Piqûre de rappel : L’État-providence et la croissance, le 22 octobre 2015

Version longue de ma chronique publiée dans Trends-Tendances en date du 22 octobre 2015.

Les États-Unis et le Canada n’avaient pas connu la guerre sur leur territoire propre (si l’on excepte le bombardement par les Japonais de la flotte de guerre américaine à Pearl Harbor à Hawaï en décembre 1941). Au sortir de la Seconde guerre mondiale, ces deux pays sont démesurément riches par rapport aux autres nations. Ancrer les monnaies à l’or ou à une monnaie elle-même ancrée à l’or est l’option qui a la préférence des États-Unis lors de la conférence internationale de Bretton Woods dans le New Hampshire en 1944. Face à elle, Keynes défend l’option britannique : un système monétaire international fondé sur les échanges égalitaires entre nations, relations susceptibles d’être rééquilibrées chaque année par la réévaluation ou la dévaluation des monnaies nationales, et disposant d’une monnaie de compte commune : le bancor. C’est l’option américaine qui l’emporte : la formule choisie spécifie que chaque pays qui le souhaite pourra ancrer sa monnaie à l’or, mais chacun sait que seuls les États-Unis sont suffisamment riches pour adopter cette approche, du coup, l’ensemble des autres monnaies détermineront leur prix grâce à un taux de change fixe par rapport au dollar américain.

Sur la période qui s’étend de 1948 à 1952, le Plan Marshall dispense généreusement un don des États-Unis équivalent à 114 milliards d’euros d’aujourd’hui. Proposé également à l’URSS qui le repousse, il relance l’économie des pays occidentaux qui cautionnent le plan et contribue à enrayer l’expansion de la sphère d’influence russe.

La reconstruction met l’Europe au travail. L’Amérique, à travers l’OTAN, veille à la protection des frontières des nations qui sont de fait ses satellites, comme on parle à l’époque des « satellites de l’URSS ».

Mais une contradiction est inscrite au sein du système monétaire mis en place à Bretton Woods : le « dilemme de Triffin », du nom de l’économiste belge Robert Triffin. Celui-ci a attiré l’attention sur le fait qu’une monnaie ne peut représenter impunément deux richesses distinctes, en l’occurrence, celle des États-Unis et celle des nations utilisant le dollar comme monnaie de référence à l’extérieur du territoire américain. Encouragé par la Grande-Bretagne qui y trouve son compte dans le rôle de chef d’orchestre, le marché des « eurodollars » : les dollars en circulation en-dehors des États-Unis, prend son autonomie et son essor.

Il s’avère que « défendre le monde libre » : la sphère d’influence des États-Unis dans le cadre de la Guerre froide, est de plus en plus coûteux. Nixon dénonce l’accord de Bretton Woods en 1971 alors que la guerre au Vietnam, au Cambodge et au Laos, épuise les ressources pourtant immenses des États-Unis.

En 1944, dans le bras de fer qui l’opposait à une Grande-Bretagne exsangue, l’Amérique l’avait emporté. Mais il restait des atouts à la Grande-Bretagne : son empire colonial. Celui-ci ne tarderait pas à s’effriter mais le Commonwealth liant les anciennes colonies à la métropole d’autrefois, survivrait, et la City demeurerait le centre d’un empire financier où les plus petites dépendances ne tarderaient pas à constituer les éléments d’un archipel de moins-disant juridique, offrant l’infrastructure permettant l’éclosion de futurs havres fiscaux ainsi que le moyen pratique pour les grandes puissances de jeter un œil discret sur la réinjection de l’argent sale dans le circuit légal.

L’État-providence était né quant à lui en Allemagne sous Bismarck qui craignait une révolution d’inspiration marxiste. William Beveridge en Grande-Bretagne l’avait codifié dans un rapport fameux en 1942. Entre-temps, les congés payés avaient conquis l’Europe. L’État-providence n’était cependant pas inscrit dans la réalité économique elle-même. Les salaires sont comptabilisés en effet comme coûts devant être réduits à tout prix, tandis que les bonus des industriels et les dividendes des actionnaires sont vus comme parts de bénéfices devant eux être maximisés coûte que coûte. Dans ce cadre, les dépenses de l’État-providence sont ponctionnées sur la croissance, mais seulement une fois servis les détenteurs de capital et les dirigeants d’entreprises.

