Bruno Iksil : ce qui s’est vraiment passé (VI) Le Chief Investment Office ne gérait pas son mark-to-market

Billet invité. Ouvert aux commentaires. P.J. : j’ouvrirai bien entendu volontiers les colonnes du blog à d’autres acteurs de cette affaire s’ils le souhaitent.

Le CIO ne gérait pas son mark to market. La norme était là depuis 1993 très officiellement.

Ainsi nul besoin pour le CIO [Chief Investment Office] de fournir des prix afin de valoriser cet énorme portefeuille de tranches qui était là pour protéger la firme tout entière. Le travail de ce côté était déjà fait. Mais suivant la logique de diversification des risques et de protection effective il fallait quand même s’assurer de manière autonome au sein de JP Morgan de la fiabilité de ces prix là que la banque d’Investissement fournissait de façon si cruciale. Comment faire ?

L’initiative vint du département des risques de JP Morgan au cours du quatrième trimestre 2006. Le portefeuille du CIO « consommait » déjà trop de VAR selon le jargon employé par les contrôleurs de risque de l’époque. Il était encore de taille modeste pourtant à cette époque. Le « trader » Artajo n’était pas encore là alors. Drew et Macris en étaient restés au stade des tests seulement, en attendant la venue d’Artajo. Mais les contrôleurs des risques avaient déjà leur mot à dire. En effet, ils observaient que les prix de la banque d’investissement causaient des fluctuations proprement aberrantes sur la performance seule de la protection du CIO. Eh oui, dès les premiers jours d’existence, le mark-to-market [cote au marché] officiel du portefeuille du CIO était fait et analysé du sommet de la banque avec les prix fournis par la banque d’investissement (IB).

À cela rien de surprenant en fait car c’est la conséquence directe d’une préconisation de la SEC [Securities and Exchange Commission : le régulateur américain des marchés de titres] qui date de 1992 (voir le rapport annuel de la SEC de cette année là). La SEC demandait tout simplement que le mark to market soit assuré par un service indépendant de l’unité qui prenait les risques sur les marchés. Cette préconisation devint la norme en 1993 grâce à Paul Volcker, et grâce au PDG de JP Morgan de l’époque (Denis Weatherstone) au nom de l’industrie bancaire comme le signale le rapport du « groupe des 30 » présidé par Volcker à l’époque.

Ironie du sort donc, JP Morgan a affirmé en juillet 2012 ne pas appliquer la norme que JP Morgan avait su imposer avec Paul Volcker à toute l’industrie 20 ans plus tôt…. Mieux les régulateurs américains emboitèrent le pas de JP Morgan. L’OCC  le régulateur de tutelle de JP Morgan et de la plupart des autres banques américaines en fit une norme dans le courant de la même année 1993.

Mais alors direz-vous, « comment diable des traders tels que Nick Leeson (1994), Jerôme Kerviel (2008) ou Kweku Adoboli (2011) purent ils contourner le système ? » Ils avaient tous évité la norme, le système, le dispositif. Oui ils avaient pu le faire pour une raison : ils avaient tous fait un séjour préalable au Back-Office là où la procédure de contrôle indépendante avait lieu. Depuis 1995 – le cas de Nick Leeson – les employés du Back-Office se voyaient expliquer le plus souvent qu’ils auraient peu de chance de devenir trader un jour à cause de leur première expérience au Back-Office. Les traders de l’IB à JP Morgan savaient quant à eux que des ajustements leur parviendraient tôt ou tard par suite de ces contrôles au cours desquels leurs prix étaient réconciliés avec d’autres prix à leur insu mais à dessein.

Cela dit les différences de départ n’étaient nullement condamnées ou proscrites. Bien au contraire, cela permettait de forcer les traders à la transparence : s’ils différaient du consensus de marché, ils devaient pouvoir le justifier. Et tout allait bien car la firme quant à elle collectait des informations sur ses propres coûts de débouclage en cas de crise.

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