Transhumanisme : la notion de « dignité humaine » est-elle dépassée ? le 21 juin 2018 – Retranscription

Retranscription de Transhumanisme : la notion de « dignité humaine » est-elle dépassée ? Merci à Marianne Oppitz !

Bonjour, nous sommes le jeudi 21 juin 2018 et j’ai mis un petit billet ce matin sur le blog pour expliquer pourquoi j’étais à ce point absent. Mais, c’est parce que je suis impliqué de différentes manières – je suis l’un des organisateurs – du colloque qui a lieu en ce moment à l’Université Catholique de Lille sur le transhumanisme ou les transhumanismes, si vous voulez. Et j’y participe de différentes manières : tout à l’heure, j’organise avec Michel Saloff Coste un atelier de discussions sur les avenirs qui s’ouvrent à nous ; hier, j’ai présidé un groupe qui s’intéressait tout particulièrement au rapport entre Nietzsche et différents courants posthumanistes et transhumanistes et, demain, je présiderai un autre groupe sur les rapports entre religion chrétienne et transhumanisme ; mais, ce matin, je dirais que mon implication principale, c’était un grand débat organisé entre Stefan Lorenz Sorgner et moi-même.

Et parmi les grandes cessions plénières, il y avait hier, donc Joëlle Proust et demain, Bernard Stiegler. Alors, Joëlle Proust, il faut dire qu’elle nous a tous un peu époustouflés en venant avec une grille de lecture du transhumanisme tout à fait à elle – je ne l’avais jamais entendue – et tout à fait particulière à propos des modifications cognitives liées au transhumanisme. On s’intéresse beaucoup au transhumanisme par rapport à des innovations techniques, comme l’intelligence artificielle dans des robots et des machins comme ça. Mais, elle s’est intéressée aux changements dans notre « cognition », dans notre psychologie – des choses qui vont changer et qui changent déjà – et auxquelles nous devrions faire très, très attention. Alors, Stiegler, ça c’est demain. Je vous en parlerai peut-être ensuite, je ne vais pas vous en parler maintenant.

Mais, je voudrais quand même vous dire un mot sur ce qui s’est passé ce matin : c’était donc ce débat entre Sorgner et moi. Alors, il faut dire que Sorgner est connu. Il est connu dans le monde de la philosophie autour du transhumanisme. Il a proposé, lui-même, dans un manifeste – avec un certain Jaime del Val en 2010 – ils ont proposé un manifeste métahumaniste et ça fait partie des choses dont j’ai discuté, ce matin.

Alors, pourquoi est-ce qu’il y avait un débat et pourquoi il n’a pas fait simplement un exposé ? Eh bien, je vais vous l’expliquer, je dirai franchement, qu’au moment où on a discuté de l’organisation, j’ai été mis, un peu, devant le fait accompli. C’était avant qu’on invite véritablement Joëlle Proust et Stiegler, essentiellement par mon intermédiaire. Sorgner avait été invité et j’avais le sentiment qu’il n’était peut-être pas bon de faire de lui un invité d’honneur, en raison des valeurs qu’il défend. Et, en particulier, une déclaration de sa part que je lui ai présenté – ce matin – dans la discussion. Dont je lui ai demandé de bien confirmer que c’était lui qui avait dit ça et s’il assumait toujours ce qui avait été dit là. Et il a dit : « oui ».

La phrase est à peu près la suivante – je crois que je la connais par cœur – « Dans la perspective de mon perspectivisme, il n’y a pas de raison de privilégier la représentation de la dignité humaine par rapport à un système comme celui d’Adolf Hitler ou de Pol Pot » [*] . Alors, je l’ai lue et j’ai fait la remarque – peut-être pas immédiatement, mais après dans la discussion – en disant que si effectivement sa théorie, son approche perspectiviste, ne permet pas de faire la distinction entre une philosophie – comment dire ? – un principe de dignité humaine, et le système d’Adolf Hitler et celui de Pol Pot, il aurait fallu peut-être qu’il ait la réaction qui est la mienne, c’est-à-dire de mettre son truc tout de suite à la poubelle et de se rendre compte qu’il y avait une erreur flagrante dans son raisonnement. Mais non ! Il m’a remercié d’avoir cité cette phrase. Il m’a remercié [rires] et il a essayé de la défendre.

Et hier, j’ai parlé – à propos des idées qu’il défend – j’ai utilisé l’expression française qu’il y a un peu de la « philosophie pour épater le bourgeois ». C’est-à-dire d’accumuler les paradoxes, d’accumuler les phrases choquantes, essayer effectivement d’attirer l’attention en provoquant – je dirais – une espèce de terreur intellectuelle devant ce qu’on dit.

Alors, c’est un grand jeune homme qui connaît bien la philosophie, mais, est-ce qu’il faut défendre des idées de cet ordre là qui sont en fait – appelons les choses par leur nom – qui sont dangereuses ? S’il y a des engouements de la part de la jeunesse pour des idées – comme de dire à la suite de Nietzsche qui a pu le dire – que « l’éthique, c’est un symptôme de décadence uniquement », je ne crois pas que ce soit une bonne chose.

