« Vers un nouveau monde » (à paraître le 23 août) : L’État de bien-être ne doit pas être soumis aux aléas de la croissance

Vers un nouveau monde

Ouvert aux commentaires. Deux chapitres complémentaires de mon nouveau livre-manifeste.

LE MONDE TEL QU’IL EST

7. L’État de bien-être

Cet État-Providence, dont le deuxième terme de l’expression perd davantage son sens de jour en jour, nous est envié par d’innombrables êtres humains aux quatre coins de la planète, n’hésitant pas malheureusement trop souvent à mettre leur vie en jeu pour être admis au statut de l’un de ses bénéficiaires.

L’État-Providence, qu’il faudrait appeler, plutôt que par ce terme de dérision, « État de bien-être », comme le font les Anglo-Saxons, est l’un des rares modèles de structure sociale à caractère véritablement humaniste. Nous devrions en être très fiers, car il a été construit au fil d’âpres luttes et représente à ce jour le creuset des nécessités propres à l’être humain, indéniables aussi à travers l’Histoire.

Sa construction s’est édifiée sur celle de la solidarité, valeur suprême qui nous a permis de forger notre destin. C’est par elle que nous avons franchi infiniment d’obstacles, tant au niveau de notre survie matérielle qu’au niveau de notre besoin – inhérent à notre condition d’être humain – d’appartenir à un groupe dans lequel nous pouvons reconnaître autrui et en être reconnus.

Cet État transcende l’appartenance laïque ou religieuse, il représente au mieux ce que sont les véritables droits de l’homme, tant critiqués et remis en cause aux temps sombres que nous vivons aujourd’hui. Ce berceau de notre identité s’efface devant les coups de boutoir que lui portent les ennemis de l’humanisme historique.

Nous le constatons d’abord au niveau matériel lorsque, malgré le travail de toute une vie, nous accédons à une retraite nous permettant à peine de subsister, alors que d’autres, habitués à l’oisiveté, jouissent d’une santé et d’un revenu défiant l’éternité.

Nous sommes fragilisés aussi lorsque, vivant dans des régions où des industries d’un autre âge ont disparu, nous sommes mis en demeure de trouver un emploi dont l’occurrence n’a qu’une faible probabilité car cette fonction pourrait de plus en plus souvent être assurée par une machine. Le devenir propre à l’Histoire s’est retourné contre nous, sans que nous puissions répondre, tant est répandu le préjugé que nous sommes, individuellement, responsables et redevables même de notre existence. Notre atomisation est extrême et nous nous demandons à quel titre nous pourrions encore nous rattacher à la société qui exige férocement de nous des comptes tout en nous acculant à l’isolement. Nous en arrivons à nous sentir inutiles et ce sentiment suscite en nous la tentation nihiliste de tout détruire autour de nous ou de disparaître nous-mêmes.

Enfin, si nous devions tomber malades, nous craignons de plus en plus une consultation médicale ou une intervention, même banale, car les soins médicaux nous semblent inaccessibles du fait de leur coût. À l’opposé, nous nous voyons abreuvés d’images ou d’informations concernant un certain transhumanisme, un paradis au sein duquel nous pourrions récupérer quelques forces, mais nous comprenons d’emblée qu’il est destiné à une classe qui nous est étrangère, son attention fixée sur des objectifs égoïstes de perfectibilité et d’immortalité dans une vie tout entière privée de sens car coupée de l’échange avec les autres. Ce contraste nous est insoutenable lorsque la majorité de la population mondiale n’a pas accès à des soins médicaux de base.

Nous sommes d’ailleurs à peine surpris lorsqu’un film de science-fiction à grand spectacle, Elysium, nous brosse le portrait d’un monde non pas d’après-demain, mais de demain déjà, où l’humanité s’est scindée en deux sous-espèces distinctes : alors que l’une poursuit sa vie sur une terre où les villes ont toutes régressé au rang de bidonville, entourées d’un environnement pollué et dégradé pareil à un terrain vague s’étendant à perte de vue, l’autre portion du genre humain, privilégiée, elle, vit dans un monde idéal de villas luxueuses au sein de parcs impeccablement toilettés, dont chacune possède, comme un meuble de salon, un sarcophage permettant de guérir de toute maladie et garantissant du coup une immortalité meublée seulement de loisirs infinis. Nous sommes à peine surpris car ce monde de demain, scindé, à deux vitesses, nous en lisons le projet déjà bien avancé dans celui d’aujourd’hui.

Le talon d’Achille de l’État de bien-être est que l’État lui-même est depuis près de quarante ans conçu comme une entreprise commerciale. Faute pour l’État de bien-être d’avoir véritablement été inscrit dans nos institutions, la capacité de l’État à nous aider est devenue inextricablement liée à la croissance économique, très affaiblie par les temps qui courent.

