Bruno Iksil : ce qui s’est vraiment passé (IX) L’organisation des rôles était pourtant claire et rationnelle

Billet invité. Ouvert aux commentaires. P.J. : j’ouvrirai bien entendu volontiers les colonnes du blog à d’autres acteurs de cette affaire s’ils le souhaitent.

L’organisation des rôles était claire et rationnelle pourtant, de Julien Grout à Jamie Dimon

Ainsi les ‘crude mids’ [prix approximativement à mi-chemin entre celui que demandent les vendeurs {ask} et celui que sont prêts à payer les acheteurs {bid}] au CIO [Chief Investment Office], que JP Morgan et certaines autorités ont voulu faire passer pour les fameux prix « mid » attendus pour le mark-to-market, ne sont pas liés en fait au ‘mark-to-market’. Les « crude mids » dont ils parlent au CIO avec Javier Martin-Artajo sont des prix particuliers que Julien Grout obtenait à un moment précoce dans la journée. Les « crude mids » au CIO étaient des prix qui venaient vers 13h00, donc de toute façon en-dehors de la plage horaire définie dans les standards comptables (autour de 17h00 en général). Ils avaient une raison d’être très rationnelle : il fallait suivre ce portefeuille toute la journée durant. Et le plus tôt dans la journée était le mieux, jour après jour. Les conventions routinières de l’industrie, des autorités, avaient ici peu de prise avec l’enjeu. Nonobstant le fait que ce portefeuille était énorme, complexe et se concentrait sur les tranches synthétiques (c’est-à-dire les produit dérivés les plus toxiques de mémoire d’homme), ce portefeuille en tant que tel n’avait aucune limite propre ! Incroyable mais vrai… Évidemment la banque JP Morgan qui avait subi le choc en 1994 avec le bond market crash, subit un choc encore en 1998 avec LTCM [Long Term Capital Management], prit encore une fois le choc en 2000 avec les Dot.com [Bulle Internet] et Enron en 2001 dans la foulée, évidemment… JP Morgan ne laisserait jamais 40% de sa VAR (que JP Morgan a popularisé soit dit en passant en 1993) concentrée dans un seul portefeuille de tranches sans aucune limite et à un trader seul, Français de surcroit. Voilà encore un mythe que la banque va laisser se répandre à foison dans les médias en 2012 pour une raison qui doit encore être explicitée en 2017.

Tout était limpide dès le départ pourtant. Iksil témoigne une fois encore que lors de son entretien d’embauche pour le CIO avec Ina Drew et Achilles Macris, les chefs lui expliquent début 2006 que ce portefeuille est celui de ‘Jamie’ [James Dimon, patron de JP Morgan Chase] : qu’ils suivront le grand chef dans cette entreprise. Ils sont clairs aussi sur le fait que leur ‘trader’ n’est pas encore recruté. Ils sont tout aussi clairs quand Javier Martin-Artajo arrive au CIO en février 2007 : c’est lui « LE trader » qui va leur proposer à eux au nom de Dimon les trades dans les moindres détails, qu’éventuellement ils approuveront ou ajusteront à leurs besoins.

Et Iksil dans tout cela ? Ils lui faisaient confiance pour être leurs yeux et leurs oreilles à tous dans les marchés. Ils voulaient éviter précisément que « LEUR trader » ne soit la cible de rumeurs ou d’un espionnage typiquement industriel. Iksil était bien là pour servir de paravent à cet égard.

Tout était clair et logique au fond. Compte tenu de la taille des trades à exécuter ils savaient qu’Iksil tout seul n’aurait de toute façon pas le temps matériel de faire une valorisation en continu et un tant soit peu fiable.

À la suite de son prédécesseur dans ce rôle, Julien Grout était là à partir de 2010 pour mettre des prix, en faisant de son mieux, toute la sainte journée afin de suivre presqu’en direct l’évolution de la performance de ce gigantesque risque sans limites jour après jour ‘pour Jamie’ et ‘pour le directoire’ disait-on. Cela accaparait Julien Grout à plein temps. Quant à Iksil, il exécutait les trades pour « Javier », « Achilles » ou « Ina » selon les cas. C’était ça l’organisation.

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7 réflexions sur « Bruno Iksil : ce qui s’est vraiment passé (IX) L’organisation des rôles était pourtant claire et rationnelle »

  1. Quelles traces écrites laissaient Javier, Achilles et Ina ?
    (La guerre de ces trois n’aura pas lieu ?)

    1. il y a bcp de traces écrites dans les annexes du rapport du sénat. J’en mentionne quelques unes sur mon site web dans la section « la baleine de Londres dites vous… » : appel du 17 avril 2012 de Drew vers Artajo, email du 5 avril de drew vers Dimon et toute la haute direction, email de Drew pour elle-même en lettres CAPITALES du 2 mai 2012, appel du 23 Mars 2012 entre Macris, Pinto et Artajo. Beaucoup de présentations, d’emails ont circulés dont je n’ai pas vu la teneur pour la plupart….car il fallait bien les préparer toutes ces réunions. De plus il y avait tous les travaux du contrôle des risques qui déterminait les stratégies dans tous les détails et les encours cibles du portefeuille au travers d’Evan Kalimtgi à partir de 2010. Jamais entendu parlé de lui, n’est ce pas? et pourtant…

    2. C’est un fait que la multiplication des personnages et des imbrications rend la saga aussi mouvementée que la mythologie grecque à laquelle chacun donne une signification à sa convenance , ce qui risque bien d’être le cas aussi au treizième épisode de cette tragi-comédie également faite pour des dieux .

      « Du
      Coran , des
      Vedas et du
      Deutéronome,
      De tous les dogmes , pleins de rage, tous les dieux
      Sont sortis en campagne:
      Alerte! et veillons mieux . » ( Paul Verlaine)

      Le « sceptre rapace » de la religion féroce s’habille de ses mots , grammaire , sigles ,langages pour un récit illusoire .

      Dieu et Prométhée sont morts mais ils ne le savent pas et les hommes non plus .

  2. On a les revenus 2011 et 2012 de Javier et Julien en accès libre mais pas moyen d’avoir ceux de Bruno.
    Pourrait-on comparer please ?

      1. Effectivement.
        1 000 années de SMIC en deux ans, c’est pas des guignols les marionnettes à ce prix là.

  3. Au fond, il semble que JP Morgan puisse figurer en bonne place dans l’épisode deux à écrire des « Marchands de Doute » de Naomi Oreskes et Erik Conway. Les chefs de JP Morgan font avec Bruno Iksil ce que Bouton fit avec Kerviel et ce que l’industrie du tabac fit avec les rapports de tout acabit en montrant la nocivité : brandir en cas de procès une nuée de gens « experts » mais particulièrement « knowledgeable » qui va empiler histoire sur histoire.

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