UNE DYNAMIQUE EST ENCLENCHÉE EN ITALIE, le 28 mai 2018 – Retranscription

Retranscription de Une dynamique est enclenchée en Italie. Merci à Catherine Cappuyns !

Bonjour, nous sommes le 28 mai 2018 et le sentiment que j’ai c’est qu’il y a une dynamique qui s’est enclenchée, il y a un mouvement qui est en marche en Italie. M. Mattarella, le président de la République, a cru bon de refuser la proposition faite par la Lega et Cinque Stelle d’avoir M. Paolo Savona comme ministre de l’économie et des finances en Italie. Il a mis son véto à ça. Du coup M. Giuseppe Conte qu’il avait pressenti comme Premier ministre a jeté l’éponge et le président de la République a nommé ce matin M. Carlo Cottarelli Premier ministre, ou il lui a demandé d’envisager la constitution d’un gouvernement.

Ce Monsieur, c’est un ancien du FMI (Fonds Monétaire International). Il est surnommé « Les ciseaux » en raison de sa capacité à couper dans les budgets dans un gouvernement précédent. Il n’aura pas le soutien du Parlement. Il n’aura certainement pas celui de Cinque Stelle ni celui de la Lega, ni celui de Forza Italia de M. Berlusconi qui l’a déjà dit. Donc il va avoir un gouvernement comme on dit « de techniciens » qui va pourvoir avancer jusqu’aux prochaines élections.

Mattarella a quand même fait un très mauvais calcul, très mauvais calcul, parce que – je ne suis pas le seul à le dire – si la Lega et Cinque Stelle ont eu 49% des voix aux élections qui viennent d’avoir lieu, je l’ai dit hier à tout hasard – mais je ne crois pas me tromper beaucoup – qu’ils en auront 65 la prochaine fois qu’on votera. Donc, M. Mattarella en fait n’a reculé que pour mieux sauter. Et ça ne va pas arranger les affaires de l’Europe, ni de la zone euro, ni de l’Union européenne parce que, la prochaine fois, les Italiens vont encore se fâcher davantage et ils diront : « Est-ce qu’on est en démocratie ou pas ? ». Enfin, ils le disent déjà ce matin donc (rires) je ne cours aucun risque. Est-ce que tout est verrouillé, est-ce que c’est un système à cliquets, comme je dis : « un mécanisme à cliquets » ou est-ce que les gens peuvent encore voter et que ça fasse une différence ?

Alors, on reproche bien entendu tout de suite, il y a tout de suite ce vocabulaire : « technicien » d’un côté et « populiste » de l’autre. Pourquoi est-ce qu’on dit que M. Cottarella serait un technicien ? Eh bien, parce que c’est l’habitude parmi les ultralibéraux de considérer que leurs collègues sont des techniciens. Et pourquoi ? Parce que le discours qu’ils tiennent, c’est un discours idéologique et dogmatique qui consiste à dire : « Nous, on ne fait pas de politique, on ne fait que de la technique et, pour preuve, regardez ce que disent les économistes, ils disent exactement la même chose que nous : regardez ce que disent les comptables : ils disent exactement la même chose que nous. Ce sont des techniciens aussi et ils nous disent que nous sommes dans la bonne technique ».

Ce qu’ils ne disent pas, c’est que leur supposée technique, c’est une idéologie : l’idéologie ultralibérale ; c’est un dogme, ça repose sur un savoir qui ne tient pas debout et tout ça n’est pas plus de la technique qu’autre chose, c’est un pouvoir politique bien particulier, ça s’appelle l’ultralibéralisme. Moi j’appelle ça « la religion féroce » et c’est un truc qui nous dit essentiellement qu’il faut recréer une nouvelle féodalité sur le pouvoir de l’argent. Elle est déjà là mais enfin, comment dire, il faut la renforcer encore et la mettre à l’avant des choses et ce sont des gens qui nous disent, je ne vous apprends rien, qui nous disent comme M. Trump que c’est l’argent qu’on fait qui décide de qui vous serez et du pouvoir que vous aurez, et il n’y a pas que M. Trump, vous le savez en Italie, oh pardon (rires), aux Etats-Unis qui nous dit ce genre de choses. Il y a aussi M. Cottarelli qui le dit en Italie d’une certaine manière mais il y a aussi M. Ségéla avec sa Rolex, sa fameuse Rolex. Comment ce type n’est pas mort, (rires) je dirais, de honte aussitôt avec sa Rolex, à quarante ans ou à cinquante ans, je n’en sais rien ? Mais aussi, il y a d’autres personnes qui sont au pouvoir dans d’autres pays qui vous disent que c’est la capacité à faire des millions ou des milliards qui va décider, qui va expliquer au monde le caractère que vous avez et la personne que vous êtes en réalité.

