Qui étions-nous ? – Paul de Tarse selon Victor Hugo

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Victor Hugo, Shakespeare (1864), Livre II, Les génies, chapitre X

L’autre, Paul, saint pour l’Église, pour l’humanité grand, représente ce prodige à la fois divin et humain, la conversion. Il est celui auquel l’avenir est apparu. Il en reste hagard, et rien n’est superbe comme cette face à jamais étonnée du vaincu de la lumière. Paul, né pharisien, avait été tisseur de poil de chameau pour les tentes et domestique d’un des juges de Jésus-Christ, Gamaliel ; puis les scribes l’avaient élevé, le trouvant féroce. Il était l’homme du passé, il avait gardé les manteaux des jeteurs de pierres, il aspirait, ayant étudié avec les prêtres, à devenir bourreau ; il était en route pour cela ; tout à coup un flot d’aurore sort de l’ombre et le jette à bas de son cheval, et désormais il y aura dans l’histoire du genre humain cette chose admirable, le chemin de Damas. Ce jour de la métamorphose de saint Paul est un grand jour, retenez cette date, elle correspond au 25 janvier de notre année grégorienne. Le chemin de Damas est nécessaire à la marche du progrès. Tomber dans la vérité et se relever homme juste, une chute transfiguration, cela est sublime. C’est l’histoire de saint Paul. A partir de saint Paul, ce sera l’histoire de l’humanité. Le coup de lumière est plus que le coup de foudre. Le progrès se fera par une série d’éblouissements. Quant à ce Paul, qui a été renversé par la force de la conviction nouvelle, cette brusquerie d’en haut lui ouvre le génie. Une fois remis sur pied, le voici en marche, il ne s’arrête plus. En avant ! c’est là son cri. Il est cosmopolite. Ceux du dehors, que le paganisme appelait les barbares et que le christianisme appelle les gentils, il les aime ; il se donne à eux. Il est l’apôtre extérieur. Il écrit aux nations des lettres de la part de Dieu. Écoutez-le parlant aux Galates : « O Galates insensés ! comment pouvez-vous retourner à ces jougs où vous étiez attachés ? Il n’y a plus ni Juifs, ni Grecs, ni esclaves. N’accomplissez pas vos grandes cérémonies ordonnées par vos lois. Je vous déclare que tout cela n’est rien. Aimez-vous. Il s’agit que l’homme soit une nouvelle créature. Vous êtes appelés à la liberté. » Il y avait à Athènes, sur la colline de Mars, des gradins taillés dans le roc qu’on y voit encore aujourd’hui. Sur ces gradins s’asseyaient de puissants juges, ceux devant qui Oreste avait comparu. C’est là que Socrate avait été jugé. Paul y va ; et là, la nuit, l’aréopage ne siégeait que la nuit, il dit à ces hommes sombres : Je viens vous annoncer le Dieu inconnu. Les lettres de Paul aux gentils sont naïves et profondes, avec la subtilité si puissante sur les sauvages. Il y a dans ces messages des lueurs d’hallucination ; Paul parle des Célestes comme s’il les apercevait distinctement. Comme Jean, mi-parti de vie et d’éternité, il semble qu’il a une moitié de sa pensée sur la terre et une moitié dans l’Ignoré, et l’on dirait, par instants, qu’un de ses versets répond à l’autre par-dessus la muraille obscure du tombeau. Cette demi-possession de la mort lui donne une certitude personnelle et souvent distincte et séparée du dogme, et une accentuation de ses aperçus individuels qui le rend presque hérétique. Son humilité, appuyée sur le mystère, est hautaine. Pierre disait : On peut détourner les paroles de Paul en de mauvais sens. Le diacre Hilaire et les lucifériens rattachent leur schisme aux épîtres de Paul. Paul est au fond si antimonarchique que le roi Jacques Ier, très-encouragé par l’orthodoxe université d’Oxford, fait brûler par la main du bourreau l’épître aux Romains, commentée, il est vrai, par David Pareus. Plusieurs des œuvres de Paul sont rejetées canoniquement ; ce sont les plus belles ; et entre autres son épître aux Laodicéens, et surtout son Apocalypse, raturée par le concile de Rome sous Gélase. Il serait curieux de la comparer à l’Apocalypse de Jean. Sur l’ouverture que Paul avait faite au ciel, l’Église a écrit : Porte condamnée. Il n’en est pas moins saint. C’est là sa consolation officielle. Paul a l’inquiétude du penseur ; le texte et la formule sont peu pour lui ; la lettre ne lui suffit pas ; la lettre, c’est la matière. Comme tous les hommes de progrès, il parle avec restriction de la loi écrite ; il lui préfère la grâce, de même que nous lui préférons la justice. Qu’est-ce que la grâce ? C’est l’inspiration d’en haut, c’est le souffle, flat ubi vult, c’est la liberté. La grâce est l’âme de la loi. Cette découverte de l’âme de la loi appartient à saint Paul ; et ce qu’il nomme grâce au point de vue céleste, nous, au point de vue terrestre, nous le nommons droit. Tel est Paul. Le grandissement d’un esprit par l’irruption de la clarté, la beauté de la violence faite par la vérité à une âme, éclate dans ce personnage. C’est là, insistons-y, la vertu du chemin de Damas. Désormais, quiconque voudra de cette croissance-là suivra le doigt indicateur de saint Paul. Tous ceux auxquels se révélera la justice, tous les aveuglements désireux du jour, toutes les cataractes souhaitant guérir, tous les chercheurs de conviction, tous les grands aventuriers de la vertu, tous les serviteurs du bien en quête du vrai, iront de ce côté. La lumière qu’ils y trouveront changera de nature, car la lumière est toujours relative aux ténèbres ; elle croîtra en intensité ; après avoir été la révélation, elle sera le rationalisme ; mais elle sera toujours la lumière. Voltaire est comme saint Paul sur le chemin de Damas. Le chemin de Damas sera à jamais le passage des grands esprits. Il sera aussi le passage des peuples. Car les peuples, ces vastes individus, ont comme chacun de nous leur crise et leur heure ; Paul, après sa chute auguste, s’est redressé armé, contre les vieilles erreurs, de ce glaive fulgurant, le christianisme ; et deux mille ans après, la France, terrassée de lumière, se relèvera, elle aussi, tenant à la main cette flamme épée, la Révolution.

