Le chapitre 10 de Le deuxième âge de la machine de Brynjolfsson et McAfee

Madeleine Théodore nous propose le résumé de plusieurs chapitres du livre d’Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, Le deuxième âge de la machine. Travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique [2014] Paris : Odile Jacob 2015.
Ouvert aux commentaires.

  Chapitre 10. Les grands gagnants : stars et superstars.

Le changement technique en faveur du travail qualifié a augmenté la demande relative de travailleurs ayant reçu une instruction supérieure et réduit celle des travailleurs moins instruits. En outre, les changements technologiques en faveur du capital ont accru les profits des propriétaires de capital et réduit la part des revenus allant au travail. Dans les deux cas, on a pu constater une augmentation des gains des gagnants aux dépens des perdants. Mais les changements les plus importants sont dus à un troisième fossé qui s’est creusé entre les gagnants et les perdants : celui qui, dans un domaine donné, sépare les superstars de tous les autres. Nous pouvons appeler ce phénomène le changement technique en faveur du talent.

Entre 2002 et 2007, les 1% les plus riches ont capté les ⅔ des profits. La plupart d’entre eux ne travaillent pas dans le secteur bancaire, mais bien dans des médias et le divertissement, le sport et le droit – quand ils ne sont pas des chefs ou de hauts dirigeants d’entreprise.

Si les 1% les plus riches ont capté 19% du revenu total des États-Unis, plus de 1,35 millions de ménages avec un revenu de 1,12 million de dollars, 1% de ces 1% ont vu leur part de revenu national doubler, pour passer de 3% à 6% entre 1995 et 2007. Il s’agit de 14.588 ménages disposant d’un revenu de 11,477 millions de dollars.

Les 15 personnes à l’origine d’Instagram ont exploité un capital physique précieux sans avoir eu besoin d’un grand nombre de collaborateurs humains non qualifiés. Surtout, ils ont tiré parti de leur talent, des opportunités offertes par l’époque et de leurs relations avec les acteurs-clé.

Dans d’autres secteurs d’activités, les acteurs les plus performants ont vu leur fortune augmenter considérablement, comme J.K. Rowling ou J.R.R. Tolkien en littérature, mais aussi en musique, sport, depuis 1998, grâce à la numérisation et à la mondialisation. Parallèlement, les autres acteurs du divertissement n’ont pas bénéficié de la même progression. Seulement 4% des développeurs de logiciels ont gagné plus de 1 million de dollars.

Un médaillé d’or aux Jeux Olympiques peut gagner des millions de dollars en publicité, mais le médaillé d’argent est vite oublié. Même les hauts dirigeants ont commencé à gagner des primes de rock star : plus la valeur marchande d’une entreprise est importante, plus la nécessité de recruter ce qu’il y a de mieux paraît grande, car le temps n’est plus où le management devait déléguer le contrôle ou quand il ne pouvait avoir d’impact que sur une petite part des activités.

Quand l’avantage relatif mène à la domination absolue.

Chaque fois que la numérisation d’un marché s’accentue, l’économie du « gagnant emporte tout » prend un peu plus le dessus.

Les marchés de ce type sont apparus dans les années 1990. Frank et Cook comparent ces marchés, où la rémunération est principalement déterminée par la performance relative, et les marchés traditionnels, où elle est principalement déterminée par la performance absolue. Dans ce dernier marché, quelqu’un dont la compétences sont de 10% inférieure ou qui fournit 10% de travail en moins créera 10% de valeur en moins et gagnera donc 10% de moins. C’est la performance absolue. En revanche, dans le marché relatif, personne ne dépensera de l’argent ou ne fera d’effort pour le produit classé N° 4 ou N° 5, alors qu’on peut avoir accès au produit N° 1. Il ne s’agit pas d’une type de configuration où la quantité peut remplacer la qualité.

