« À quoi bon penser à l’heure du grand collapse ? », dans toutes les bonnes librairies

Extrait de la préface par Jacques Athanase Gilbert et Franck Cormerais

Comment présenter Paul Jorion ? Il doit sa célébrité au fait qu’il a anticipé la crise de 2008 dans un ouvrage de 2007, repéré par Jacques Attali : Vers la crise du capitalisme américain ? Cela a eu pour effet que Paul Jorion a été considéré à la fois comme un économiste et une sorte de Cassandre. Cette image véhiculée par les médias est ambivalente dans la mesure où elle l’a fait connaître mais l’a aussi enfermé dans un domaine étroit. Il fait partie de ces personnes qu’on sollicite en temps de crise. Son ouvrage Le dernier qui s’en va éteint la lumière a conforté cette image d’oiseau de mauvais augure qui annonce rien moins que l’extinction de l’espèce humaine. Paul Jorion est-il crédible en « collapsologue » ?

[…] La deuxième cause de la célébrité de Paul Jorion est son blog. […] Paul Jorion fait partie de ces intellectuels qui ont privilégié une relation directe avec le public pour produire une pensée à côté ou hors de l’institution. En général une telle attitude suscite une certaine réticence de la part d’un monde universitaire qui privilégie en toutes situations le jugement par les pairs. Il est évident que les formes de l’engagement ont radicalement changé depuis l’avènement du digital et le mode d’échange de Paul Jorion avec les internautes présente une interaction assez originale entre les lecteurs/contributeurs et l’auteur qui produit une circulation inédite à ce niveau, celui d’un travail de pensée et de recherche de très haute tenue.

Toutefois la véritable originalité de Paul Jorion se situe ailleurs et même tout à fait ailleurs […] Comment situer Paul Jorion ? Ses multiples identités disciplinaires ne permettent pas de le cerner facilement. Il y a quelque chose chez lui du savant de la Renaissance qui pouvait réunir dans son savoir et ses pratiques des domaines très différents qui pourtant se trouvaient reliés d’une certaine façon. Et aussi sans doute un peu de la figure de l’intellectuel d’après guerre qui n‘hésitait pas à intervenir dans le débat public. Aujourd’hui les intellectuels médiatiques sont souvent des penseurs sans œuvre, ce qui ne veut pas dire sans livre ! Ils en publient même beaucoup mais aucun ne dépasse la lecture de saison. Ce sont des pamphlétaires comme on disait avant l’invention des médias de masse. Et de plus en plus souvent des économistes qui viennent en expert décrypter une actualité qu’ils n’ont pas prévue mais qu’ils considèrent a posteriori comme inévitable et qu’ils peuvent expliquer selon un modèle d’anticipation qui n’a pas marché mais qui fonctionnera certainement demain. Il est plutôt amusant que Paul Jorion ait acquis une partie de sa réputation sur sa prévision de la crise de 2008. A l’entendre, dans les salles de marchés, « tout le monde savait » que le système n’était pas tenable, mais chacun pensait pouvoir sortir à temps. Etrange pouvoir par conséquent de savoir voir ce que chacun peut constater mais de dire ce que chacun tait. C’est la situation de l’enfant dans le conte d’Andersen Les habits du roi. Le lanceur d’alerte n’est pas seulement celui qui sait ce que les autres ignorent. Il est aussi celui qui a le courage de rompre le mur du silence parce qu’il dispose de l’outillage critique qui l’y autorise. Il sait formuler et décrire ce qui s’effondre. Il se trouve en l’occurence que le collapsologue est un anthropologue.

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