La question ne sera pas posée, par Michel Leis

Billet invité.

Hernando de Soto a publié samedi 13 juin une tribune dans la Libre Belgique qui s’ouvre sur un titre racoleur : « Piketty ignore 90 % de la population ». Pourquoi s’y arrêter ? Parce que ces propos illustrent à la fois les méthodes et la mauvaise foi caractéristiques d’ultra-libéraux, bien plus idéologue qu’économistes. Ils laissent aussi de côté un point essentiel qui n’est pas ou peu abordé par Piketty, celui des rapports de forces, mais pour reprendre l’expression employée lors du procès Dreyfus, « la question ne sera pas posée ».

Donc Piketty se tromperait, son discours qui prend en compte les statistiques des pays riches ne s’intéresserait pas aux aspirations de 90% de la population. Mauvais procès pourtant, Piketty ne revendique pas une analyse statistique mondiale, il s’appuie sur les chiffres des pays développés pour lesquels il dispose d’une base plutôt bonne et en tire des analyses propres à ces pays. De ce point de vue, étendre les conclusions de Piketty à l’ensemble du monde me semble totalement hors sujet.

À quoi aspireraient les peuples du monde selon Hernando de Soto ? À plus de capital (et de capitalisme).  Pour soutenir sa démonstration, l’auteur pratique une autre forme d’amalgame. Il étudie un pays (pas forcément très représentatif des pays du sud), il utilise une enquête et des observations de terrain, dont la méthodologie, n’est pas précisée sinon le recours à des interviews (combien, comment ?) et l’exploration d’une documentation officielle dans un pays qui n’est pas connu pour donner des leçons de transparence. Tout cela n’empêche pas Monsieur de Soto d’en tirer des conclusions planétaires… Qu’il présente comme une vérité absolue et c’est bien là que le bât blesse : c’est tout au plus une opinion qui devrait être présentée comme telle.

Par ailleurs, les aspirations à une vie meilleure, voire à la simple survie, caractérisent probablement 90% des individus de la planète. Ce qui différencie les pays du sud, c’est l’immense frustration ressentie parce que cette vie meilleure semble hors de portée. Je n’y vois personnellement aucune aspiration à un système économique particulier, juste une démarche individuelle qui se traduit entre autres par ces milliers de migrants qui viennent (au mieux) s’échouer aux portes de l’Europe.

Hernando de Soto passe à côté de l’essentiel : pourquoi ces aspirations à une vie meilleure ne trouvent-elles pas à s’exprimer dans les pays du sud ? Il est bien sûr question ici de rapports de forces exacerbés et extrêmement visibles qui sont le mal endémique de la plupart de ces pays. En ce sens, il commet la même erreur que Piketty qui constate, mais n’explique pas l’accumulation exacerbée observée dans les pays développés. Il y a pourtant toutes les chances qu’ils résultent de ces mêmes rapports de forces, quoiqu’ils soient moins immédiatement visibles que dans les pays du sud.

Peut-on changer les rapports de forces ? Ne pas répondre à cette question, c’est laisser s’accroître les frustrations de l’immense majorité de la population mondiale, c’est ma conviction et un sujet d’étude statistique digne de ce nom.

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