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33 réflexions sur « Qui étions-nous ? – Paul de Tarse selon Victor Hugo »

  1. Je suis soufflée ! Quelle analyse magnifique. Cette vision du chemin de Damas m’a profondément touchée. Et oui, il en faudra encore beaucoup des chemins de Damas, ils sont nourriciers. Ce texte intelligent est la synthèse de ce que l’on devrait comprendre de ces 2.000 ans de christianisme, avec ses hauts et ses bas, ses horreurs mais aussi ses figures de compassion, de partage et de pardon.

    « Le chemin de Damas sera à jamais le passage des grands esprits. Il sera aussi le passage des peuples. »

    Je n’aurais pas pu dire mieux. Il ne faut pas confondre ce qui relève de l’esprit avec la religion. C’est bien le drame de notre 21è siècle.

    1. Sur la confusion esprit – religion , je vous suis tout à fait , mais je ne crois pas qu’elle soit réservée au XXI ème siècle .

      Sur la conversion ( qui dans l’acceptation courante cible l’abandon d’une religion pour une autre , ou le passage de l’athéisme à une religion ) , on peut faire la même remarque , car le  » conversio » latin de base , c’est se tourner , changer …et pas forcément vers un ou plusieurs dieux .

      Sur l’esprit , même s’il est « saint », j’ai déjà dit que je lui accorde ma préférence car il « traduit et explique » . Mon esprit laïc et athée a eu le bon goût de se plier aux exigences de la confrontation , jamais finie , entre réel et « vrai » . Il est bien riquiqui .

      Mais je n’ai jamais rencontré de Jésus Christ sur mon chemin .

      Des Paul de Tarse peut être , mais leurs épitres ne sont pas encore très claires .

  2. Faudrait-il signer une pétition : « Paul de Tarse présentez vous aux présidentielles de 2017 « ?

    Avec Victor Hugo comme ministre de la culture .

    1. C’est vrai que Victor Hugo a le sens de la formule. Sa qualité d’écriture « habille bien la mariée »…
      Loin de comparer les auteurs, l’actualité du jour nous offre aussi une belle formule: « Tuer un prêtre, c’est profaner la République »… formule qui n’est pas née sur le chemin de Damas.

      Où est le lien?
      Le recul du temps devrait nous laisser percevoir, la semence, l’arbre et les fruits, fruits non pas sauvages, mais civilisés, calibrés.

  3. « A partir de saint Paul, ce sera l’histoire de l’humanité »,
    « Le chemin de Damas sera à jamais le passage des grands esprits »,
     » le prodige humain et divin de la conversion »

    Que d’exaltation, la foi n’apaise pas tant que ça, il fallait bien en faire une religion.

      1. Pensez à Ruy Blas qui ne voulait que la reine, lumière suis-je assez bon pour monter au ciel? Les tables tournantes devaient avoir un espace vip, sur Terre comme au ciel.

  4. Face à la violence, à la haine, à la peur, celles qui viennent d’autrui et nous menacent et surtout celles qui sont en nous, menacent autrui, nous dévorent, la France devrait se convertir, comme le dit magnifiquement Hugo, c’est exactement cela, se convertir, connaître son chemin de Damas.
    Son chemin de Damas ! quel carambolage avec l’actualité ! Le vertige vous prend : on en est toujours là !?!…

  5. Victor Hugo transfigure Paul de Tarse à la sauce de la France de son temps. Qui avait aussi connu « Les lumières ».
    Ce faisant, il mythifie la révolution française.
    Mais il joue sur une ambiguité : « Quant à ce Paul, qui a été renversé par la force de la conviction nouvelle, cette brusquerie d’en haut lui ouvre le génie. » Mais aussi : « Le chemin de Damas est nécessaire à la marche du progrès. Tomber dans la vérité et se relever homme juste, une chute transfiguration, cela est sublime. » Quel est l’auteur de cette ‘brusquerie d’en haut’, de cette chute sublime ? Dieu, un caillou, le génie lui-même ?
    Sublime : l’homme se voue à la vérité et au génie, en se détournant du sexuel. Alors, ce chemin de Damas, est-il humain ? ou un fantasme, une ‘perversion’ même ?

    1. Beaucoup de blabla pour une personne, ce Paul de Tarse, qui s’accordait et auquel on a accordé, une bien trop grande importance.

