Trends – Tendances, La technologie nous rendra immortels ou nous tuera tous, le 29 juin 2017

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La technologie nous rendra immortels ou nous tuera tous

Quand un nouvel appareil ou une nouvelle technique sont inventés, ou qu’un progrès majeur est réalisé sur un appareil ou une technique existant déjà, ce n’est qu’exceptionnellement qu’il y ait en place dans le secteur où cette innovation intervient, un comité d’éthique qui décidera si elle aura le droit d’être diffusée ou non. Sur un plan pratique, dans le domaine civil, ce sont les entreprises, et dans le domaine militaire, l’armée, qui décideront de la suite de sa carrière.

Le consumérisme, la publicité, font que la réussite commerciale d’un nouveau produit ne dépend pas étroitement de son utilité intrinsèque : les effets de mode et la capacité de cet objet d’être un marqueur de différenciation sociale, joueront un rôle important dans la popularité qu’il aura ensuite.

Si l’armée manifeste son intérêt pour ce nouveau produit, la question de savoir s’il est conforme à l’éthique ne sera pas posée devant l’opinion publique, aussi dangereux puisse-t-il être, car c’est l’intérêt national, dans une perspective défensive ou offensive, qui constituera le critère décidant de son adoption ou non. Si chacun s’accorde à dire que la question de l’« homme augmenté » est problématique en soi, le « soldat augmenté » fera lui beaucoup moins problème aux yeux des états-majors.

L’histoire a montré qu’une fois adoptée dans le domaine militaire, une invention se diffuse ensuite dans le reste de la société. Le détour par la défense permet à une innovation qui aurait été rejetée a priori comme contraire à l’éthique de devenir quand même accessible au plus grand nombre, même si c’est alors avec un délai considérable.

Même si les comités d’éthique ont une certaine efficacité réglementaire, la globalisation sape la portée de décisions qui sont prises par des comités purement nationaux. Un article intitulé « Les experts prédisent que la Chine mettra au point les premiers surhommes génétiquement améliorés » * débute ainsi : « La Chine est amenée à être le chef de file mondial dans l’amélioration génétique, étant donné que de nombreux pays occidentaux jugent cette science comme contraire à l’éthique et trop dangereuse à mettre en œuvre. » Si donc l’Occident n’est pas prêt à adopter une technique génétique d’augmentation, la Chine s’en chargera, libre à nous ensuite de suivre ou non son exemple.

On observe donc sur le long terme une absence de tout filtrage d’ordre éthique à la diffusion d’un nouvel appareil ou d’une nouvelle technique, aussi fondées qu’aient pu être les objections émises lorsqu’ils sont apparus. Il y a donc une certaine inéluctabilité à la diffusion d’une invention si le monde peut lui trouver un usage quelconque, qui peut se limiter à se faire valoir dans un but de parade.

L’aboutissement de ce laisser-faire de fait c’est le paradoxe qui nous est familier : nous vivons dans un monde où se sont parallèlement développées, d’une part, les techniques qui permettront l’apparition très transhumaniste d’un individu considérablement augmenté, devenu même peut-être immortel et, d’autre part, celles qui conduisent à l’extinction du genre humain par l’épuisement des ressources, le dérèglement climatique, un environnement devenu toxique, le risque réel d’une guerre chimique, biologique et/ou nucléaire généralisée et celui que constituent des centrales nucléaires civiles dont une interruption dans la maintenance ou dans la gestion des déchets déboucherait sur une contamination cataclysmique.

Une course est donc engagée entre les deux points d’arrivée actuels de notre génie technologique : d’une part, en tant que source de vie éventuellement même éternelle, bien au-delà donc de ce qui apparaissait comme ses limites naturelles et, d’autre part, en tant que source de mort pour l’espèce tout entière, et l’horizon de son extinction.

Alors que nous nous posons la question du caractère désirable ou non d’une évolution transhumaniste du genre humain, le choix devant nous, si nous ne parvenons pas à faire de l’éthique le cadre de nos prises de décision, pourrait bien se limiter à celui entre l’extinction pure et simple et le posthumanisme d’un homme que le robot aurait remplacé une fois pour toutes.

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* « Les experts prédisent que la Chine mettra au point les premiers surhommes génétiquement améliorés », Intelligence Artificielle et Transhumanisme, le 8 août 2016

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20 réflexions sur « Trends – Tendances, La technologie nous rendra immortels ou nous tuera tous, le 29 juin 2017 »

  1. Cela se traduit, pratiquement, par:

     » priorité au pire » !

    et ne fiche pas la trouille aux militaires qui gardent une priorité sur toute demande de brevet.
    De quel droit ?

