Deux petites leçons à tirer + une autocritique, par Gilbert Chabian

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Trois petites leçons à tirer de ces élections :

1/ Le ressort de ce système d’élections à deux tours a été mis à nu. Bien plus qu’en 2002, la situation particulière du passage au 2d tour d’un candidat « honni » ou justifiant un « isolement politique » amène à un déni de démocratie. Le président élu ne sort pas d’un affrontement « à la loyale » mais d’un avantage dû au « devoir républicain » (selon la terminologie du jour : république équivaut à démocratie dans l’esprit de la République des droits de l’homme).

Ceci montre également que le premier tour sert à éliminer une partie importante de l’opinion, à la priver de participation politique. Que ce soit à une élection parlementaire ou une élection présidentielle. Ici deux forces importantes, celles de Fillon et celles de Mélenchon ont été éjectées de tout pouvoir, alors qu’elles représentaient quelque 40 % de l’électorat, alors que les deux candidats retenus pour le 2d tour en représentaient +/- 45 %. Dans n’importe quel district électoral, amené à choisir un (seul) député, il y a un même jeu d’élimination de pans entiers de l’opinion, et cette disparition est aussitôt oubliée. Seul le gagnant est mis en scène. (A contrario, dans un système d’élection parlementaire à un tour, on aurait sans doute la formation d’une majorité rassemblant les forces de Macron, Fillon et Hamon, soit 53 % de l’électorat ; et cela donnerait la conclusion d’un programme ‘de synthèse’ habituel en Belgique, Hollande ou Allemagne par exemple).

Cette opération amène les forces en présence à se rassembler dans des conglomérats favorables avant l’élection. Et à effacer les forces plus faibles, telles le « Centre » et les « Verts » en France, dans un but de victoire. On a pu reprocher à des petits partis d’avoir fait éliminer Jospin au premier tour en 2002, on en parle encore. Aujourd’hui, ces rassemblements n’ont pas réussi à faire gagner, et le Centre et les Verts sont des opinions rendues invisibles. Et les « primaires », qui découlaient des tensions dans ces conglomérats et de la nécessité d’organiser un « pré-tour » pour mesurer les forces, se sont révélées contre-productives.

Tout système d’élection, outre le principe (deux tours et le gagnant obtient tout le pouvoir ; ou un tour et les opinions proportionnellement représentées doivent trouver une majorité en leur sein), connaît des modalités diverses. Ainsi la préséance de la présidentielle par rapport à l’élection parlementaire (introduite bien après la fondation de la « Ve République ») accentue le clivage politique et amène les territoires à désigner un élu pour son affiliation (pour ou contre le président) plutôt que pour son action de représentation locale ou son opinion particulière. (On pourrait dire du système à deux tours qu’il est « clivant » et du système proportionnel à un tour qu’il est édulcorant.)

On sent bien que cette opération va être particulièrement cruciale en 2017, avec l’affaiblissement apparent des partis traditionnels et l’apparition de « mouvements » dont on ne connaît pas les forces de mobilisation ni le « personnel politique ».

Enfin, soulignons que des critiques plus fondamentales de la « cuisine démocratique » que représente le système électoral ont été manifestées cette année, avec le(s) processus alternatif(s) du « choix du candidat citoyen » posant des questions intéressantes : ce processus a été balayé par le « truc » des parrainages, système très obscur où seule la prolifération de petits maires ruraux sans étiquette ouvre un peu la porte aux petits candidats, contre l’endogamie du personnel politique ; et la montée en puissance du vote blanc, anecdotique sans doute mais manifestant le refus du processus électoral actuel (si on comptait les +/- 10% de votes blancs, Macron aurait moins de 60% et Le Pen moins de 30 %, mais le rapport resterait le même).

2/ L’isolement du personnel politique par rapport aux citoyens, et sa fabrication par le marketing politique et l’excitation idéologique, et l’intervention des médias et instituts de sondage, think thanks et réseaux sociaux, sont apparus plus crûment sur la scène.

Qu’avons-nous vu du côté du parti socialiste ? Une fois annoncé le désistement du président sortant, deux processus parallèles ont été construits : le lancement isolé d’un candidat ambitieux, un peu à la manière de Sarkozy déjouant les organes de son parti pour 2007, et l’établissement d’une faible primaire dite « de la belle alliance populaire » dont le premier ministre devait sortir haut la main. Le parti paraissait inerte, incapable d’une stratégie d’union, incapable d’un bilan, incapable de construire un programme. Une fois le candidat frondeur désigné de façon inattendue, le parti a suivi mollement sa campagne, ce qui fut une manière de la saboter. Il a constaté le résultat électoral comme si cela ne le concernait pas. Il a laissé l’ancien premier ministre se rapprocher de l’autre candidat issu du gouvernement, sans prendre les sanctions qui étaient pourtant prévues. Aujourd’hui, Stéphane Le Foll a annoncé : pas une voix socialiste ne peut manquer à la majorité présidentielle.