Ainsi, le sort aussi bien que le but de cet État se trouve-t-il détourné de manière perverse de sa voie initiale, celle de protéger les plus démunis d’entre nous, au profit du marché triomphant.

Le monde tel qu’il devrait être

5. Faire de l’État-Providence une institution irréversible et intangible

Pendant que disparaît notre travail, un autre pilier de notre vie se fragilise parallèlement, qui la structurait et la confortait : ce que nous appelons l’État-Providence, mais que nous devrions désigner, à l’instar des Anglo-Saxons, « État de bien-être ». Son aide est en effet de moins en moins perceptible lorsque la maladie nous force à recourir aux soins de santé, lorsque nous cherchons désespérément une activité rémunératrice ou lorsqu’au soir de notre vie, nous avons besoin d’être aidés, car la vieillesse et ses handicaps prennent possession de nous.

Cette prétendue « Providence », soyons-en pleinement conscients, c’est bien nous qui l’avons appelée de nos vœux et conquise comme fruit de nos revendications, lorsque nous croulions sous le poids de longues journées de travail mal payées et d’une exploitation sans merci. Nous étions en quête d’un repos minimal, d’une assistance pour les jours où notre force de travail s’éteindrait après de nombreuses années sans plainte, ou lorsque la vie se serait montrée particulièrement cruelle envers nous. Luttant ensemble contre sa précarité, nous avons réussi à bâtir un édifice basé sur la solidarité car nous savions que seuls, nous étions impuissants face à la somme de malheurs que nous subissions. Cette solidarité a heureusement porté ses fruits. C’est elle qui nous a rendus plus forts et, au-delà de l’assistance matérielle, nous a rendu notre liberté d’expression et de revendication lorsque les circonstances l’exigent. C’est là un héritage dont nous pouvons être fiers et qui donne ses lettres de noblesse à notre humanité.

Alors que nous ressentons avec acuité le besoin d’être épaulés, dans le climat présent de disparition de l’emploi et d’une destruction massive de notre habitat qui est le produit d’une économie de marché « fondamentaliste », le reflux de la structure de l’État de bien-être nous laisse à l’abandon, nous reléguant au rang de spectateurs impuissants de nos malheureuses tribulations, n’arrivant pas à distinguer clairement qui vraiment nous dirige et quelles sont les instances auxquelles nous obéissons réellement.

Le malheur qui nous envahit nous est justifié par un principe plus que fallacieux selon lequel puisque la croissance diminue, il est normal que l’assistance de l’État se réduise d’autant. Ce retranchement arbitraire, nous le vivons comme une injustice brutale.

Nous vivons la troisième Révolution industrielle, nous n’avons guère le choix face au changement technologique immense qui bouleverse notre vie et nous devrions nous-mêmes assumer individuellement cette transition en nous proclamant auto-entrepreneurs (mais entrepreneurs de quoi ?) et en nous assurant nous-mêmes auprès de firmes à la recherche du profit, pénalisant du coup par une « prime de risque » ceux d’entre nous qui devraient au contraire bénéficier du meilleur soutien.

C’est bien le vent de l’ultralibéralisme qui souffle sur nos contrées, tendant à nous obliger, comme aux États-Unis, à nous prémunir nous-mêmes des accidents de la vie. Ce nouveau type de libéralisme prône, encore plus que l’ancien, le modèle de l’individualisme, de la compétitivité, l’admiration de celui qui « ose » prendre des risques, alors que c’est la collectivité qui paie de manière générale les pots cassés de ses engagements hasardeux.

Face à l’arrogance de ces apprentis « maîtres du monde » se tient la foule faite de nous autres, de plus en plus inquiète et malheureuse, livrée à elle-même et aux vicissitudes du destin comme lors de ces jours de grève que la faim et le désespoir rendaient interminables.

Au moment où beaucoup doivent choisir entre manger et se loger, se soigner et apprendre – et la liste est longue de ces cas de figure tragiques –, l’arrogance des très mal nommées « élites » nous enjoint de ne nous en prendre qu’à nous-mêmes pour ce déplorable état de fait.

Or, les ressources sont là, matérielles, intellectuelles, grâce à la technologie, et aussi humaines, grâce au sens de la solidarité qui nous a amenés jusqu’ici à nous montrer fraternels pour compenser les inégalités naturelles. Il est donc inacceptable de proclamer avec outrecuidance la mort de l’État de bien-être au nom d’une croissance qui ne reviendrait pas, essentiellement parce que ses fruits sont confisqués plutôt que partagés.

