Marx aujourd’hui (VI) Travail humain ; valeur, par Dominique Temple

Billet invité.

III

Le travail humain

Marx soutient que le capitalisme d’un côté subordonne toute activité qu’elle soit scientifique, artistique ou critique à la croissance du profit de ses actionnaires, et que d’un autre côté il remplace le travail salarié par celui des machines, de sorte que chaque individu bénéficiant du temps de travail libéré devrait pouvoir se rendre maître de l’économie au bénéfice de tous.

« La création, en dehors du temps de travail nécessaire, de nombreux loisirs au profit de la société en général et de chaque individu en particulier pour le plein développement de ses facultés créatrices, apparaît dans le système capitaliste et pré-capitaliste comme temps de non-travail, comme loisir pour quelques-uns. Ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immédiat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut réaliser sans l’appropriation directe du temps de surtravail, qui constitue sa richesse. Ainsi, réduisant à son minimum le temps du travail, le capital contribue malgré lui à créer du temps social disponible au service de tous, pour l’épanouissement de chacun. Mais, tout en créant du temps disponible, il tend à le transformer en surtravail. Plus il réussit dans cette tâche, plus il souffre de surproduction ; et sitôt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrête le travail nécessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même. Quand elle y sera parvenue – et le temps disponible perdra du coup son caractère contradictoire – le temps de travail nécessaire s’alignera d’une part sur les besoins de l’individu social, tandis qu’on assistera d’autre part à un tel accroissement de forces productives que les loisirs augmenteront pour chacun, alors que la production sera calculée en vue de la richesse de tous. La vraie richesse étant la pleine puissance productive de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible »[1].

Dans cette analyse où l’expression “puissance productive” renvoie à la force de travail créatrice de l’homme libre, il y a cependant un point aveugle : « Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même ».

Que veut dire “doit dépendre” sinon qu’il ne va pas de soi que le prolétariat puisse se réapproprier la maîtrise des forces productives. Comment le pourrait-il si la propriété privée reste au principe de l’économie ?

C’est à partir de cette question que l’on a imaginé une épreuve de force entre le prolétariat et la bourgeoisie, que le prolétariat s’empare du pouvoir, puis, au terme de sa dictature, abolisse la propriété privée…

Marx soutient plutôt que le progrès des forces productives fera à terme exploser les rapports de production en provoquant une crise politique qui peut devenir révolution si elle est assortie d’une réflexion critique. Il fait dépendre la révolution d’une prise de conscience du prolétariat qui dans le loisir aurait la possibilité de s’émanciper. Cependant, il ne suffit pas de dire « Quand le prolétariat se sera réapproprié le surtravail… », il faut dire comment il pourrait y parvenir, comment il pourrait mettre le capital sous la responsabilité de chacun ? Dit en termes marxistes : comment le capital fixe peut-il devenir la source d’une consommation productive libre et d’une production consommatrice pour tous ? Ou encore : comment le travail mort peut-il devenir vivant et de vivant, humain ?

Les deux voies, celle du dialogue avec la bourgeoisie capitaliste, et celle de la lutte des classes, qui ont été essayées au cours de l’immonde XXe siècle ont échoué. Pour que les choses changent, il faudrait que la propriété change de statut, et que les prolétaires puissent intégrer leur travail dans un autre rapport social que celui des rapports de force entre individus. Alors on pourrait dire avec Marx :

« Supposons que nous produisions comme des êtres humains, chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre.

Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité, j’éprouverais en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute.

Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité.

J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour.

J’aurais dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de ta vie, c’est-à-dire de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine. Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. Dans cette réciprocité, ce qui serait fait de mon côté le serait aussi du tien »[2].

Ce n’est pas seulement l’innovation, la vie, qui est évoquée ici, mais le rapport des hommes entre eux, la structure sociale de base qui engendre une conscience commune, qui donne à chacun son sentiment d’appartenance à l’humanité. Cette matrice est indiquée : la réciprocité.

Cependant la réciprocité est un concept que Marx ne précise pas. Il dit dans une lettre à Annenkov : « Qu’est ce que la société ? Quelle que soit sa forme ? Le produit de l’action réciproque des hommes »[3].