Alors, contre ça, contre ces discours « techniques », se tient un discours « populiste ». C’est un discours que je n’approuve absolument pas, c’est un discours qui est plein de trous, c’est un discours qui est conspirationniste et qui est tourné vers des boucs émissaires qui sont des étrangers, qui pour une raison quelconque sont considérés comme étant la source de tous nos problèmes. Ce savoir est plein de trous, il est bouché par des tas, comment dire, de cornichonneries pour remplacer ce qui manque. Mais si je n’approuve pas, parce que c’est faux et c’est très dangereux, il faut quand-même bien dire à la décharge de ceux qui le tiennent qu’on ne leur donne pas beaucoup le choix de dire autre chose ; que s’ils expriment leur colère, il faut bien qu’il y ait des mots qui sortent de leur bouche et que si on leur a coupé l’accès à un savoir véritable sur cela, par exemple en ne donnant pas aux gens qui parlent de ce genre de choses la possibilité de s’exprimer dans les journaux, d’avoir des postes universitaires, des postes de recherche, etc. les autres, quand ils ne sont pas contents, ils sont bien obligés de dire quelque chose.

Pourquoi tout cela est mal enclenché ? Parce que le choix de M. Mattarella de ne pas approuver M. Savona aura des conséquences très très graves pour l’Europe. Ça va provoquer des remous et ils sont déjà là dans la zone euro. Ça va provoquer des remous dans l’Union européenne et ça va mettre une fois de plus ces gens qui sont au pouvoir, ces gens de la Troïka, ces gens de la religion féroce, devant leurs responsabilités par rapport à ça. Et leur responsabilité, c’est de refuser de discuter des choses, c’est de refuser la moindre correction, le moindre amendement, la moindre amélioration à leur système.

Et je vais terminer là-dessus : pourquoi, pourquoi est-ce qu’ils font ça ? John Maynard Keynes l’a déjà dit dans les termes qui convenaient dans les années trente. Il a dit la chose suivante : « Ecoutez, moi je propose des mesures de bon sens pour essayer d’améliorer le système, pour qu’il ne s’écroule pas complètement. Et qu’est-ce qu’on me dit pour la moindre proposition que je fais ? On me dit : « Non, ce n’est pas possible. Non, non, on ne peut pas faire ça ! », etc. etc. « Pourquoi ?, dit-il, alors que ce sont des améliorations, alors que tout le monde est d’accord pour dire que ce sont des corrections. Pourquoi tiennent-ils ce discours complètement irrationnel ? » Et là, il le dit : « Parce que ces banquiers – parce qu’il les a appelés comme ça – ont peur que la moindre amélioration, le moindre changement dans le système conduise inéluctablement à la solution qui serait la solution de long terme, conduise inéluctablement à une remise en question du capitalisme et à la venue du socialisme ». Et c’est pour ça qu’ils refusent de toucher à quoique ce soit. Alors, qu’est-ce qu’ils font ? Ils laissent pourrir la situation. Ils laissent les autres tenir des discours pleins de trous populistes en se disant qu’il y a toujours une solution de rechange et on l’a vu dans certains pays : c’est que le jour où il faudra passer par un régime autoritaire pour continuer à faire comme on faisait avant, eh bien, on regardera ça avec une certaine sympathie quand même en se disant que ça vaut mieux que le socialisme. Ce que je vous dis là, ça s’est passé dans de nombreux pays : la solution de rechange de l’ultralibéralisme. Écoutez les paroles de M. Hayek, écoutez celles de M. Friedman. Ecoutez M. Hayek en visite enthousiaste au Chili [de Pinochet]. M. Hayek, pour ceux qui ne savent pas qui c’est, grand théoricien de l’ultralibéralisme : « Je préfère un système libéral sans démocratie à une démocratie sans système libéral ». Il l’a quand même dit ! C’est la logique de M. Hitler quand même ! Je ne donne pas des points Godwin comme ça ! Je ne distribue pas ça juste pour le plaisir !

Alors, voilà : ça, ce sont ces gens-là. Ils ont deux solutions : la solution qui est de bloquer tout et d’avoir une religion féroce qui décide de tout ou bien, ils ont une solution de rechange. Ni l’une ni l’autre ne conviennent à des gens comme nous. À des gens comme moi et à des gens comme vous, j’espère.

Je suis peut-être un peu plus, comment dire, un peu plus fâché que d’habitude mais c’est parce que la colère italienne est communicative, vous le savez bien. Tout ça, comment dire, s’exprime toujours de manière peut-être plus sincère mais en tout cas plus volubile qu’on ne le fait par ici.

J’ai peut-être fait une petite concession à ce que je vois sur les vidéos que je regarde sur les sites italiens en essayant de comprendre avec le peu d’italien que je possède.

Voilà. Allez, à bientôt.

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