      Paul n’est qu’un homme, un petit homme au comportement pervers qui, un jour, sur le chemin de Damas a eu très peur devant la chute d’une météorite à quelque distance de lui. Une peur qui a tellement envahi son esprit qu’il n’a plus pu être comme avant, suite à un choc post-traumatique.

      La Nature en devenir perpétuel, à travers cette chute d’une météorite, a fait comprendre à cet homme sa petitesse et le fait qu’il n’était qu’un jouet entre ses mains. De quoi devenir très humble et cesser de se prendre pour un dieu, de sortir du narcissisme ou de la « perversion » (au sens psychanalytique du terme), de prendre conscience des « trois » dimensions d’un être vivant (le « moi », le « toi », le « il »).

      Si la Nature avait donné aux hommes la capacité d’enfanter, ils comprendraient mieux à quel point ils sont ridicules de se prendre pour une force supérieure. Un être humain n’est rien par lui-même, en lui-même, quelques molécules, poussières d’étoile, imprégnées d’une énergie, qui décroit sans cesse dès sa naissance, juste là pour se reproduire.

      Chaque femme qui vit, en elle, la naissance d’un nouvel être vit ce que Paul a compris sur le chemin de Damas : la puissance de la Nature (phénomènes naturels). Si Paul avait porté davantage attention aux paroles des femmes, il aurait peut être compris plus tôt cette évidence. Mais Paul considérait les femmes comme des objets, à la grande différence de Jésus de Nazareth, un autre homme, d’un esprit nettement plus éclairé, qui a compris, lui, au moment de sa mort, la petitesse, l’insignifiance de l’être humain (« Pourquoi m’as-tu abandonné « ?)

      1. Les cinq pour cent de femmes françaises stériles et ne pouvant enfanter , seraient condamnées à ne jamais accéder à la vérité ?

        La nature a donné à l’homme et à la femme l’aptitude à « pro-créer » . Pas à tous , pas à toutes . Sans parler de celles et ceux qui ne désirent surtout pas d’enfants , ou de l’évolution vers le bébé délégué au robot médical .

        Selon moi , l’humilité et le genou à terre ne vient pas forcément ( voire ,on est alors plutôt dans l’exaltation ), à l’occasion d’une naissance . Plus surement d’une tragédie .

        Le don de soi sans attente de retour et la reconnaissance de l’autre , concernent aussi bien les pères que les mères , naturels ou par « adoption . »

  6. « Ceux de dehors que le christianisme appelle gentils ». Pas le christianisme, mais le judaïsme. Saul était de réligion juive mais de culture mixé, hélénique. A ce qu’il parait il était citoyen romain. Il parlait plusieurs langues, dont le Grec et l’Aramée. Cette tension entre Judaïsme, hélénisme et christianisme est une constante dans ses écrits, il passe d’un imaginaire à l’autre. « Il n’y a plus de Juifs, de Grecs d’esclaves » (Gal 3:28) ça continue en fait par, « ni hommes libres, il n’y a plus ni homme ni femme ». Saint Paul affirme que pour être chrétiens il ne faut pas être d’une culture ou condition sociale particulière, tous les êtres humains peuvent être admis a la nouvelle réligion. C’est déjà un debut de déclaration d’égalité entre les êtres humains que le christianisme va vehiculer au long de son histoire même avec beaucoup de conflits et contradictions.

    1. Exact . Et le véhicule a été principalement et efficacement propulsé par les femmes , qui y ont trouvé un instrument de « libération  » sinon de liberté .

      1. Entre l’idéal d’égalité entre homme et femme dans le christianisme prôné par Paul de Tarse et la réalité de la grande subordination des femmes aux hommes qui a duré pendant des siècles, il y a de quoi mettre en doute « l’efficacité du véhicule », il y a comme quelque chose qui relève du double langage source de grande confusion dont l’Eglise n’est jamais sortie.

        Vous oubliez ceci dit par Paul de Tarse aux corinthiens :
        V.7-10 :
        7 L’homme, lui, ne doit pas se voiler la tête : il est l’image et la gloire de Dieu ; mais la femme est la gloire de l’homme.
        8 Car ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme.
        9 Et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.
        10 Voilà pourquoi la femme doit porter sur la tête une marque d’autorité, à cause des anges.

        et ceci :
        V.34-35 :
        34 QUE LES FEMMES SE TAISENT DANS LES ASSEMBLEES : elles n’ont pas la permission de parler (λαλεῖν) ;
        elles doivent rester soumises, comme dit aussi la Loi.
        35 Si elles désirent s’instruire sur quelque détail, qu’elles interrogent leur mari à la maison.

        Egalité en principe entre l’homme et la femme devant Dieu mais ce qui importe c’est l’ORDRE dans la société avant toute chose et que la femme reste bien dans un état de soumission à l’homme : Dieu >homme>femme sur terre.

      2. @Anna:

        J’avais déjà bien lu votre citation circonstanciée , mais comme les femmes ont reçu le message initial en direct ( au moins quelques unes ) elles n’ont pas eu besoin d’un traducteur pour entendre ce qui les intéressaient , et le « véhiculer  » .

        C’est d’ailleurs ce qui a pu me faire écrire qu’elles ont plus contribué à l’expansion ( si pas forcément la réussite , comme Paul Jorion nous le dit 2000 ans plus tard) du christianisme , que tous les apôtres et saints réunis .