  2. La littérature peut se penser et s’écrire sous l’angle de la retranscription.

    L’auteur pratique la retranscription.

    La littérature tente depuis le début de répondre à l’extravagante question :  » Qui étions-nous ? »
    Et à chaque fois le lecteur se tord en lisant le rapport forcément incomplet.

    Qui étions-nous ? Des gifs.

    « L’écrivain augmenté  » écrira une nouvelle version de « Qui étions-nous ? »

    N’y a-t-il pas un autre mot pour remplacer le pas très satisfaisant « retranscription » ?

    Bien sûr je lirai « Qui étions-nous? » dans quelques mois (s’il y en a encore quelques-uns, des mois).
    Les robots liront peut-être « Qui étions-nous ? » : au début ils auront un peu pitié de notre assez triste condition puis ils se lasseront. Ils écriront eux-mêmes des histoires. J’aimerais bien en lire une ou deux, de ces histoires là.

  3. « faire de l’éthique le cadre de nos prises de décisions … »

    Le cadre et l’art de la prise de décisions , dans cette partie de phrase , me semble plus appréhendable que le contenu de « éthique » , terme qui comme la trilogie capitalisme , économie de marché , libéralisme , continue sa danse confuse et ambiguë avec « morale ,vertu , déontologie, équité , justice… ».

    Même si pas mal d’auteurs ( d’Aristote à Comte Sponville en passant par Kant et pas mal d’autres) ont traité de l’éthique , il n’est pas encore bien sur que l’on sache bien définir un mot qui ,en gros , dit
     » ce qui doit être » .

    « Ce qui doit être » réveille d’ailleurs l’antagonisme potentiel et la « priorité » entre la volonté ( esprit de géométrie dirait Blaise , dont Paul Jorion nous dit qu’il est bien faible et en retard ) , et le « sentiment » ( esprit de finesse ou « réaction du corps ).

    Malraux n’avait pas tort de dire que l’éthique reste l’éthique tant qu’elle ne s’ancre pas dans le réel par l’Etat . Je dirai Pouvoir plutôt qu’Etat , pour laisser , justement , au mode de prise de décisions une chance de le prendre (le pouvoir) . C’est d’ailleurs bien pour ça que je me suis mouillé de dire les deux chantiers pour notre salut :

    Pouvoir(s).
    Propriété(s) .

    Sinon Barbarie entre extinction et humanisme dévitalisé, « insensé » au pied de la lettre , par un quelconque préfixe .

  4. Un humain augmenté génétiquement pourra théoriquement transmettre cette mutation génétique à sa descendance, le comité d’experts n’aura de choix que de la qualifier de « mutation génétique contrôlée réussie », éthique oblige, sinon ce serait de sa « discrimination ».

  5. Ceci étéant, si on ne traite que de la « technologie » ( ou de la « technique » , j’avis déjà eu l’occasion de citer Herbert Marcuse ( l’homme unidimensionnel ) ou Jean Cazeneuve ( L’ethnologie);

    Le premier écrivait : « l’a priori technologique est un a priori politique dans la mesure où la transformation de la nature entraine celle de l’homme, et dans la mesure où les créations faites par l’homme proviennent d’un ensemble social et y retournent « .

    Le second disait : »La distinction entre les deux types de vie matérielle , celui qui consiste à piller la nature et celui qui la transforme ….correspond à quelque chose de très profond ».

    Tellement profond qu’on risque d’en faire notre tombeau .

    La technologie est effectivement un outil phénoménal pour agir . C’est « l’outil » . Mais « agir » renvoie au « présent » et d’une certaine façon à l’Etat et au pouvoir figé dans cet « instant » et ainsi totalitaire quel que soit son « régime » .

    Mais l’humanité ( la vie tout court ) , c’est un moteur à quatre temps : passé , hors du temps , présent , futur .

    Si le présent est le royaume de prédilection de la technique , cette dernière est hors de sa nature quand elle se veut prescriptrice d’avenir .

    Car l’avenir ne peut se désirer et dessiner ( même au brouillon ) que lorsque tous les talents dans chacun de ses quatre temps ( où les artistes , ceux qui répondent à Lepage , ont leur part ) ont pu être entendus , compris , digérés , amendés , dans le cadre d’un processus démocratique de prises de décision qui reste à structurer , améliorer , globaliser .