Bien au contraire, c’est l’État de bien-être qui doit nous offrir, grâce à l’autonomie qu’il nous procure, la possibilité de croître, de sortir grandis de notre traversée d’une période de transition sombre sans doute, mais nécessaire car elle trace la voie vers une renaissance. C’est à l’État de maintenir ce phare de l’État de bien-être au milieu de la nuit qui nous encercle, en l’inscrivant dans notre Constitution et en le mettant une fois pour toutes à l’abri des aléas de la croissance.

Proposition : Faisons de l’État-Providence une institution irréversible et intangible, en mettant fin à la dépendance qui le lie aujourd’hui à la croissance et subordonne son existence aux caprices de celle-ci, et en inscrivant la nécessité de leur consubstantialité dans la Constitution.

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9 réflexions sur « « Vers un nouveau monde » (à paraître le 23 août) : L’État de bien-être ne doit pas être soumis aux aléas de la croissance »

  1. Il y a depuis quelque temps un puissant courant qui vise à atomiser la sociéte au nom de la liberté: dans ce schéma chacun est considéré comme forgeron de son propre destin, est responsabilisé pour tout ce qu’il fait, tous seront à terme des « auto-entrepreneurs » au service de la classe sociale dominante. Une compétition exacerbée et permanente entre les individus assure une rentabilité maximale. Si ce schéma serait un jour la doctrine offcielle, les individus seront manipulables à vonoté et sans recours (puisque l’état n’existerait plus, sauf pour assurer une administration de base), des esclaves modernes en somme.
    Fini l’utopie naive d’un Thomas Moore (philosophe anglais du 16ième siécle) qui préconisait une sociéte parfaitement égale.

    1. « auto-entrepreneurs » au service de la classe sociale dominante

      Il faut savoir qu’un auto-entrepreneur n’est au service de personne mais d’une intention.

  2. Comment ça, Paul, l’Etat-Providence n’est pas remis en cause.
    Il est bien là : http://www.capital.fr/economie-politique/les-10-de-francais-les-plus-riches-capteront-46-des-baisses-d-impots-1236831
    Seulement, la Providence a choisi ses élus.

    Plus sérieusement, l’outil institutionnel qu’est (ou devrait être) l’État n’a pas véritablement changer dans ses grandes lignes depuis le CNR. Mais l’outil État et son administration sensés servir l’intérêt général sont désormais aux mains d’une caste (https://www.youtube.com/watch?time_continue=332&v=RUsS5dqoFVI) qui ne dit pas son nom, tout au moins en France.
    Emmanuel Macron est leur avatar et la République ne Marche sa ligue.
    Aussi, pour envisager un changement de la Constitution faudrait-il encore que celle-ci soit encore au main de la population majoritaire.

  3. Y a-t-il une Constitution nationale , sauf peut être celles des USA et de la Chine , qui soit « opposable » aujourd’hui ?

    Si l’on vise une constitution mondiale ,ça devient plus sérieux .

    Ce qui revient à demander aux peuples actuels mondiaux de se mettre en mouvement pour parvenir à l’écrire . C’est sans doute la seule utopie qui vaille et la responsabilité est alors de la faire réaliste dans le quand et le comment .

    Et c’est bien le réel qui peut nous mettre en route dans cette direction .

    Je note au passage que , m’étant montré sceptique sur le vocable « constitution économique » ( sauf à se référer à l’étymologie grecque de « économie ») dans la mesure où j’affirmais qu’une telle constitution ne peut être que fille de la Constitution institutionnelle politique , je relève que vous résolvez le problème en identifiant la mère et la fille .

    Ce qui est le cas de « l’économie grecque » .

  4. Que l’Etat de bien être ne soit pas soumis aux aléas de la croissance doit être la ligne directrice de la rénovation politique qui peut intéresser 90% de la population mondiale si l’Europe se réforme dans ce sens et offre en conséquence une espérance de solidarité mondiale .
    Elle implique que l’Europe croit à son avenir et s’organise comme modèle référent d’Etat social pour les autres sociétés. Cette réforme de l’Europe ,qui implique harmonisation fiscale et sociale ou éclatement de l’Euro est le véritable problème et incombe particulièrement à la France , face à l’Allemagne.

  5. Vous relevez à propos l’imperfection du terme « Providence » qualifiant l’Etat que la nouvelle constitution devrait affirmer . Les connotations successives du mot dans l’histoire justifie cette prudence ( que Sénèque rapprochait de la providence ! )

    Le concept anglo-saxon d’Etat garant du Bien Être est sans doute moins sujet à malentendus , mais ne m’apparait pas non plus sans tare , car la définition du bien être peut facilement tomber elle aussi dans des travers religieux , « naturels » ou déterministes .

