Le dernier humain, à la machine qui s’apprête à le terminer : « Mission accomplie ! »

Martin Rees est le quinzième Astronome Royal du Royaume-Uni depuis 1675, date de création du poste dans l’entourage du roi : « Pour s’appliquer avec le soin et la diligence les plus exacts à la rectification des tables des mouvements des cieux, et des positions des étoiles fixes, afin de découvrir la longitude tant désirée des endroits pour le perfectionnement de l’art de la navigation ».

Rees a publié le 10 juillet dans le Financial Times une tribune libre intitulée « Cheer up, the posthuman era is dawning », ce qui se traduit par « Réjouissons-nous, nous sommes à l’aube de l’ère post-humaine ».

Sur la survie de l’espèce, l’opinion de l’Astronome Royal est faite : « l’avenir éloigné portera les traces du genre humain, de la même manière que notre propre époque conserve les influences des civilisations anciennes ». Que nous soyons encore là importe finalement très peu : notre rôle au sein de l’évolution aura été de faire advenir les machines, qui offriront elles véritablement la version 2.0 du monde que nous, créatures imparfaites, n’aurons fait qu’esquisser : « La civilisation qui nous supplante pourrait accomplir des percées inimaginables – des réalisations que nous ne pouvons peut-être pas même nous représenter ».

Bien sûr, nous avons fait de notre mieux mais « il existe des limites chimiques et métaboliques à la taille et à la puissance de cerveaux organiques ‘humides’ », alors que « des esprits artificiels ne seront pas confinés à la couche de 22,5 km d’eau, d’air et de roches au sein de laquelle la vie organique s’est développée à la surface de la terre ; il se pourrait en effet que la biosphère soit loin d’être l’habitat optimal pour la ‘vie’ post-humaine ».

Devons-nous nous attrister que « l’être humain ne soit pas le point culminant de l’évolution », que « les humains et tout ce qu’ils ont pensé ne soient que les précurseurs fugaces des cogitations plus profondes d’une autre culture – dominée elle par les machines, se prolongeant loin dans l’avenir et se diffusant bien au-delà de la terre » ?

Non ! En effet, « s’il se faisait que la vie soit excessivement rare, nous n’aurions aucune raison de nous montrer modestes d’un point de vue cosmique : notre Terre, bien que poussière infime à l’intérieur du cosmos, pourrait bien être la ‘semence’ unique à partir de laquelle l’intelligence se répand dans la galaxie ». « Notre ère d’intelligence organique, poursuit Rees, constitue un triomphe de la complexité sur l’entropie, mais un triomphe passager, qui sera suivi d’une période considérablement plus longue d’intelligence inorganique, beaucoup moins contrainte par son environnement. Mais si la vie est communément rencontrée, des mondes en orbite autour d’étoiles plus anciennes que le soleil auront pu prendre de l’avance. Si ce devait être le cas, il est probable que les extra-terrestres auront opéré la transition qui permet de dépasser le stade organique il y a déjà très longtemps. »

Cette dernière proposition est, on l’aura noté, très intéressante, elle implique que nous perdons notre temps quand nous recherchons aujourd’hui des manifestations de vie intelligente dans des mondes éloignés : des extra-terrestres auront rapidement passé le relais à des machines conçues par eux, mais dénuées de leurs imperfections, et moins soumises aux contraintes arbitraires qui les opprimaient comme elles nous oppriment nous aujourd’hui : nécessité de trouver de l’oxygène toutes les quelques secondes, de trouver de l’eau toutes les quelques heures – pour maintenir, entre autres, l’humidité de notre cerveau fait de gélatine, etc.

J’affirmais, au moment de la sortie de ce film, qu’« avec Interstellar débute le travail de deuil de notre espèce à propos d’elle-même ». En effet, nous expliquer qu’à la simple condition que nous découvrions rapidement une exoplanète habitable et allions la coloniser sans trop perdre de temps, l’extinction pourrait être conjurée, ce n’est rien d’autre qu’une méthode bien hollywoodienne pour nous dire qu’en ce qui nous concerne, c’est râpé.

Martin Rees nous offre lui une autre voie pour effectuer le travail de deuil de notre espèce, sous la forme d’une sorte d’anti-Terminator : qu’au moment où nous mettra en joue le robot ayant découvert en notre modeste personne le dernier être humain faisant obstacle aux projets de conquête de l’univers par les Machines, nous nous exclamions fièrement, la main au képi : « Mission accomplie ! »

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