Marx aujourd’hui (IV) La propriété privée, par Dominique Temple

Billet invité.

Le travail social

Marx rappelle que dans d’autres systèmes de production, le travail est un travail social car ce qu’il produit est la vie de la communauté.

« Représentons-nous enfin une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant d’après un plan concerté leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social. (…) Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale ; mais l’autre partie est consommée, et par conséquent doit se répartir entre tous »[1].

Il soutient la même thèse qu’Aristote : le travail est vivant : “vivant”, pour le Philosophe, signifie la conversion de la puissance en actualisation, en qualité supérieure à celle de sa matière première, qualité (ou forme) plus complexe que celle d’origine, dont témoigne la signature de son auteur sur son œuvre[2]. La division du travail en fonction de la complémentarité des besoins de la société lui confère son caractère social. Marx garde cette notion de travail social pour le travail de l’ouvrier dans l’entreprise, bien que sa finalité change puisqu’elle est alors ordonnée à l’accumulation du capital : il devient dès lors travail social utile (au capital).

Il semble qu’il y ait ici contradiction entre la réduction du salarié à un état physique infra-humain, et le crédit accordé au prolétariat d’un travail social (détourné en utilité capitaliste).

La propriété privée

Marx ne cesse en effet de soutenir que la production de la valeur est due à la vie. Il faut donc préciser le moment où le système capitaliste emprisonne le travail vivant dans un statut où il peut être assujetti à un rapport de force qui le stérilise de sa fonction humaine puis le convertit en capital, c’est-à-dire en travail mort, en travail des machines. Ce moment est la privatisation de la propriété. Néanmoins, Marx emploie le terme de propriété privée dans plusieurs sens :

« Le mode de production et d’accumulation capitaliste et partant la propriété privée capitaliste, présuppose l’anéantissement de la propriété privée fondée sur le travail personnel ; sa base, c’est l’expropriation du travailleur »[3].

Et même lorsqu’il reconnaît que la première forme de la propriété est communautaire, Marx l’appelle aussi propriété privée… Rappelons que pour lui, à l’origine, la propriété des moyens de production répond aux besoins de la famille. Il y a dès lors antagonisme entre la propriété des familles et la propriété collective. Cette propriété qui fait corps avec son possesseur, il l’appelle propriété privée communale ou patriarcale et la distingue de la propriété privée bourgeoise. Mais il ne distingue pas plusieurs formes d’appropriation de la nature. Au contraire, il confond d’un seul élan l’appropriation de la nature, la propriété et la production de la vie : « Toute production est appropriation de la nature par l’individu au sein et par l’intermédiaire d’un type de société bien déterminé. En ce sens, on commet une tautologie lorsqu’on dit que la propriété (l’appropriation) est une condition de la production. Mais on devient presque grotesque quand, à partir de là, on passe d’un bond à une forme déterminée de la propriété, par exemple la propriété privée. (Ce qui implique en outre, comme condition, une forme antagonique, la non-propriété). L’histoire nous montre plutôt que la forme primitive, c’est la propriété commune (par exemple chez les Indiens, les Slaves, les anciens Celtes, etc.) forme qui, en tant que propriété communale, jouera encore longtemps un rôle important »[4].

Dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Engels s’est aperçu de la difficulté qu’introduit l’utilisation du terme privé à propos de cette propriété commune. Dans la première édition, il nomme la propriété dans l’organisation primitive, “propriété privée de certains chefs de famille” puis “propriété privée des familles des sociétés primitives”, mais dans la deuxième édition il remplace dans la première phrase “propriété privée” par “propriété particulière des chefs de famille”, et dans la seconde par “propriété familiale”. Il est donc conscient que le terme de propriété privée est inadéquat pour définir l’appropriation primitive qui par définition est une possession qui fait corps avec le sujet, c’est-à-dire inaliénable[5].

Marx de son côté fait cette mise au point :

« On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété acquise par le travail personnel, cette propriété qui, dit-on, forme la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance personnelles. Quelle est donc cette propriété, fruit de l’effort, du labeur personnel ? Voulez-vous parler de la propriété du petit bourgeois, du petit paysan, de celle qui a précédé la propriété bourgeoise ? Ce n’est pas à nous de l’abolir, le progrès de l’industrie l’a abolie et l’abolit jour après jour. Ou bien parlez-vous de la propriété privée de la bourgeoisie moderne ? Mais dites-moi, est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire crée pour lui une propriété quelconque? En aucune manière. Il crée le capital, c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire un surcroît du travail salarié, afin de l’exploiter de nouveau. Dans sa forme actuelle, la propriété évolue dans l’antagonisme du capital et du travail » [6].

Marx étudie le système économique dont la relation de base est déterminée par la privatisation de la propriété, l’expropriation de la propriété. L’expropriation ? De laquelle les enclosures anglaises sont l’image paradigmatique, une clôture qui soumet la liberté de tous à la liberté individuelle, l’échange à la concurrence, la raison au calcul, et substitue le pouvoir de domination des uns sur les autres à la responsabilité de chacun vis-à-vis d’autrui.

Marx conclut : « Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolition de toute espèce de propriété, mais l’abolition de la propriété bourgeoise. Or, la propriété bourgeoise moderne, la propriété privée, est l’expression ultime, l’expression la plus parfaite du mode de production et d’appropriation fondé sur des antagonismes de classes, sur l’exploitation des uns par les autres. En ce sens les communistes peuvent résumer leur théorie par cette seule formule : abolition de la propriété privée »[7].

La thèse de l’exploitation que l’on peut dire “quantitative” de la valeur dans la genèse du profit doit être liée à son contexte, à cette phase du développement du système capitaliste où la plus-value est produite par l’exploitation du travail amplifiée par la disqualification de la puissance de travail en force de travail brute. Mais cette exploitation n’est possible que lorsque la privatisation de la propriété commune permet à une classe sociale de s’emparer des moyens de production. Les exemples que cite Marx à l’appui de sa démonstration sont probants.

Mais cette thèse se soutient-elle aujourd’hui ? Jamais le Capital n’a mobilisé autant de prolétaires, et l’exploitation de la force de travail brute ne cesse nulle part d’être source de profit. Comme une onde se propageant du centre vers la périphérie, l’exploitation capitaliste s’observe sous ses formes les plus brutales aux limites de la société occidentale.

La thèse se soutient aussi du fait que le capital constant où s’accumulent les ressources technologiques représente le travail accumulé selon le mode d’exploitation de la force de travail brute. Mais au cœur de la société capitaliste suffit-elle ?

(à suivre…)

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[1]  Marx, Le capital, première section, La Marchandise, I, IV, op. cit., p. 613.

[2]       Ce que nous appelons aujourd’hui un label (par opposition à la marque commerciale).

[3]  Marx, Le capital, huitième section, théorie de la colonisation XXXIII, op. cit. p. 1235.

[4]  Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique, Œuvres I, op. cit., Économie, p. 240.

[5]  Friedrich Engels (1844) L’origine de la famille de la propriété privée et de l’Etat. À propos des recherches de L. H. Morgan (Traduit par les éditions du Progrès, à Moscou, 1976), version numérique par Gemma Pasquet, note de l’éditeur, p. 43-44.

[6]  Marx, Le manifeste communiste (II, Prolétaires et communistes), Œuvres I, op. cit., p. 175.

[7]  Ibid.

 

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