Max Weber : Confucianisme et taoïsme IV. Pouvoir venu d’en-haut et structure familiale firent obstacle au développement en Chine d’un capitalisme industriel

Face à une autorité locale de fonctionnaires, le groupe familial, à l’étroite solidarité interne, demeura le réceptacle de l’identité ; il fit obstacle à une prolétarisation de ses membres et constitua, avec l’existence d’innombrables clubs, le rempart d’une certaine démocratie spontanée. Le peu de relations extérieures de la Chine, si ce n’est le commerce de la soie au mains de la maison impériale, le fait que les grandes industries relevait de manufactures d’État et l’absence d’un cadre juridique universel (le juge fonctionnait à l’intuition plutôt que comme le porte-voix de textes réglementaires ; le rôle d’avocat était joué par un représentant de la famille) empêchèrent qu’un capitalisme industriel se développe en Chine.

Confucianisme et taoïsme (1915 ; Gallimard 2000) par Max Weber
Résumé du livre par Madeleine Théodore

IV. Les bases sociologiques : Auto-administration, droit et capitalisme.

Comme il en va toujours dans un État patrimonial, c’était le fonctionnaire qui avait les chances optimales d’accumuler de la fortune. Sur la base de l’accumulation politique de la propriété s’étaient constitués un patriarcat instable et un groupe de gros propriétaires fonciers affermant les parcelles de terre, qui spéculait sur les chances d’une exploitation purement politique des charges officielles. Le capitalisme prédateur lié à la politique intérieure, à côté du commerce dont les gains monétaires étaient aussi investis, dominait la fortune. Mais l’unification politique a eu pour conséquence un recul de ce capitalisme.

Cependant l’importance de la parentèle, au contraire de l’Occident, était restée parfaitement intacte aussi bien pour l’administration locale des unités plus petites que pour l’association économique. La cohésion de la parentèle et sa pérennité reposaient entièrement sur l’importance du culte des ancêtres, le chef de famille faisait office de prêtre domestique, avec l’aide de la famille. Chaque parentèle avait sa salle des ancêtres dans le village. On trouvait une table des lois morales reconnues par la parentèle. Celle-ci observait une solidarité étroite face à l’extérieur. Ce groupement constituait un soutien économique puissant pour l’entretien autarcique des ménages, donc pour la limitation du développement des marchés, mais aussi, au plan social, il représentait tout pour l’existence de ses membres, même pour ceux qui vivaient éloignés, notamment à la ville. Celle-ci était un lieu de résidence de mandarins sans auto-administration, un village était une localité auto-administrée sans mandarins.

La parentèle se dressait comme un seul homme aux côtés de celui de ses membres qui se sentait lésé, et sa résistance en bloc était incomparablement plus efficace que pouvait l’être chez nous une grève d’un syndicat librement constitué. Cette situation contrecarrait toute « discipline de travail » et toute libre sélection des travailleurs dans le marché, telle qu’elles caractérisent les grandes entreprises modernes, aussi bien que toute entreprise de type occidental.

Cette puissance énorme des parentèles fut en vérité le support de la « démocratie » chinoise , qui était uniquement l’expression tout d’abord de la suppression de l’organisation des ordres féodaux, ensuite du caractère extensif de l’administration bureaucratico-patrimoniale et enfin de la nature intacte ainsi que de la toute-puissance des parentèles patriarcales. Cette démocratie n’a rien de commun avec la démocratie moderne. Cependant, du point de vue social, toutes les formes de création des plus grandes unités économiques avaient un caractère spécifiquement « démocratique ». Elles soutenaient l’existence de l’individu contre le danger de la prolétarisation et de l’assujettissement capitaliste.

Au point de vue économique, seule la soie trouvait à s’écouler, y compris sur les marchés lointains. Mais ces derniers étaient investis par les caravanes de soie de la maison impériale. L’industrie métallurgique était modeste suite à la faible productivité des mines. Il y avait pour la fabrication du thé de grands ateliers reposant sur la division du travail. Les manufactures d’État produisaient également des articles de luxe. Les ouvriers jouissaient d’une égalité de droits dans les corporations. À côté des parentèles, guildes et corporations, la Chine vit fleurir la forme associative du club dans tous les domaines, y compris le domaine économique et les coopératives.

Il eut été possible que se développât un capitalisme industriel purement bourgeois.

S’y sont opposés plusieurs facteurs :

a) La forme patrimoniale de l’État, avec ses conséquences typiques de la juxtaposition d’un règne de la tradition sacrée, inébranlable, et d’un règne de l’arbitraire absolu et de la grâce.

b) Le défaut d’un fonctionnement rationnellement prévisible de l’administration de la justice dont avait besoin une activité industrielle.

c) Le manque d’autonomie des villes.

d) Le manque d’une définition stable, garantie par des privilèges, des institutions juridiques ayant pouvoir de décision.

e) L’Empire chinois n’avait pas non plus de relations outre-mer ou de relations coloniales, ce qui était un obstacle au développement de toutes les formes du capitalisme.

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