  6. Quand un nouvel appareil ou une nouvelle technique sont inventés, ou qu’un progrès majeur est réalisé sur un appareil ou une technique existant déjà, ce n’est qu’exceptionnellement qu’il y ait en place dans le secteur où cette innovation intervient, un comité d’éthique qui décidera si elle aura le droit d’être diffusée ou non.

    Primo, on (fait du Prince Chichi…) a kâmême foutu ça sous une forme principielle dans rien moins que la Constitution via principe de précaution.
    Ensuite je n’ai pas l’impression que les comités d’éthique soient absents ni sans pouvoir dans nombre de secteurs de recherche…

      1. La charte de l’environnement de 2005 qui a été constitutionnalisée , n’évoquait , sauf erreur , que
         » l’environnement » , et le « glissement » vers les domaines de la santé ont en fait été critiqués dans les rapports d’évaluation qui ont suivi .

        L’histoire retiendra que c’est le 2 juillet 2017 que Vigneron a trouvé une vertu au principe de précaution ( au moins celle d’être une trace d’éthique) .

        De mon côté , il me semble que le principe de précaution est un petit caillou dont le principal mérite est de pousser à la recherche authentique de cet enrichissement et partage de responsabilités dans la décision .

        Cette recherche impose aussi vraisemblablement d’être « éthiquement » plus prolixe sur le terme  » Environnement » .
        Et donc , comme il est dit dans le billet, de viser plus haut que le niveau national .

      2. Oui, c’est vrai que la recherche et l’innovation technologique en matière de santé, d’environnement ou de biotechnologies, c’est trois fois rien.

  7. C’est clair que si un comité d’éthique avait interdit les réacteurs nucléaires civils, c’est encore plus que 1 600 nouvelles centrales au charbon qui seraient en projet aujourd’hui…
    « Over all, 1,600 coal plants are planned or under construction in 62 countries, according to Urgewald’s tally, which uses data from the Global Coal Plant Tracker portal. The new plants would expand the world’s coal-fired power capacity by 43 percent. »
    https://mobile.nytimes.com/2017/07/01/climate/china-energy-companies-coal-plants-climate-change.html?&moduleDetail=section-news-2&action=click&contentCollection=Asia%20Pacific&region=Footer&module=MoreInSection&version=WhatsNext&contentID=WhatsNext&pgtype=article&referer=https://t.co/GsqwPkkz2l