    2. C’est la question de l’arrachement à une culture, la figure de l’homme prométhéen, l’homme de progrès, le prolétaire déraciné, celui qui brûle et détruit pour faire advenir le nouveau (la promesse d’égalité y est souvent contenue, mais…). J’ai cru comprendre que tandis que les évangélistes réinscrivent le roman de leur petit chef religieux dans une tradition juive en adaptant l’histoire avec des épisodes convenus entre eux, Paul affirme une nouveauté universelle, sans racine, de cette croyance. Sans fondation d’origine lointaine (sauf à se référer à la tradition juive), elle doit avoir une évidence, d’où le thème de la lumière.
      Reste à expliquer (historiquement) comment ce positionnement fut ‘vendeur’ dans son contexte. Sans doute répondant à un besoin des élites. Tel Luther et Calvin jadis, tel Ron Hubbard notamment pour un contexte récent.

  7. « Qui étions-nous ? » : plus que de la place occupée par Paul de Tarse dans l’évolution des idéologies qui, au travers des deux derniers millénaires, nous ont conduits dans l’impasse où nous sommes, le texte proposé me semble davantage convoquer la figure de Victor Hugo, chantre d’une certaine vision du progrès qu’il conviendra de définir pour montrer à quel point elle a pu leurrer ceux qui y ont adhéré. Publié en 1864, le William Shakespeare brasse un certain nombre de concepts qui relèvent en gros du Romantisme tel qu’il a connu son heure de gloire quelques décennies auparavant en France : en fait, ce mouvement qui a été une réaction à la stérilité des Lumières, s’est épanoui, grosso-modo de 1760 à 1810, en Europe (c’est la génération du premier Chateaubriand, pas celui des Mémoires d’Outre-Tombe). En France, la génération du « mal du siècle » née sous l’Empire, (celle de cette jeunesse à laquelle la gérontocratie bourgeoise ne sait proposer aucun idéal) va reprendre à son compte les thèmes de ce mouvement culturel et le ressusciter pour le faire flamboyer en 1830 ; historiquement, cette date aurait pu être un point de bascule, un retournement véritable, créant une bifurcation. Voilà aussi qui pose le problème du Romantisme politique et de ses épigones. 1848 verra éclater une révolution sans commune mesure avec les journées de Juillet 1830. L’idéologie et les conditions sociales n’étaient plus les mêmes. D’où l’échec d’un Lamartine abonné aux vieilles lunes. Le Romantisme va certes survivre, lâchant quelques étincelles de-ci de-là : Les Fleurs du Mal datent de 1857 et le mouvement Préraphaélite s’inscrit durablement dans l’esthétique victorienne ; mais en 1864 ! En vérité, la réalité a étouffé les aspirations romantiques depuis fort longtemps ; Emma Bovary et Frédéric Moreau, pour l’un et l’autre sexe, ont dressé le constat de faillite irrémédiable du monde rêvé ; le règne de Napoléon III change en profondeur l’économie française et tente de l’aligner sur celle de ses voisines industrielles (Angleterre et Prusse). Hugo est prisonnier de son île, exilé volontaire (il ne tient qu’à lui de n’être plus proscrit), refusant la main tendue par l’Empereur. De longues heures durant, il écrit, debout face à son pupitre, dans son look out de Hauteville House, maison hantée par une dame grise et une dame blanche. Parce que la Mort est pour lui une énigme, une « bouche d’ombre » qui questionne notre présence au monde, il trouve dans le kardécisme naissant une manière d’explorer le sens de l’existence humaine. D’où l’importance de cet autre extrait de son William Shakespeare : « D’autre part, la table, tournante ou parlante, a été fort raillée. Parlons net, cette raillerie est sans portée. Remplacer l’examen par la moquerie, c’est commode, mais peu scientifique. Quant à nous, nous estimons que le devoir étroit de la science est de sonder tous les phénomènes ; la science est ignorante et n’a pas le droit de rire ; un savant qui rit du possible est bien près d’être un idiot. L’inattendu doit toujours être attendu par la science. Elle a pour fonction de l’arrêter au passage et de le fouiller, rejetant le chimérique, constatant le réel. La science n’a sur les faits qu’un droit de visa. Elle doit vérifier et distinguer. Toute la connaissance humaine n’est que triage. Le faux compliquant le vrai n’excuse point le rejet en bloc. Depuis quand l’ivraie est-elle prétexte à refuser le froment ? Sarclez la mauvaise herbe, l’erreur, mais moissonnez le fait et liez-le aux autres. La science est la gerbe des faits. Mission de la science : tout étudier et tout sonder. Tous, qui que nous soyons, nous sommes les créanciers de l’examen ; nous sommes ses débiteurs aussi. On nous le doit et nous le devons. Éluder un phénomène, lui refuser le payement d’attention auquel il a droit, reconduire, le mettre à la porte, lui tourner le dos en riant, c’est faire banqueroute à la vérité, c’est laisser protester la signature de la science. Le phénomène du trépied antique et de la table moderne a droit comme un autre à l’observation. La science psychique y gagnera, sans nul doute. Ajoutons ceci, qu’abandonner les phénomènes à la crédulité, c’est faire une trahison à la raison humaine. » D’où, également, ce panthéon de « Génies » parmi lesquels figure, étrangement Paul de Tarse : personnages dont certains, durant la période où Hugo pratique ses expériences de communication avec les entités bizarres de l’au-delà, viennent lui apporter des réponses sibyllines. Shakespeare, le pauvre André Chénier, le lion d’Androclès et Jésus en personne. De Paul, ce qui semble fasciner Hugo, c’est son rapport avec la Mort : « Paul parle des Célestes comme s’il les apercevait distinctement. Comme Jean, mi-parti de vie et d’éternité, il semble qu’il a une moitié de sa pensée sur la terre et une moitié dans l’Ignoré, et l’on dirait, par instants, qu’un de ses versets répond à l’autre par-dessus la muraille obscure du tombeau. Cette demi-possession de la mort lui donne une certitude personnelle et souvent distincte et séparée du dogme, et une accentuation de ses aperçus individuels qui le rend presque hérétique. » Hugo semble également fasciné par L’Apocalypse de Paul, texte rejeté par l’Église, probablement apocryphe et gnostique (quelle connaissance réelle en avait Hugo ?), comme il est fasciné par tout ce qui peut fournir une réponse à la grande énigme : « Sur l’ouverture que Paul avait faite au ciel, l’Église a écrit : Porte condamnée. »
    Plus que de Paul, le William Shakespeare nous parle d’une Humanité guidée par de grands illuminés, des êtres marqués au front, des prophètes décryptant l’avenir et conduisant le troupeau vers des lendemains qui chantent.

