Pourquoi faut-il une candidature hors des partis en 2017 ?, par Michel Leis

Billet invité.

Les différentes initiatives pour une primaire à gauche traduisent l’envie de refonder une gauche sur ses valeurs, de bousculer le ronron des partis, de s’affranchir d’enjeux politiciens. Évidemment, ce ressenti vaut surtout pour les milliers de signataires des différents appels, il ne faut malheureusement pas écarter des arrière-pensées pour certains des figures qui se sont engagées dans cette démarche. Le « qui roule pour qui » risque de pourrir le débat avant et après la primaire, s’il s’avérait au final que celle-ci n’a été qu’une opération aux visées purement tactiques.

Les élections de 2017 ne sont pas celles de 2012 ou qui ont précédé. En 2012, il était encore possible de croire (avec beaucoup de naïveté) à une crise passagère ou à la volonté de réformer affichée par le PS. Dans la législature de 2017, la crise franchira le cap des 10 ans : non seulement nul n’en voit la fin, mais les réformes et les craquements qui se multiplient sont maintenant une menace pour la cohésion de la société.

La désignation d’un candidat portant les valeurs de la gauche aux présidentielles de 2017 s’inscrit dans ce contexte difficile. Le risque de voir l’extrême droite accéder au pouvoir ne peut plus être tenu comme négligeable. Du côté du FN, l’obstacle qui subsiste est le rejet par une partie de l’opinion de la personne de Marine Le Pen. On aimerait que cela dure, mais c’est une barrière ténue qui pourrait être balayée un jour par un taux d’abstention élevé et/ou d’autres tragiques attentats ou faits divers. Dans le même temps, le renforcement des politiques ultra-libérales par une droite de retour au pouvoir ou l’aile libérale du PS incarnée par Valls et Macron serait une catastrophe. Outre l’absence flagrante de résultats, il y une remise en cause frontale de l’ensemble des droits et des systèmes de protection, au nom de la « modernité » et des contraintes budgétaires. Cette politique pourrait déboucher à terme sur un nouvel ordre social, celui du renforcement de la concentration des richesses, garantie par un État soutenant sans réserve les acteurs dominants, y compris en recourant de plus en plus systématiquement à la contrainte.

Multiplier les candidatures à gauche pour la présidentielle de 2017, c’est avoir la certitude absolue qu’aucune d’entre elles ne sera présente au second tour. Ce dont nous avons besoin pour le premier tour des élections, c’est d’un candidat à même de s’imposer comme une alternative, contre le discours libéral des partis de pouvoir et celui de l’exclusion tenu par le FN, un candidat capable de créer une dynamique autour de son nom. Les chances sont minces, mais comme le dit Paul Jorion dans sa dernière vidéo, « on peut essayer de renverser la vapeur (…) je me dispute sur un mode un peu réformiste d’un côté, sur un mode un peu plus révolutionnaire d’un autre (…), il faut faire un max quand même ».

Dans ce contexte, aller à la bataille pour représenter un parti et une ligne politique définie en interne serait une grossière erreur, elle limiterait la représentativité du candidat engagé dans cette démarche partisane. Ce qui sera fait au nom d’un seul parti ne peut que susciter des rejets, le peuple de gauche est très sensible au respect de la démocratie. La mise en avant des débats entrepris sous l’égide des partis en vue de construire un programme et la capacité de convaincre les électeurs grâce à un candidat à la forte personnalité sont une illusion. Pour les programmes, le consensus interne entre des tendances à la limite du compatible est difficile à trouver. Parfois, il se réduit aux plus petits communs dénominateurs et la cohérence disparaît, parfois ce sont des considérations idéologiques qui l’emportent. Les hommes d’appareil s’installent dans cette situation et limitent les enjeux de pouvoir à l’appareil de parti. Le charisme du candidat est une condition nécessaire, mais loin d’être suffisante. Des tribuns reconnus de la vie politique échouent régulièrement à élargir le cercle de leur électorat. Ils sont prisonniers de programmes irréalistes ou d’une vision idéologique, en décalage avec les préoccupations manifestées par un nombre croissant de nos concitoyens. C’est la contrainte majeure du trio parti / candidat / programme.

Voici venu le temps des nécessaires alliances, mais aussi celui des compromis. Le candidat à la présidentielle de 2017 qui représentera les valeurs de la gauche doit pouvoir dépasser le cadre étroit des partis. Il doit porter un programme en mesure de faire bouger les lignes et les rapports de force : il devient urgent de poser des limites aux mécanismes de concentration de la richesse et du patrimoine, de s’occuper d’enjeux écologiques de plus en plus urgents, de construire un nouveau cadre social, protecteur, solide et pérenne. On ne part pas d’une page blanche, il existe un contexte social, économique, budgétaire dont on ne peut faire abstraction. Il faudra agréger dans un ensemble cohérent, pragmatique et surtout crédible des propositions issues des partis, de la société civile, d’experts, de groupes de réflexion. C’est un exercice délicat, seul un candidat indépendant peut le mener à bien sans s’encombrer de biais idéologiques ou de considérations d’appareil. Je rejoins ici laposition de Paul Jorion et la complète : la personnalité d’un tel candidat sera déterminante, non seulement pour appliquer un programme, mais aussi pour le construire.

Une autre dimension est à prendre en compte : les élections de 2017 seront suivies par des législatives. Pour y obtenir de bons résultats, il est nécessaire de construire des alliances, avec au mieux des candidatures uniques, au pire un système de désistement robuste. L’expérience montre que le candidat qui fait le meilleur score au premier tour est en position de force, il est soumis à de nombreuses pressions internes et tend à favoriser son parti, ce qui ne facilite par l’émergence de candidatures uniques ou les désistements. Dans ces batailles féroces, des candidats parachutés ou qui n’ont pas leur place sont investis (souvenons-nous d’un certain Mr Cahuzac) par les appareils. En étalant ces querelles au grand jour, la dynamique se brise, le rejet de la vie politique qui gangrène la société française se ravive. Là encore, la dynamique créée par une candidature extérieure faciliterait les négociations. Un candidat hors des appareils peut se placer plus facilement en position d’arbitre et œuvrer pour une victoire collective, pas celle de tel ou tel parti ou faction.

Il est indispensable que les politiciens de carrière mettent leur ego et leurs ambitions personnelles de côté pour œuvrer à une possible victoire à gauche. Il est urgent que des candidatures indépendantes se manifestent, pas pour la beauté du geste, mais parce qu’elles représentent la seule chance possible de victoire. Personne n’est encore monté au créneau. Je suis convaincu que Thomas Piketty est le bon candidat dans ce contexte difficile, je soutiendrais cette démarche si elle venait à se concrétiser. Cependant, tant que personne ne s’est déclaré, le processus de choix reste ouvert, d’autres candidatures indépendantes peuvent émerger. Elles doivent  cependant remplir les conditions que je rappelais dans mon appel à la candidature de Piketty. On peut aussi imaginer un « ticket », sinon institutionnel (un seul sera le candidat), du moins de personnalités complémentaires pour accroître l’impact de cette démarche.

Dans cette bataille, il y a une certitude : un concours de beauté entre des candidats présentés par les appareils de parti ne nous mènera qu’à un désastre. Compter sur la session de rattrapage en 2022, comme le pensent certains, c’est être absolument inconscient de l’accélération des menaces qui pèsent sur la cohésion sociale, la démocratie et notre environnement.

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