En octobre 1973, à la suite de la guerre israélo-arabe, les pays de l’OPEP augmentent le prix du pétrole de 70% et imposent un embargo aux États-Unis et aux Pays-Bas ; une seconde augmentation a lieu deux mois plus tard, qui multiplie de fait par quatre le prix du pétrole par rapport au niveau qui était le sien avant les hostilités. Ce choc pétrolier, dans un contexte où la richesse due à la reconstruction montre des signes d’essoufflement, met un point d’arrêt aux Trente Glorieuses. À partir de ce moment, la protection sociale dans les pays occidentaux se retrouve en position défensive.

Pour tenter de maintenir l’État-providence, les États commencent à s’endetter. Ils encouragent alors petit à petit la privatisation de la protection sociale : les retraites complémentaires apparaissent : l’assurance-vie, l’assurance maladie-invalidité recule, l’intervention nécessaire des mutuelles progresse, jusqu’à devenir obligatoire. La protection sociale devient tributaire de la bonne santé des marchés financiers : on dore la pilule en tentant de présenter à la population cette régression massive sous un jour favorable : on lui affirme qu’elle se « responsabilise » et que le contrôle qu’elle exerce sur sa propre vie s’accroît. Mais de plus en plus obligés de recourir aux marchés des capitaux, les États s’exposent à la notation de leur risque de crédit, qui débouche sur une augmentation du coût de leurs emprunts, et à l’évaluation de leur gestion budgétaire selon les mêmes critères qu’une entreprise commerciale.

Le coût de la crise des subprimes est considérable : 8% du PIB pour la zone euro ; à l’automne 2015, 3,3% des 8% avaient été récupérés mais l’ardoise se montait encore à 4,7% du PIB. Les garanties explicites des États de la zone euro au secteur financier équivalaient en 2014 à 2,7 points de PIB. La dette souveraine des pays s’était aggravée en moyenne sur la zone, de 4,8% de PIB (BCE 2015 : 74).

La spéculation par le biais de l’instrument financier dérivé qu’est le Credit-default Swap (CDS), permet qu’un double mécanisme joue simultanément sur la notation de la dette souveraine : d’une part, l’évaluation actuaire du risque de crédit, objective parce qu’en termes de probabilité fondée sur la fréquence des pertes observées dans le passé, et d’autre part, l’offre et la demande pour l’assurance elle-même et ceci, que celui qui la contracte soit véritablement exposé ou non au risque de crédit parce qu’il détient des obligations dont le principal pourrait éventuellement ne pas être remboursé par un État en défaut (Paul Jorion, Penser tout haut l’économie avec Keynes, 2015 : 228-243), si bien qu’un pays en difficulté est mécaniquement condamné : le risque de crédit de sa dette est évalué non pas seulement selon des critères objectifs mais aussi à partir du montant de la prime du CDS, qui augmente lui si la demande vis-à-vis du contrat – dont une composante est purement spéculative – croît.

Au sein de la zone euro, l’une des conditions du fonctionnement d’une monnaie commune n’a jamais été remplie : la mutualisation de la dette souveraine. Du coup, le coût du financement de chacun des pays se diversifie : un euro grec, victime de la spéculation qui vient démultiplier l’évaluation objective de la faiblesse financière intrinsèque de la nation, cesse de valoir autant qu’un euro allemand. La zone euro est écartelée par des forces centrifuges.

La situation en Europe s’aggrave encore du fait de la crise des réfugiés car le monde entier se retrouve engagé collatéralement et à son corps défendant à prendre parti dans le schisme pourtant millénaire de l’Islam opposant Sunnites et Chiites.

La solution existe cependant : il faut d’une part déconnecter l’État-providence de la nécessité de la croissance, en inscrivant directement le premier dans les institutions en instaurant une redistribution équitable de la nouvelle richesse créée, et ceci, que celle-ci soit conjoncturellement abondante ou médiocre. Un juste partage exige la remise en cause des règles comptables qui traitent les salaires comme des coûts et les bonus de la direction et les dividendes des actionnaires comme des parts de bénéfices, pour les considérer tous ensemble comme des avances faites au même titre à la production de marchandises ou de services. Il faut, d’autre part, mettre en place un nouveau système monétaire international équilibré, calqué cette fois sur le modèle de la chambre de compensation multilatérale du bancor proposé par Keynes à Bretton Woods, il y a plus de soixante-dix ans.

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