Et aujourd’hui, on annonce l’apparition d’un programme électoral PS pour les élections parlementaires. On croît rêver. On ne sait s’il faut présumer d’un scénario « comploté » ou d’une dérive d’un parti ayant choisi de subir les événements, tout en construisant deux processus aussi hasardeux. Ce n’est pas très important.

Indépendamment de cette question, il serait intéressant de faire l’histoire de la saga Macron. Je ne pense pas que le scénario était gagné d’avance. Je ne sais pas pourquoi toute une jeunesse (+/- aisée) s’est immédiatement inscrite derrière ce candidat sans programme, sans passé (enfin…), et au discours volontairement peu engagé. Je ne sais pas pourquoi cette opération « lancement d’une nouvelle savonnette » a réussi, ni comment elle a été préparée, montée. Cela ne se résume pas à une question de finances, ni d’arguments, ni d’images, mais à une combinaison. Il y a là un savoir-faire qui se construit progressivement sous nos yeux, avec Obama, Grillo, Podemos, Trump… et qui produit de l’adhésion sans contenu, à base de symboles. Cela mérite d’être étudié, décortiqué.

Par comparaison, tout espoir de monter une opération de candidature citoyenne paraît dérisoire, condamnée dès le départ, et on peut se demander pourquoi la démocratie est à ce point manipulable. Cela repose aussi sur le système électoral et sa cuisine, mais pas seulement. On pourrait discuter de la candidature de Sanders aux US, ni totalement montée, ni franchement citoyenne, comme exemple enrichissant la réflexion.

Ces points étant posés, on peut en venir au mouvement de Mélenchon. Car cette candidature est aussi une opération politique ayant fait l’objet d’un montage, d’une préparation, d’un lancement. Elle fut intéressante à plusieurs titres, dont la présence d’un programme non attaché à l’homme, ayant son existence propre ; dont l’existence d’un mouvement qui a créé de l’adhésion, et notamment par les réseaux sociaux. La réussite fut exceptionnelle. Pourtant, je relèverais des faiblesses peu apparentes, tel le manque de visibilité des responsables du mouvement, cooptés par JLM ou issus seulement du Parti de gauche. On ne sent pas que le mouvement ait fait une démarche d’unité et de renforcement de sa structure (« une structure limitée au processus électoral » vient de déclarer Clémentine Autain). Il devait sans doute préserver son indépendance, mais aujourd’hui cela se révèle une faiblesse en vue de l’élection parlementaire, quand le PC, qui l’a soutenu tout en faisant une campagne séparée, semble préférer la défaite à l’accord sur les candidatures, quand le parti EE-LV ne reçoit pas de réponse à sa demande d’un même accord électoral (rejetant celui conclu avec Hamon). Un accord avec le « PS frondeur » serait aussi souhaitable, vu la nécessité des « conglomérats » préalables au premier tour que j’ai expliquée. Autre faiblesse, l’égo démesuré du candidat Mélenchon, bon tribun, bon orateur, mais trop peu concret sur le programme souvent. La campagne d’incrimination de la dernière semaine (l’affaire de l’adhésion à l’alliance bolivarienne, simple alliance anti-impérialiste pourtant) l’a trouvé fort isolé, alors que d’autres voix auraient justement dû pouvoir être entendues. Ce lundi soir, les conditions d’une campagne parlementaire réussie ne paraissent pas réunies : pas d’accords électoraux, pas de financement assuré (l’appel aurait dû être fait avant le premier tour !), pas de têtes connues au plan local. Espérons le miracle… pour avoir une opposition de gauche. Mais le système à deux tours est particulièrement injuste pour une représentation des opinions.

N’oublions pas ce qui est arrivé au parti Les républicains, et qui pose aussi des questions de démocratie. Le processus était classique et rodé, un candidat surprise sort, mais il a l’avantage de faire écran aux deux autres, dont on ne veut pas le retour. Il est magnifiquement désigné. Remarquons tout de même que la possibilité de manipuler la primaire (en venant voter de tous bords contre Sarkozy) est apparue crédible. Et que chaque candidat décline SON programme, à charge pour le parti de s’y inscrire et de le défendre : ce qui n’a pas été fait, ni à gauche, ni à droite. Il est apparu que ce candidat traînait une casserole, très classique chez les hommes politiques mais assez grossière quand même. Le fait qu’on puisse à ce point monter une opération de déstabilisation d’un candidat pose une double question : qui a fait cela ? (je ne veux pas croire que les médias soient seuls sur le coup, et je songe à D** ou à B**) ; et pourquoi le parti n’a-t-il pu aucunement sortir de l’ornière ?. Ici encore, c’est la cuisine électorale du système à deux tours, du conglomérat traversé de tensions, de la personnalisation de l’enjeu qui doit être mise en cause. Dans un scrutin de liste, à la proportionnelle, l’éjection d’un candidat ne ternit pas l’image des autres. C’est donc aussi le risque de l’opération « lancement d’une savonnette » qui est ici manifesté ‘a contrario’. On a d’ailleurs essayé d’atteindre Macron, Le Pen (dont je ne parlerai pas), Hamon, Mélenchon de la même façon. On a dit que cela n’avait pas eu d’influence, il faudrait expliquer pourquoi cela atteint une fusée et pas les autres. Cette autre dimension souligne encore l’injustice ou le caractère hasardeux du système.