Je suis de formation, anthropologue. Je suis sociologue de formation également. J’ai pu acquérir un savoir de psychanalyste, par ailleurs. Je me suis beaucoup intéressé, vous le savez, à l’économie et à la finance mais j’ai beaucoup lu, aussi, la philosophie. On ne peut pas faire tenir debout une société à partir de principes simplement d’éclatement, de faire exploser tout. Ce n’est pas possible. On peut vivre comme cela, en tant qu’artiste dans son coin, si on veut être un artiste maudit. Pourquoi pas ? On peut même être un intellectuel maudit. Ça peut-être la condition dans laquelle le monde autour de vous, vous met [rires]. Mais ce n’est pas à recommander comme un système global.

Alors, tout ça dérive, effectivement de Nietzsche. J’ai attiré l’attention – Nietzsche, je le connais quand même pas mal – sur le fait que c’est essentiellement un provocateur : il a dit une chose, comme son contraire. C’est une personne qui s’est droguée, dont la folie est probablement une conséquence de son usage massif des drogues plutôt que d’autre chose. On a attribué ça également – autrefois surtout – on a dit qu’il avait dû attraper la syphilis quand il était jeune. Mais, on n’a pas l’impression – de son histoire – que ce soit quelqu’un qui ait eu une activité sexuelle débordante. Pour autant qu’il n’en ait eu aucune [rires]. Il est beaucoup plus probable… il y a un très bon article de Peter Sjöstedt que j’ai déjà cité, qui montre qu’il était un consommateur de drogues dures en quantités tout à fait considérables qui font qu’il est relativement étonnant qu’il n’ait pas cramé son cerveau plus tôt !

Alors, ça ce sont des expériences individuelles. Stefan Zweig, dans son très beau livre, « Le combat contre le démon », où il rassemble trois personnages au destin similaire où la folie et le suicide guettent: Hölderlin, von Kleist et Nietzsche – parle pour eux, de « démoniques » ou de « démoniaques ». J’en ai parlé l’autre jour. Ce sont des personnages qui sont pris par la folie débordante : celle de l’identification au volcan. J’en ai parlé dans une vidéo précédente. Mais, on ne peut pas construire une société… on ne peut pas faire, à partir de là, une société dans laquelle il ne faudrait pas mettre des agents de police à tous les coins de rue. Non pas nécessairement pour arrêter les gens qui le font, mais pour les protéger contre eux-mêmes. Pour les protéger surtout contre eux-mêmes.

Or nous vivons dans un monde… Voilà ! Je l’ai signalé ce matin. J’ai fait une grande ballade – comme je le fais toujours pour aller jusqu’à la Catho – d’une demi heure. Je n’ai rencontré aucun agent de police et en général, je n’en rencontre pas. Nous pouvons, grâce à la morale, grâce au fait que nous avons un social intériorisé, grâce au fait que nous faisons preuve de cette philia dont parlait Aristote : cette bonne volonté que nous mettons tous à vivre dans la vie quotidienne et à faire que les choses marchent et à ne pas rendre la vie impossible à tout le monde. Il faut qu’un cadre comme celui-là, existe.

Alors, j’ai ma théorie. Elle n’est ni sceptique, ni relativiste mais j’insiste sur le fait, je l’ai rappelé : « une morale ou une éthique, correspond à un certain type de société ». On n’est pas obligé d’avoir exactement la même si on est une troupe de chasseurs/cueilleurs où il y a un maximum de 25 personnes, ou si on habite Shanghai où il y a 25 millions d’habitants [Wikipedia : 24,183,300]. Il y a des systèmes qui sont adaptés aux uns et aux autres, mais, c’est toujours des morales. Des morales, c’est toujours de dire : « on ne fait pas ceci » ou « on peut faire cela ». Ça vient compléter des systèmes légaux mais, on ne veut pas que la société fonctionne uniquement, justement, sur une activité de police, sur des tribunaux et sur des gens qu’ont met en prison : ce sont des palliatifs, ça ! Ce sont des choses en plus, c’est pour ceux qui ne comprennent pas du tout ce que c’est qu’une morale quotidienne. Ou alors, ceux qui ont décidé de jouer contre… de profiter du fait que la plupart des gens sont des gens qui se croient les uns, les autres, qui sont honnêtes et ainsi de suite. Et de tirer parti de ça pour avoir une conduite à rebrousse-poil où on va exploiter – je dirais – la bonne volonté des autres. Alors, il faut qu’on arrête ces gens là ou qu’on leurs explique, au moins, que ça ne va pas dans l’ensemble.

Mais, défendre comme le fait Sorgner et… mon désir, ce n’était pas de le décrédibiliser : c’était de contrer ses arguments. Mais, j’ai l’impression que dans la discussion qui a eu lieu ensuite, involontairement de ma part – je ne lui avais pas nécessairement tendu des pièges – mais, je crois que, par les arguments qu’il a donnés par la suite, je crois qu’il s’est décrédibilisé.