    Pour fonder cet « Etat » idéal dans sa raison d’être , il me semble qu’on doit faire l’effort d’énoncer les types d’attentes reconnues par toutes et tous , et que chacun est en désir de satisfaire dans sa vie autonome ou collective ,dans un monde reconnu dans sa diversité biologique et complexité .

    C’est un peu pour ça que j’avais pris le temps d’avancer les quatre principales raisons d’être de la Puissance Mondiale qui était ma proposition d’utopie réaliste , ma seule précaution étant de me référer à l’universalité du temps et de notre rapport à ce truc étrange .

  6. Après avoir lu ces deux chapitres du monde tel qu’il est et tel qu’il devrait être, j’ai ressenti le besoin d’aller prendre l’air. J’ai regardé le ciel bas et pesant, et je me suis demandé à voix basse : « Mais pourquoi ça n’explose pas ?
    Alors, j’ai aussitôt pensé à une explication d’Emmanuel Todd, mais je préfère plutôt vous livrer mon sentiment sur cette question.
    Comme disait Paul Jorion, dans son excellente dernière vidéo du vendredi, nous aimons parfois nous raconter des histoires sur nous-mêmes, car d’une manière ou d’une autre, elles nous rassurent sur notre situation professionnelle, personnelle, ou bien familiale. Dans ce cas, ne commettrions-nous pas l’erreur de considérer que les gens souhaitent vraiment voir leur vie changer ? De penser aussi qu’ils témoigneraient naturellement de la sympathie pour celui ou celle qui lutterait pour un mouveau monde ?
    Car, chaque jour nous apporte malheureusement la preuve que, l’un de nos plus grands souhaits, c’est de conserver « notre petit confort », si infime soit-il. En agissant ainsi, nous nous mentons à nous-mêmes comme nous mentons aux autres pour ne pas avoir à faire face à certaines conséquences : se remettre en question, reconnaître nos erreurs, etc. Vous voyez ce que je veux dire.
    Alors comment une société toute entière pourrait-elle admettre qu’elle détruit la planète ? Comment la classe victorieuse de Warren Buffett pourrait-elle admettre que son bébé, le capitalisme, ne fait qu’accélérer la destruction de l’humanité ?
    Mieux vaut avoir un programme solide certes, avant de se lancer dans la lutte, pour avoir une chance, même petite de réussir.
    Mais… en un mot, afin d’atteindre le bien-être dont nous rêvons tous, ne faudrait-il pas d’abord commencer par dénoncer avec franchise, notre petit confort quotidien ? En effet, on se croit souvent dans la vie mieux lotis (financièrement, intellectuellement, etc.) que nous le sommes en réalité. Bien trop souvent encore, je constate par exemple, que mes collègues de travail, ouvriers comme moi, préfèrent dénoncer la France des ‘assistés’, que les paradis fiscaux… Enfin, comment un homme seul qui crie « au feu » (suivez mon regard), pourra nous décider de nous sauver avant que nous mordions la poussière ?

  7. Salut Bain, merci pour votre commentaire,

    Toutefois, s’il me semble valable au niveau individuel (que pouvons-nous changer sinon nous-mêmes ?) il me parait difficile d’influer, comme le souligne M. Jorion, sur les comportements collectifs ou le monde en général, les rapports de force étant ce qu’ils sont et nos démocraties également.
    Je suis convaincu que les crétins au pouvoir, ici ou là-bas, sont tellement persuadés de leur propre valeur ou de leur propre génie via leur idéologie (prédestination protestante, entre autre, et esprit du capitalisme obligent) qu’ils pensent réellement pouvoir tirer leur épingle du jeu :
    « même les salauds sont sincères » aimaient à répéter Jean Luce Morlie (tiens, d’ailleurs ?) et la confiance qu’ils tirent de leurs minables petit succès mondains les poussent à croire qu’ils survivront par quelque expédient que ce soit (bunkerisation, voyage spatial, réserves de bio-diversité enfouie ou congelée, transhumanisme d’une nature ou d’une autre) à la catastrophe qui vient. Observons les certitudes que peuvent déployer à leur modeste échelle les jducac et autres diplômés de grandes écoles ou « self-made men » qui ne voient plus le rôle du contexte, de la chance ou de leur ascendance… Tout cela laisse à penser que ça enfle de concert avec le patrimoine, le portefeuille et les chevilles !

    Si la limitation individuelle de nos désirs et la nécessaire remise en cause personnelle sont indispensables, les changements doivent intervenir à une autre échelle qui, malheureusement, ne paraît guère à notre portée dans l’immédiat… Sinon à fédérer des énergies, hélas, bien dispersées !

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