Les marchés où le gagnant emporte toute la mise sont aujourd’hui plus nombreux, en raison de trois évolutions : tout d’abord la numérisation de toujours plus d’informations, plus de biens et plus de services, car avec les capacités des biens numériques, les contraintes tendent à disparaître : tout développeur d’application peut toucher un public mondial, alors que l’économie des services à la personne et celle du travail physique sont différentes : chaque prestataire ne peut satisfaire qu’une infime fraction de la demande totale du marché. Quand une activité passe de la seconde à la première catégorie, on passe à une économie où le gagnant emporte tout. Dans cette économie, une fois que les coûts ont été couverts, chaque unité marginale produite ne coûte pratiquement plus rien à fournir.

Le deuxième facteur favorisant cette économie est l’amélioration dans les télécommunications, car ces marchés forment un seul marché mondial. De plus, des technologies comme Google ou Amazon réduisent les coûts de recherche et de recommandation, palliant l’ignorance des clients qui vont se précipiter sur le premier choix recommandé. Cette économie s’exerce même sur le marché du travail, où les entreprises utilisent des filtres automatisés pour écluser le flux des candidats.

Le troisième facteur à l’origine de cette nouvelle économie est l’importance accrue des réseaux. Ils ont un effet direct mais aussi indirect, car le nombre total d’utilisateurs sur une plate-forme donnée a une influence sur le développement d’applications.

L’acceptabilité sociale des superstars.

La hausse spectaculaire des rémunérations d’individus devenus des superstars présente des caractéristiques particulières. Dans certains cas, les barrières culturelles sont tombées. Frank et Cook appellent ces nouveaux marchés « le gagnant emporte tout et moyens illimités » : un client riche dont la réputation, la fortune ou les deux sont en jeu ne reculera devant aucun montant pour s’assurer les services du meilleur. L’avocat de O. J. Simpson devient automatiquement une star par procuration.

Le droit et les institutions ont aussi changé de manière à favoriser la hausse rapide du revenu des superstars. Le taux d’imposition supérieur était de 90% sous la présidence Eisenhower, de 50% sous celle de Reagan et il est passé à 35% en 2002, niveau auquel il était encore en 2012. Cette évolution a également affecté le revenu avant impôt en encourageant les gens à travailler davantage et à déclarer une plus grande part de leurs revenus réels.

Les restrictions en matière de commerce ont de plus en plus été réduites, renforçant la mondialisation des marchés, permettant aux superstars de rivaliser avec les producteurs locaux et de les évincer.

Cependant, l’économie des superstars a dû affronter quelques vents contraires, le plus notable est l’importance prise par les possibilités accrues de créer des produits et des services de niche. Au lieu de se heurter de front à une superstar, des particuliers et des entreprises ont cherché à différencier leurs produits et à trouver ou à créer des niches où ils pouvaient être les meilleurs. Même quand la technologie enlève toute pertinence à la géographie, elle fait de la spécialisation une source possible de différenciation. Cependant, les opportunités de création de produits de niche nouveaux ne sont pas forcément créatrices de gros salaires.

La courbe du pouvoir.

Une économie dont la dynamique s’appuie sur les marchés où le gagnant emporte toute la mise est très différente de l’économie industrielle. Dans celle-ci, il y a des marchés stables et les recettes sont en proportion du talent et de l’effort ; sur les marchés où le gagnant emporte tout, la concurrence est très instable et très asymétrique. Les innovateurs gagnent en proportion et dominent leurs marchés, mais ils sont vulnérables par rapport à la génération suivante d’innovateurs.

Dans une économie de superstars, il se produit un changement fondamental de la structure même de la distribution. Quand les revenus sont proportionnels à la performance absolue, la distribution correspond à peu près à celle des capacités et des efforts. Plus on va vers des extrémités, moins il y a de participants. En revanche, les marchés de superstars sont souvent mieux décrits par la courbe de Pareto ou loi de puissance, dans laquelle un petit nombre de personnes capte une part disproportionnée de gains. On la définit souvent par le principe de 80-20, où 20% des participants emportent 80% des gains. La distribution des livres sur Amazon obéit à cette loi de puissance. Ce type de distribution est dite « à queue épaisse », ce qui signifie que la probabilité d’événements extrêmes est beaucoup plus élevée que dans une distribution normale.

