant dans la bataille des idées, son rapport remarque incidemment que « il est très difficile d’imaginer une égalité des chances s’il existe une si large inégalité des revenus ». Sa réflexion s’arrête malheureusement là, mais il ne faut pas trop demander. Si les inégalités font obstacle à la croissance, il n’est pas interdit de s’interroger à propos de son modèle, pour le mettre radicalement en cause. Notamment en observant un étrange parallélisme à ce propos entre pays émergents et développés, le phénomène n’étant pas réservé comme prétendu aux premiers, la crise actuelle n’arrangeant rien. Si le même sort n’est pas réservé aux classes moyennes dans ces deux mondes, en raison d’un effet de rattrapage, les inégalités s’y développent dans les deux cas, un phénomène souvent confondu avec le recul de la pauvreté dans les pays émergents. Question de modèle de développement unifié dans un monde globalisé, qui imprime sa marque au-delà des niveaux de développement.

Mais à chaque jour suffit sa peine. Il ne reste plus aux gouvernements qu’à mettre en musique ces premières mesures, comme nous n’en doutons pas un seul instant, pour parler franc comme un politicien professionnel d’aujourd’hui.

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