    1. Réponse très inspirée, resituant Hugo dans son contexte historique. Mais Paul Jorion semble parti dans une généalogie de nos « illuminati » qui nous ont amenés là où nous sommes, tous courant bêtement vers le mur qui nous arrêtera. Paul (de Tarse !) en parait le paradigme. Mais son succès reste à expliquer. Et ce truc de la transfiguration illuminée du « chemin de Damas » me parait un leurre couru de fil blanc. Mais je ne trouve pas d’équivalent chez Mahomet, Calvin, De Loyola ou Lénine qui me donne une clé, une prise de compréhension. (Gilles de Rais me parait le plus proche, illuminé mais diabolique, double).
      Le succès du blog (aux Corinthiens ?) de Paul reste aussi à expliquer, dans son contexte. En toute amitié d’un septentenaire contemporain…

  8. Pour ce qui est de la logique pure, rien n’indique que les « D » empêcheraient les « C » de visiter le tombeau du fondateur, et peu importe la religion des habitants de X (tant qu’ils ne sont pas hostiles).

    Si les habitants de X sont des « C », et que les envahisseurs « D » sont rationnels, les seconds devraient considérer que leur fameuse religion s’impose (s’imposera) d’elle-même, que les premiers viendront naturellement à « D » sans avoir à imposer quoi que ce soit. Si les « C » veulent conserver tout de même leur religion à titre personnel, ils ne savent pas ce qu’ils perdent mais c’est bien leur affaire, et il suffira d’attendre quelques générations.
    Mais a-t-on jamais vu des religieux rationnels ?

    Dans le même ordre d’idée, pourquoi empêcher les membres de C de venir à X ? Au contraire, qu’ils viennent, et nombreux, et qu’ils soient reçus en amis.
    Qu’aurait-on à perdre à avoir des amis ?

    S’il faut imposer et interdire c’est qu’il y a un point faible quelque part qu’il faut protéger, un risque, une erreur, un mensonge qui pourrait être découvert et utilisé.
    Rien n’interdit que C et D soient toutes deux concernées par ce problème…

    je penche pour l’idée que la rationalité tient à la sphère intellectuelle et la religion à la sphère religieuse, et qu’elles n’ont aucun lien possibles, pas de point de contact (au sens géométrique).

    Je penche pour l’idée que les conflits religieux n’ont rien de religieux et ont tout du conflit tout court, pour les raisons, ou déraisons, habituelles : hybris, luxe, prestige, goût de la violence, insensibilité et ce genre de choses qui sont à l’opposé de l’unique principe fondateur des grandes religions : faire cohabiter des gens sans qu’ils s’entretuent en imposant à tous les mêmes lois sous l’autorité incontestable d’un dieu omniprésent et tout puissant (et surtout de ses représentants).

    Le dieu parfait, trop pour être crédible, et les hommes imparfait étant ce qu’ils sont, l’histoire devrait mal finir d’une façon ou d’une autre, et peu importe que ce soit dans un holocauste (terme religieux, si-si) nucléaire par une présidente folle, l’irruption d’une troisième religion qui rafle tout quitte à tuer tout le monde qui ne serait pas « soi » ou simplement la disparition de l’espèce par épuisement de la planète faute de s’être entendu…
    En attendant on peut espérer un status-quo entre C et D, et un peu de bonne volonté pour laisser le sentiment religieux vivre sa vie dans l’intimité dans le cadre d’une loi civile unique imposée à tous.

    (‘ pas lu les 130 posts avant moi, désolé si redite)

  9. @ Juannessy

    Vous avez raison quand vous écrivez que ce sont les femmes qui ont assuré l’expansion du christianisme et j’ajoute : pour le malheur de tous, tant des femmes elles-mêmes que des hommes.

    Le double langage que contient le discours chrétien à propos de la place de la femme dans la société (égalité/ subordination) a nourri l’espoir des femmes, un espoir de libération mais un espoir qui ne s’est jamais réalisé, un espoir vain. Rien de pire pour un être que d’espérer en vain.