3/ Un forum est-il capable d’autocritique ? Ce n’est pas son objet, il n’a pas de ligne à défendre. Mais le groupe Les Amis du Blog de Paul Jorion (ABPJ) ? Je doute me faire des amis en écrivant ce qui suit. Mais la question « quelle fièvre électorale nous a envahis ? » me paraît devoir être posée.

Selon moi, tout part de la proposition de Paul Jorion : « Faisons élire Piketty, ce sera le président qui a déjà tout compris » (je caricature). Mon étonnement fut total. On disait le plus grand bien de Thomas Piketty et de son livre depuis quelques mois, mais de là à en faire un président ? Non ! Pour m’éclairer, j’ai lu 1500 pages de Piketty (de 2000 et de 2012) et c’est vrai que voilà un passionnant travail intellectuel, novateur, éclairant. Mais nous n’avons sans doute pas là un « homme politique » à l’égo tenace, au charisme carnassier, aux réseaux solides, pour construire un « lancement de savonnette » solide. Pour un intellectuel, c’est sans doute un contre-emploi, non ? Et pour un blogueur, rien n’est garanti…

Je demande donc une discussion sur le point suivant : au vu de ce qui s’est passé, si c’était à refaire, ferions-nous le même projet ? Et derrière cela, l’autre point : avons-nous besoin d’un candidat « homme politique » ou d’un candidat citoyen ? Et quels sont les critères de lancement, quel savoir-faire, quel mouvement est requis pour une telle opération ? En tous cas, le Blog de PJ n’offrait aucune structure, aucun réseau pour ce type d’opération… et on n’en a plus parlé, se déchirant sur l’offre politique existante… Au total, la réflexion analytique a donc été faible ; tout reste à faire sur ce plan.

Vient alors le deuxième temps, celui de la fièvre électorale. Nous n’avons pas été vraiment bons sur cette période, nous avons participé au cirque, le nez dans le guidon. En fait, nous avons été saisis, emportés par le spectacle, comme tout le monde, jouant avec les personnages, les enjeux, les arguments, les symboles, comme on joue au Cluédo pour résoudre un problème qui n’existe que dans les rêves. Nous avons épluché notre gazette sans grand recul depuis quatre mois au moins ! Nous n’avons quasiment pas parlé d’autre chose, en tout cas nous ne l’avons pas retenu (moi le premier!). Paul Jorion a apporté un peu de fraîcheur avec l’hypothèse Poutou (loin de Piketty, pourtant!), mais était-ce sérieux ?

Petit exercice : quels sont les articles importants (sur ce blog ou ailleurs) que nous devrions retenir comme analyse de cette compétition présidentielle ? Qui permettent de nous éclairer un peu mieux sur l’Europe, l’allocation universelle, la réduction du temps de travail, sur la déstabilisation médiatique et sur les questions évoquées ci-dessus ?

J’arrête ici, car la résistance des lecteurs est déjà à son comble, je n’en doute pas.

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124 réflexions sur « Deux petites leçons à tirer + une autocritique, par Gilbert Chabian »

  1. Radio d’Etat ou radio d’un parti politique ? ou comment à travers une dénonciation complètement bidon on donne une info qui est fausse . A priori
    service public , cela doit vouloir dire « d’Etat’ .
    Par contre un parti politique qui utlise les ondes radios puissantes du service public pour faire passer ses idées et son business de gauche , oui là il y a matière à critiquer et à dénoncer .
    C’est bizaRRE qu’il ne sache pas pour un socialiste , l’opposant bidon .

    Les copains du parti planqués dans le fonction publique et qui vident les caisses de l’Etat , des emplois à vie ! alors que des Français sont mis en quarataine , mis à l’écart ( L) .
    La voilà la dénonciation , la vraie qu’il fallait faire . Mélanchon comploteur . Les voilà les vrais emplois fictifs : les copains du PS planqués dans la fonction publique qui tous les mois
    touchent des beaux salaires , a vie ! Vous vous rendez compte cette injustice ! Le Parti Socialiste vient de démissionner du ministère de l’Intérieur ! alors que ces journalistes
    , (les militants du parti qui font du journalisme en vérité) alors que les journaliste nous raconte que nous vivons l’alternance depuis le départ de Fraçais Hollande !

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