Les autres modèles sont des mélanges de différents types de distribution. L’économie des États-Unis dans son ensemble peut être définie comme un mélange de distributions suivant une loi log-normale et de distribution suivant une loi de puissance, celle-ci correspondront aux revenus des très riches

Le passage d’une distribution normale du revenu à une distribution suivant une loi de puissance a des implications capitales : Kim Taipale estime que « l’époque des distributions en cloche qui supportaient une classe moyenne abondante est terminée ; désormais la distribution des opportunités économiques suivra une loi de puissance. L’éducation, à elle seule, ne pourra pas compenser la différence ». Cette évolution bouleverse les modèles mentaux qui nous permettent de comprendre le monde, la plupart d’entre nous ayant l’habitude de raisonner en prenant pour exemple un prototype, comme « l’électeur ou le consommateur moyen ». Concrètement, cela signifie que quand la distribution des revenus obéit à une loi de puissance, la plupart des gens seront en-dessous de la moyenne. De plus, avec le temps, le revenu moyen pourra augmenter sans que s’accroisse pour autant le revenu médian. Les distributions qui suivent une loi de puissance ne font pas qu’accroître les inégalités de revenus : elles bouleversent nos intuitions.

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3 réflexions sur « Le chapitre 10 de Le deuxième âge de la machine de Brynjolfsson et McAfee »

  1. Ce billet, fort intéressant, propose me semble-t-il la solution à l’important problème qu’il soulève: aux EU, sous Eisenhower, le taux marginal d’imposition était de 90%, sous Reagan, de 50% et aujourd’hui de 35%. Donc, un moyen possible de revenir d’une distribution « de puissance » a une distribution « normale » serait d’ajuster à la hausse les taux d’imposition, de manière (très) fortement progressive, voire confiscatoire dans certains cas: si l’on taxe 90% d’un revenu de 10 millions de dollars, il reste largement de quoi vivre. Cela éviterait par exemple ce spectacle consternant (terme se situant très en-deça de ma pensée réelle) de Gattaz se payant un « chasteau » à 11 briques après avoir été l’inspirateur de toutes les lois de régression sociale votée dans ce pays de puis des années (http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20170823.OBS3687/bientot-a-la-retraite-pierre-gattaz-s-offre-un-chateau-a-11-millions-d-euros.html)

  2. La starification, elle se voit à plein nez, partout, dans les médias, la publicité, etc… télé, sport, musique, cinéma, écrans en tout genres. D’ailleurs, tentez l’expérience : tapez « Google actualité »; choisissez la rubrique « culture » ; exemple de titre (aujourd’hui) : « Lily Rose Dep sans soutien gorge, très sensuelle cigarette à la bouche » (j’ai pris tout à fait au hasard – notez que je n’ai rien contre elle) – mais …y a un souci avec ce que Google appelle « culture » (ou c’est moi qui a un souci ?). En fait, non, je crois seulement que c’est un business model très bien conçu, ou dit plus vulgairement, une machine à fric bien huilée. Ce n’est pas que j’en veuille à ces personnes, c’est seulement que des fois je m’inquiète un peu de cette marchandisation du cerveau (suivant la formule célèbre et bien construite : « pour qu’un message soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible. C’est à dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » (j’ai pas résisté à rapporter la citation en entier (Le Lay, 2004 : ce jour là, il a du vouloir fanfaronner un peu trop et a vendu la mèche…). No comment. L’omniprésence des écrans aujourd’hui pose question (on estime par exemple, que les jeunes américains passent en moyenne 7h30 par jour devant les écrans…).
    A propos du mot « Talent » : voilà un joli mot, apparu récemment dans le novlangue politico-médiatique ; très macronesque (non, je ne pense pas que du mal de Macron), vs attalien (il avait employé le mot avant), et aperçu auparavant sortant de la bouche de Carlos Gohsn par exemple. C’est un mot qui doit faire parti du lexique de toutes les écoles de commerce dignes de ce nom (sous-entendu, si vous êtes là, c’est par votre talent, ça justifie que vous fassiez parti de l’élite, et c’est pour ça que vous percevrez de telles rémunérations…etc.)….Bref, l’argent roi.

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