    Le christianisme a trompé les femmes, leur a menti pendant des siècles. Le discours du christianisme écrit par l’Eglise a été le meilleur artisan de leur soumission à l’homme dans la société. Les femmes ont supporté cette soumission pendant des siècles ce qui a retardé, pendant des siècles, la progression de l’humanité et a été une grande source de souffrances pour les femmes.

    Simone de Beauvoir le révèle très bien quand elle écrit :
    « Le jour où il sera possible à la femme d’aimer dans sa force et non dans sa faiblesse, non pour se fuir, mais pour se trouver, non pour se démettre, mais pour s’affirmer, alors l’amour deviendra pour elle, COMME POUR L’HOMME, source de vie et non mortel danger ».

    Force est de constater que le capitalisme de marché axé sur la consommation a détruit progressivement le discours chrétien à propos des femmes et leur a ainsi permis de se libérer en commençant à revendiquer le droit de disposer pleinement de leur corps. La libération des femmes est loin d’être terminée aujourd’hui. Elle pourrait même régresser pour rétablir l’ORDRE au masculin. Reprendre possession du ventre des femmes, n’est-ce pas finalement l’objectif non avoué de l’islamisme ?

    1. Les premières missionnaires, martyrs, convertissant des peuples (Clothilde pour Clovis), créatrices d’abbayes furent des femmes (reines souvent). Etonnant ! Mais la domination masculine, voulue par Paul, s’applique avec l’affirmation du mariage, oui.

    2. @Anna:
      Je ne préjugeais pas du résultat de l’expansion en faisant seulement le constat du « mouvement » ( qui se poursuit d’ailleurs selon moi ). On sera d’accord pour dire que la foi et le militantisme même religieux , garantissent la réussite des attentes concrètes , mais ça aide un peu , au moins à tirer dans le sens voulu .

      Sur le ventre des femmes , j’entends outil de phagocitage par le nombre , c’est une technique aussi vieille que le monde , une sorte de gouvernance par le nombre primitive , dont les femmes devraient peu à peu se libérer , sinon hélas par le respect , mais par le constat de l’inefficacité réelle de cette « méthode » qui fait des femmes une arme-objet au service de la connerie de ceux qui la mettent en oeuvre pour servir n’importe quelle ineptie religieuse ou pas .

  10. Depuis plus de 10 ans je suis un prêcheur militant de la pensée de l’objection de croissance (qui est tout sauf une religion). Et ces dernières années j’observe une multitude de conversions allant dans ce (bon) sens.
    Sur ce blog même, nous fûmes quelques-uns à titiller Paul (le nôtre, pas celui de Tarse) sur ce sujet, avec des réactions souvent fort opposées du taulier (les archives en témoignent). Et voici, au cours de l’année 2015, sans chute de cheval (comme Montaigne), ni errance dans le désert (comme Eric-Emmanuel Schmidt), que nous découvrons « Le dernier qui s’en va éteint la lumière ». Ainsi donc, comme l’a laissé entendre notre hôte, ce serait la lecture de Servigne et Stevens qui l’aurait convaincu de l’inéluctable effondrement de notre civilisation thermo-industrielle. Avec son pessimisme usuel Paul ne semble pas ajouter « si nous ne changeons pas rapidement de paradigme ». Soit, mais l’on peut regretter que cela l’entraîne vers des hypothèses transhumanistes (tentatives d’«augmenter» artificiellement l’humain) ou post-humanistes (le remplacer par des robots qui seraient nos héritiers, immortels eux).
    Connaissant la maïeutique provocatrice de Paul, je ne suis pas sur qu’il pense vraiment ce qu’il esquisse comme avenir à la « Matrix » mais, peut-être, peut-être… Alors, il aura encore place ici pour de belles polémiques entre variétés de collapsologues : notamment les « çavapétistes » (Paul ?) et les « transitionneurs » (Bibi), sans oublier les « aquoibonnistes », « survivialistes » et autres « collapsologues » militants (pour ceux qui ne pigent que pouic à ce charabia, lire les pages 228 à 231 du « Petit manuel de collapsologie à l’usage des génération présentes » de S et S. Cela présagerait-il de nouvelles conversions ?

    1. Alain, je comprends que cela te semble « pédagogique » de mettre en scène ma supposée conversion vis-à-vis du décroissantisme, mais ce n’est pas cela qui se passe, ce sont les décroissantistes qui se politisent et qui se rapprochent de ce que je dis de manière constante depuis des années. Je ne me plains pas : continuez, la question n’est même pas de qui se rallie à qui, mais qu’on soit de plus en plus nombreux à voir clair.