Mais qu’est ce qui est dit dans ce qui lui apparaît d’une telle évidence ? La réciprocité formelle, le fait qu’une action vis-à-vis d’autrui ait le même sens pour l’un que pour l’autre. Rien n’est indiqué du contenu de cette réciprocité, qui peut être aussi bien le souci de soi comme en témoigne l’échange réciproque, que la dépendance d’une valeur commune, ce dont Marx créditera les communautés primitives, ou encore la reconnaissance de cette même valeur selon la raison, comme dans le texte que l’on vient de citer. Le travail n’est plus alors du travail social utile au capital défini en relation de force ou de pouvoir, mais du travail social libre utile au capital humain[4]. Mais comment en arriver là ?

La valeur

Revenons à la question de la valeur. Dans l’Antiquité, la répartition des richesses s’effectuait à l’intérieur des communautés entre producteurs par réciprocité et non par échange : « L’échange des marchandises commence là où les communautés finissent, à leur point de contact avec des communautés étrangères ou avec des membres de ces dernières communautés »[5]. Aristote décrit la genèse de la valeur dans une communauté où les citoyens sont libres, égaux et attentifs à la satisfaction des besoins des autres, selon un rapport de réciprocité de pair à pair auquel l’échange est subordonné (l’échange de réciprocité). Dans la cité, le travail est travail social. La division du travail est ordonnée à la complémentarité des productions. D’où la détermination de la valeur en fonction du statut de production.

Marx précise que le Philosophe n’a pu concevoir la genèse de la valeur d’échange parce que le rapport de production bourgeois n’existait pas de son temps mais aussi que les modes de production de l’Antiquité sont “nimbés d’un nuage mystique qui masque la raison qui les motive”.

« La vie sociale, dont la production matérielle et les rapports qu’elle implique forment la base, ne sera dégagée du nuage mystique qui en voile l’aspect, que le jour où s’y manifestera l’œuvre d’hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social »[6].

Or, pour cela, il faudra attendre que chaque citoyen établisse « des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature »[7].

Mais l’homme capitaliste, s’il n’ignore pas la raison, ignore le sens de la valeur parce que pour lui le rapport social transparent et rationnel où se développe la “valeur d’échange” comme forme de la valeur est un rapport de force entre propriétés privées.

(à suivre…)

=================================
[1]          Marx, Principes d’une critique de l’économie politique, Œuvres II, op. cit., p. 307.

[2]          Marx, Manuscrits de 44, œuvres, II, op. cit., p. 33-34.

[3]  « … Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle  forme sociale ? Pas du tout. (…) Il n’est pas nécessaire d’ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives  – qui sont la base de toute leur histoire – car toute force productive est une force acquise, le produit d’une activité antérieure. » Lettre de Marx a Annenkov, Bruxelles 28 décembre 1848 dans Marx Engels correspondance, Tome I  Editions sociales, 1971, p. 446.

[4]  Comme le mot “privé” le mot “réciprocité” change de contenu avec son contexte. Marx oppose la réciprocité des sociétés primitives à la réciprocité de la société moderne parce que l’une dépend d’une appréhension des choses affective et l’autre d’une appréhension des choses rationnelles. C’est alors que la réciprocité “qui va de soi” peut être voulue comme la matrice de la valeur que les hommes créent librement, et que la valeur mystique des origines se dévoile en valeur éthique.

[5]  « Pour que l’aliénation soit réciproque, il faut tout simplement que les hommes se rapportent les uns aux autres, par une reconnaissance tacite, comme propriétaires privés de ces choses aliénables, et, par là même, comme personnes indépendantes. Cependant un tel rapport d’indépendance réciproque n’existe pas encore pour les membres d’une communauté primitive, quelle que soit sa forme, famille patriarcale, communauté indienne, Etat inca comme au Pérou, etc. » Le Capital, livre I , 1° section, ch. II, des échanges., Œuvres I, op. cit., p. 623.

[6]  Ibid., p. 614.

[7]  Ibid., p. 614.

Partager :