Il y a une dame dans l’auditoire qui lui a demandé pourquoi il approuvait une relation… à propos d’un fait divers, il avait dit qu’on n’avait pas le droit d’interdire aux gens d’avoir des relations incestueuses. Alors, il a commenté ça en disant : « Ben oui, en fait oui. Pourquoi pas étendre ça aux animaux en général ? Oui, je suis en effet pour, etc. », c’est-à-dire qu’il a rendu sa position… il a proposé une espèce d’hyper-relativisme où tout est possible, où il n’y a pas de cadre à quoi que ce soit. Et, comme je le dis, je ne voulais pas nécessairement le pousser là-dedans. J’ai été dur dans mes arguments. j’en avais deux de violence de différent degréset, c’est dans la mesure où il devenait de plus en plus radical – dans la discussion ensuite – que j’ai sorti certains lapins de mon chapeau : des choses qu’il avait pu dire, ici et là. Mais, il a abondé dans mon sens et il en a rajouté et j’ai l’impression qu’il a, involontairement, sapé encore davantage la bonne volonté que l’auditoire pouvait avoir vis-à-vis de lui.

Comme je dis, un dialogue est possible dans la société humaine. Si on se reconnaît comme être humain, c’est très bien qu’on discute. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille nécessairement souscrire à n’importe quel système de valeurs qui nous est proposé. Comme je l’ai dit tout à l’heure, Nietzsche a proposé une chose et son contraire. Il nous a surtout proposé des outils de réflexion en nous lançant des défis. Ce n’est pas une mauvaise chose mais on ne peut pas tirer un système, de Nietzsche. On ne peut pas tirer un système en disant : « Maintenant, on va organiser notre vie à partir des choses qu’il a dites ». Non pas parce qu’il a dit une chose et son contraire – ça, c’est certain – mais parce que ce sont des stratégies de dissident. Ce sont des stratégies d’ennemis de l’organisation. Quand on dit que « l’éthique, ça révèle essentiellement de la décadence », non ! Quand on écrit un livre qui s’appelle « L’Antéchrist » et qu’on le sous-titre : « une malédiction sur le christianisme », bon ! c’est très bien ! ça fait réfléchir ! Il y a des critiques, là-dedans, qui sont excellentes contre le christianisme. Mais quand on écrit « Ecce homo », mais quand on écrit « L’Antéchrist », c’est pour faire penser les autres : ce ne sont pas des règles de vie qui valent pour l’ensemble de la population, il faut le savoir.

Bien entendu, il y a des gens qui ont tiré un mauvais parti de ce qui se trouvait chez Nietzsche. Le plus dangereux, bien entendu, c’est Heidegger et, hier, on a cité Heidegger. C’eétait Joëlle Proust, justement, quand Heidegger a dit contre l’humanisme : « L’humanisme n’a pas empêché l’Holocauste ». Là, il faut ajouter la chose suivante, quand même : c’est que l’anti-humanisme d’Heidegger ne l’a pas empêché, lui, d’être membre du parti National-Socialiste et ne l’a pas empêché, non plus, d’être un militant ! Ce n’était pas un tiède, ce n’était pas un type comme ça : un soldat de seconde classe. C’était un militant du National-Socialisme.

Alors, son anti-humanisme, à lui, ne l’a pas empêché de faire des choses abominables, d’être caution de choses abominables. On parle parfois de critiques, ici ou là, qu’il aurait adressées au système ambiant, mais ce n’était pas cela : il a été un fonctionnaire du nazisme et, il y a non seulement ça, mais il y a une parenté réelle entre sa pensée et le nazisme : c’est véritablement la philosophie du nazisme et il y a là-dedans, un « Viva la muerte ». il y a là-dedans une croisade, véritablement, contre la rationalité, contre la philosophie elle-même.

Je l’ai déjà dit souvent : il n’est pas un mauvais philosophe, il connaît très bien la philosophie. Si vous voulez comprendre Hegel, il faut absolument lire ce que Heidegger a écrit sur Hegel. Mais, c’est un ennemi de la pensée, il faut bien le savoir. C’est un ennemi de la pensée et ce n’est pas par hasard qu’il s’est trouvé être un idéologue du parti nazi. Mais, on ne peut pas dire, voilà, Heidegger c’est intéressant et on met entre parenthèse – comme une anecdote, [que son système] philosophique est en conformité totale avec les idées de ce mouvement. Voilà !

J’arrête là-dessus. J’avais envie de vous parler de ce qui est en train de se passer, en ce moment, à Lille et je vous reviens, sans doute, sur les choses de l’actualité. j’espère pas immédiatement, mais très bientôt !

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[*] « Dies bedeutet auch, dass dem vorherrschenden Konzept der Menschenwürde aus der Perspektive des Perspektivismus kein höherer Status hinsichtlich der Erkenntnis der Wahrheit in Korrespondenz zur Wirklichkeit zukommt als den Konzeptionen Adolf Hitlers oder Pol Pots. »

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