      1. Pas vraiment dit que tu sois devenu décroissant, Paul, seulement que tu es de ceux qui, en effet, font plus que redouter l’effondrement.
        Pour ce qui est des décroisants, il y a beaucoup de variétés, dont au moins 5 chapelles en France, qui ne parvienent guère à unir leurs points de vue. Alors, bien d’accord, il faudra encore bien des échanges et des débats pour qu’au delà d’y voir clair on trouve les moyens d’unir nos efforts pour non seulement comprendre le monde mais aussi agir un peu efficacement sur lui…

      2. échange utile et à poursuivre. Paul Jorion, vous êtes très dur contre Servigne et Stevens dans votre dernier livre, contre leurs incises optimistes ou rassurantes, avec raison, mais leur synthèse était utile et nouvelle. Il est vrai que votre procès de la crise financière et du système économique est un vrai plus. Et la critique Décroissantiste fut pionnière, même si elle reste morcelée sinon anecdotique.
        Voir clair ? Oui, mais avec cette nuance qu’enseigner la vérité est une passion mortifère (?maladive ? je ne trouve pas le mot ad hoc, même si c’est mon travers comme nous tous), qui s’accentue avec l’âge.
        Agir, même dans le désespoir ? Oui, avec Alain sans doute, anticiper la catastrophe pour la vivre au moins mal, et dans un « vivre ensemble » (intérêt collectif), sans barrer le désespoir, tel est mon désir. Il y a encore place pour de la résistance et de l’indignation.
        Passer le témoin aux robots pour participer prémonitoirement à un futur post mortem, non, c’est peine perdue.

  11. Me revient en mémoire ce texte de Satprem, un autre arc-bouté de l’espèce en voie d’extinction que nous sommes. L’accent paulinien est là aussi, derrière l’espérance désenchantée, qui guette les signaux faibles, sémaphore tourné vers des borgnes chargés de convaincre des sourds de persuader des sots… La place de ce texte n’est peut-être pas ici mais il a, me semble-t-il une place quelque part sur ce blog. Je vous laisse juge.

    (Satprem, au travers d’André Velter, qui avait publié un article
    sur son livre La Révolte de la Terre, dans le journal le Monde,
    s’adresse en fait à la France.)