  8. J’ai lu vos deux derniers billets de blog Mr Jorion. Je vous suis depuis quelques années avec une assiduité disons variable. Depuis quelques mois, tous les jours. Attentivement. Nombreux sont les sujets qui me dépassent totalement mais je m’en remets à l’esprit du blog : offrir dans de nombreux domaines les avis parfois divergents mais rigoureux, documentés et fiables. C’est bon de sentir la confiance dans la jungle d’Internet. Dans la jungle tout court. Aussi l’élitisme possible en est considérablement réduit. Sans doute subsiste-t-il de l’orgueil : des espaces de compréhension aussi vastes, pensez vous ! Lu aussi avec une grande curiosité certains de vos ouvrages. Ma passion intellectuelle réside dans les médecines traditionnelles. Et dans une bien moindre mesure aux neurosciences. Vous lire – hors économie où je n’y comprends rien même si je trouve le sujet de la formation du prix remarquable – donne à entendre des thèmes qui vous sont chères. La complexité qui nous submerge. L’intelligence artificielle avec ses progrès fulgurants qui vous permet d’approcher avec lucidité la notion de posthumanisme. La psychanalyse ou les sciences cognitives qui vous permettent d’appréhender la relation à la conscience de la mort et la possibilité de se projeter de l’avant quand d’autres vont à la plage ou faire entendre le temps de latence entre une décision prise et la conscience de celle-ci qui génère une illusion sur la prise de décision elle-même. Vos propositions de mécano de notre système d’échange pour faire rendre gorge au capitalisme mais qui restent paroles dans le désert malgré votre opiniâtreté même lorsqu’un banquier vous dit : le marché n’est pas prêt – on peut penser qu’il ne le sera jamais. « A table! Oui, j’arrive 2 minutes »
    Vos paraboles de la vie de tous les jours : musique, paysages, clin d’œil amusé. Comme autant de petites respirations dans la fournaise des neurones en effervescences.
    Et aujourd’hui je lis le titre de votre billet (au moment où j’écris je vois un 3ème billet sortir : je sens que je ne vais pas suivre )
    Et je me dis : tant de cérébral!
    (Pas un jugement) Votre lucidité face aux dangers qui nous guettent de toute part et la possibilité bien réelle du Soliton. Moi je pense à la resonance mécanique sur un pont comme image : je n’ai pas le pied marin. Mais je me répète cela. Cerveau. Ordinateur. Intelligence artificielle. Homme augmenté. La technologie nous rendra immortelle ou nous tuera. Je ne peux m’empêcher de me dire que si elle doit nous rendre immortelle elle nous tuera de toute façon. Quel drôle de « rêve » que celui-ci : vaincre la mort.
    L’arrogance prédomine dans notre espèce. L’arrogance et l’ignorance. C’est la violence de l’humanité. Et pourtant, en matière de bonheur, brrr j’irai pas confier mon esprit dans les mains d’un seul Lacan – passionnant par ailleurs – je confierai plutôt cela aux boudhistes et leurs sagesse millénaire ( oui associé aux échanges avec les neuroscientifiques et les psychanalystes)
    Le corps augmenté? Mmmm je pense aux champs des paysans d’autres fois et certains d’aujourd’hui ainsi qu’à nos connaissances sur la biodiversité. Arrogance de l’homme vis à vis de son héritage de sagesse. Terres arables fruits de milliers d’années d’accumulation de la richesse de la Nature : saccagé. On creuse, on retourne et NPK point barre. Ils pensaient sans doute eux aussi se passer de cette patiente sagesse. Hors sol.
    Que ce soit la Chine qui sera à l’avant garde des premières modifs génétiques pour ces hommes augmentés ne manque pas de sel et offre un beau paradoxe, même si vous rappelez la devise de son président pour montrer une certaine flexibilité. La médecine traditionnelle chinoise appelle notre cerveau : entrailles curieuses. L’empereur,
    c’est le cœur.
    Mais l’arrogance des occidentaux et la médecine capitaliste allopathique découpe, débite, taille en tranches, en sous tranches le corps humain et se fait illusion.
    Oh elle répare à merveille, ce qui ne peut être réparer. Mais sans conscience, elle répare à perte.
    Aussi c’est moins la technologie qui nous tuera que, comme dans tous les autres domaines que vous citez, le manque de maturité de l’humanité dans sa globalité. Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme et son potentiel dévastateur peut nous emmener tous avec.
    Travailler aux unions des traditions et des sciences modernes. C’est si possible aujourd’hui que c’est frustration et tristesse.
    Et il est vrai qu’aujourd’hui, on ne voit pas comment faire pour que cette conscience puisse émerger plus vite, comment répandre d’autres rêves pour freiner la descente vertigineuse, qui nous fait nous fait parler dans le vide où nous retirer de manière stérile. Et à 38 ans j’alterne entre les deux : faut vivre – vie de tous les jours- et faut dire qu’on peut changer, qu’un autre avenir que celui de la science fiction sensationnelle ou totalement utopiste est possible.
    Comme vous le rappeler l’éthique,le sens (la sagesse millénaire des méditants, des philosophes, médecins etc..) capitulera toujours le pas au militaire puis au mercantile.
    L’anthropologie est une science magnifique. Vous rappelez le sens des religions. Le progrès moral prend du temps en effet. Pour chacun la conscience s’acquiert par la maturité mais le capitalisme l’en détourne. Et nous sommes des milliards à présent. L’éducation permettrait d’aller plus vite sans doute. Alors que faire sans entrer en surchauffe aussi dans nos cerveaux. En tout cas merci pour ce que vous avez entrepris il y a de nombreuses années.
    PS : c’est la première fois que je me décide à écrire et c’est très long je m’en excuse. Mais vos textes m’ont touché et je voulais « en être ».

    1. Mmmm je pense aux champs des paysans d’autres fois

      Voui, qu’elle était verte ma vallée…
      Et les niards à sarcler le seigle, bobonne à tirer la herse, et la pluie, et le vent, la neige, le gel, la grêle, les sauterelles et le gentil soleil.

  9. M. Jorion, je me doute que votre temps est précieux et que votre agenda de lectures doit être déjà bien chargé, mais sur ce genre de problématiques, je ne puis que vous conseiller, si ce n’est fait, la lecture du deuxième volume de « L’obsolescence de l’homme » de Günther Anders. Il me semble (mais peut-être que ma mémoire m’égare) que vous aviez écrit quelque part que vous pensiez, contrairement à Anders (et bien d’autres), que la technique (ce n’est peut-être pas le mot) est en soi neutre, et dépend de l’usage que l’on en fait (Debord le pensait aussi au départ, mais il s’est promptement et radicalement ravisé sur ce point). Mais dans l’ouvrage cité plus haut, Anders ne se contente pas de dire le contraire, mais le démontre avec une clarté effrayante.

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