    11 novembre 1992

    Cher Monsieur… de France,
    Je ne sais ce qui me pousse à vous écrire, pourtant j’avais lu la « critique » que vous aviez faite de mon dernier livre, La Révolte de la Terre, et j’y avais senti une compréhension à laquelle je ne m’attendais pas, non ce n’est pas au « critique » que je voulais écrire, mais à une intelligence. Je vis très loin de France, depuis des années, et isolé, sans souci des « succès », mais avec un si profond souci de la France vraie, celle que j’ai connue, ce qu’on appelle l’« intelligence française », si moquée, mais ce qui fait qu’une nation, parmi tant d’autres, a un rôle spécial dans la Destinée de la Terre, comme l’Inde en a un, comme chaque individu vrai devrait en avoir un, non pas une fonction sociale ou politique, mais une expression de la conscience terrestre en quête de ce qu’elle a toujours cherché à travers des ruines, des massacres ou des Beautés — des souffrances, beaucoup de souffrances, et pour quoi ? Pendant quelques siècles ou nos brèves décades, on enferme cette quête dans un édifice ou un autre, une philosophie ou une autre, et puis quelques scintillements de Beauté qui nous portent sur ce vaste océan insondable de la vie — mais la vie, pour quoi ? toujours démolie et à refaire, comme le ressac sur nos plages. C’est peut-être très joli, aussi, en poésie. Mais qu’en pense une bernique ? Qu’en ont pensé tant de petits chapeaux pointus et divers qui ont traversé notre Histoire, démolis à leur tour ou démolisseurs ? Quel est ce Destin ? Se pourrait-il qu’avec l’Homme, nous arrivions au point historique où ce Destin peut changer et l’Homme se remodeler lui-même au lieu de succomber à quelque vague fracassante, une fois de plus ? C’est pourquoi je me tourne vers la France, celle que j’ai toujours aimée dans sa lucidité et sa clarté d’esprit — et il me semble que si une nation humaine peut saisir le Sens de cette destinée, que nous appelons « évolution », et le pouvoir, la clef puissante de ce formidable Déroulement des Âges, elle pourrait, cette nation, aider mieux le reste de la fraternité humaine sur son chemin chaotique et de moins en moins « humain ». En vérité, je ne pense qu’à deux pays dans ce rôle d’« éclaireur » : à la France et à l’Inde.
    Et je m’adresse à vous, je ne sais pourquoi. J’avais un jeune frère que j’aimais beaucoup, une rare intelligence et une finesse de cœur — à lui, j’aurais écrit. Il s’est suicidé.
    C’est le suicide de notre espèce que je regarde. J’ai, moi-même, bien failli me suicider après avoir traversé l’horreur des camps de concentration. C’est pourquoi je comprends, si profondément. C’est pourquoi j’ai frappé à tant de portes, et aux miennes, d’abord, pour savoir ce qu’il y avait dans ce ventre de l’Homme, dans ces millénaires. J’aurais pu disparaître joyeusement dans la forêt vierge, comme un rebelle de plus — mais c’était TOUT l’homme qui me sautait à la gorge, comme si cette Négation même, survécue, me donnait à la fois une responsabilité, un peu terrifiante, vis-à-vis de moi-même, et un droit de savoir — ou de mourir. Comme une suprême question vivante devant la suprême négation.
    On ne peut pas dire « j’ai trouvé », mais on peut dire « j’ai marché » — et je continue, je continuerai jusqu’à ce que cette mort hideuse ait livré son secret plein et entier, son Tunnel secret sur autre chose, ou alors on reste sur la vieille horreur jamais dénouée, et on recommence. Mais il n’y a plus le temps de « recommencer », et n’est-ce pas le moment même de trouver le Secret de la vie — et de l’Homme et de ces millénaires de peine — dans ce qui fut toujours sa Négation, la Mort, et parce que, jamais résolue, jamais affrontée, cette Négation même nous a voués à une fausse vie et à de faux moyens de vivre. Les Égyptiens aussi avaient cherché, mais ils se sont servis de leurs découvertes pour pactiser avec la Mort — c’est ce qu’ont fait toutes les religions après eux, heureux s’ils n’ont pas fait un commerce de leurs découvertes. C’est ce que notre « Science » a fait, en plus sordide, alors qu’elle avait tous les moyens de creuser le « tunnel » un peu plus loin — il lui manquait une autre dimension, bien que l’honnêteté ne lui ait pas manqué. Alors… alors nous débarquons dans un univers encore plus hideux où de grotesques acides désoxyribonucléiques ont singé les secrets de la vie, et nous ont dispensés, une fois de plus, d’aller voir plus loin — Molière et ses clystères avait plus de sens et plus d’intelligence humaine.
    Le résultat de cette demi-connaissance, de cet abîme entre le « côté des morts » et le « côté des vivants » — ce Mur plutôt, béni par les religions et consacré par la Science —, nous a précipités (fructueusement peut-être) dans une demi-humanité privée de son sens évolutif, privée de ses propres facultés, tel un énorme paralytique qui n’attend plus son espoir que du salut des religions ou des bienfaits de la science, et qui bée tout d’un coup devant le Sauvage retrouvé parce qu’elle n’a pas trouvé l’Homme qu’elle est ni le secret de sa vie qui est le secret de sa mort.
    Et pourtant cette suprême Négation de tous nos efforts terrestres doit contenir sa suprême clef terrestre. Si l’histoire a commencé avec une toute petite cellule, cette même petite cellule doit contenir sa clef et son pouvoir — on peut y ajouter des philosophies et des chapeaux divers, mais le pouvoir même est là où il a commencé. Nos faux pouvoirs s’écroulent pour nous amener là — faudra-t-il d’autres camps de concentration pour que l’Homme s’éveille de son Horreur ?
    Le vrai « humanisme », maintenant, ne serait-il pas d’aller là où ni les religions ni la science n’ont osé aller ?
    Un homme doué de ses propres facultés.
    Voltaire m’aurait compris, et Molière, et certainement Socrate, mais l’ensemble humain n’était pas encore arrivé au point de sa Destinée, comme on l’est, un jour, nu et glacé, sur une place d’appel — d’appel, oui.
    Et qu’est-ce qui appelle, finalement ? Sinon un corps. Avec ses mêmes peines d’il y a des millions d’années et sa même connaissance ignorée — moins ignorée des oiseaux et des bêtes que de nous — et son même pouvoir enfoui et qui CRIE ce qu’il ne sait pas dire mais qu’il sait pouvoir faire… un formidable pouvoir de changer sa situation terrestre.
    Nous n’avons jamais été assez nus pour le savoir.
    Nous avons coiffé un énorme chapeau mental, qui était très utile pour nous amener à réfléchir notre situation et à découvrir notre propre pouvoir — celui qui a mis en route toute notre histoire — mais nous nous en sommes servis pour inventer de faux moyens et recouvrir encore plus ce qui est là.
    On peut aussi faire de la « littérature », mais le peut-on encore longtemps dans cette situation terrestre étranglante ? Même Malraux m’aurait compris.
    Ce n’est pas la « morale » de l’homme qu’il faut changer — si elle est changeable — ce sont ses cellules qui ont été attelées, asservies, trop longtemps, à une besogne qu’elles savent pouvoir dépasser — mais pour cela, il faut que nous le sachions, au lieu de tripoter les gènes. Il faut orienter.
    Si l’Inde n’était pas engluée à copier les réussites croulantes de l’Occident, elle pourrait le faire, orienter. Mais l’Esprit de la France a toujours été capable de percer les fantômes et d’empoigner le levier de l’avenir.
    Pour cela, il y a une chose à savoir — et c’est ce que j’ai tenté de dire dans ce dernier livre Évolution II — c’est qu’un Mur Noir enveloppe notre corps et que ce Mur est traversable, et que, de l’autre côté de ce Mur, il y a une vie physique nouvelle et des facultés inattendues auprès desquelles nos « pouvoirs » humains sont des premiers jouets, qui deviennent trop cruels et menacent de tout détruire. Avec nous, le regard du monde grandit et des distances aussi grandes que celles qui séparent une algue aveugle d’un oiseau — nous n’avons encore ouvert que les yeux du Mental. Et nous serons sidérés lorsque se dévoileront ces autres yeux du corps et ces moyens d’au-delà de nos tombes.
    Allons-nous ouvrir les yeux ?
    Suis-je compréhensible ?
    J’aime la lucidité de la France autant que le cœur de l’Inde et je rêve d’un homme complet, enfin.
    Avec toute mon estime.

    Satprem

    1. « …qui fait qu’une nation, parmi tant d’autres, a un rôle spécial dans la Destinée de la Terre… »
      De 1914 à 1945, le nationalisme – grand tueur de l’histoire- précipite l’Europe dans la décadence. Il y repousse actuellement, sous les oripeaux de droite et de gauche.
      Quand les ‘intellectuels’ français se rendront ils compte que l’univers n’est pas hexagonal, que les qualités humaines ne sont pas géographiques ?
      « ..je rêve d’un homme complet, enfin… »
      Un tel homme se doit de pouvoir transcender les frontières qui l’entravent.

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