Lundi matin : Trump a la gueule de bois, le 27 août 2018 – Retranscription

Retranscription de Lundi matin, M. Trump a la gueule de bois. Merci à Olivier Brouwer, à Éric Muller et au Retranscripteur Masqué !

Bonjour, nous sommes lundi 27 août 2018, et aujourd’hui, mon exposé s’intitule : « Lundi matin, M. Trump a la gueule de bois. »

Alors, pourquoi a-t-il la gueule de bois, et de manière assez solide ? Parce que nous savions déjà depuis le mois de mars que son avocat personnel, M. Michael Cohen, avait été arrêté, et qu’avaient été saisis absolument tous les documents en sa possession. Certains étaient couverts par le secret des communications entre un avocat et son client, mais finalement pas grand-chose dans tout ce qui a été saisi qui pouvait relever de cette catégorie-là, et on a appris rapidement que M. Cohen était quelqu’un de très prudent et qu’il enregistrait tout, et donc voilà : tout ça se trouve là. Alors, ce n’est pas une bonne chose, tout le monde est d’accord, quand vous avez des ennuis en justice, si on saisit tous les dossiers de votre avocat.

Ce n’est pas tout. On avait appris, la semaine précédente, que M. Donald McGahn, qui était – qui est toujours, d’ailleurs – le conseiller juridique de la Maison-Blanche, avait passé trente heures à déposer devant la commission Mueller, qui enquête sur une collusion éventuelle de l’équipe Trump avec la Russie, mais aussi [sur] toutes les tentatives d’obstruction, d’entrave à la justice, qui ont pu avoir lieu depuis, venant de la part de M. Trump, pour empêcher que cette enquête sur la collusion éventuelle avec la Russie ait véritablement lieu. Trente heures de discussion, c’est beaucoup. On peut raconter pas mal de choses en trente heures. Donc, mauvaise nouvelle aussi pour M. Trump. Il a découvert que son conseiller juridique à la Maison-Blanche avait décidé, depuis pas mal de temps, pour se protéger lui d’une certaine manière, de défendre l’institution de la présidence plutôt qu’un président en particulier, à savoir M. Trump.

Alors, c’est déjà pas mal d’informations, mais ça ne s’arrête pas là. Pour M. Cohen, on a appris pas mal de choses, quand il a fait sa déposition, [il a plaidé] coupable mardi, devant une cour de Manhattan (Southern District of New York) de huit chefs d’inculpation. Six qui portent sur des affaires d’impôts, et deux qui portent sur des infractions aux lois sur les campagnes électorales.

Alors, Michael Cohen, [Donald] McGahn. On a appris aussi que M. David Pecker et M. Dylan Howard, qui dirigent la compagnie American Media, dont la principale publication est le National Enquirer, publication qui s’était fait une spécialité, depuis pas mal de temps d’ailleurs, d’étouffer les affaires, la presse négative autour de M. Trump, en promettant aux personnes qui avaient des informations de les publier et de les payer pour les publier, et en fait, c’était de la hush money, de l’argent pour faire taire. L’intention n’était jamais de publier ces choses-là. Cette compagnie, ce magazine, ont non seulement diffusé essentiellement des informations favorables à M. Trump et défavorables à ses adversaires, mais ont aussi étouffé toutes les nouvelles potentiellement négatives. Ils sont sortis de leur rôle d’organe de presse légitime. M. Howard et M. Pecker ont droit à l’immunité et vont pouvoir dire tout ce qu’ils savent sur les dossiers qui ont été enterrés par leurs soins dans leur coffre-fort dont il est beaucoup question.

Alors, avocat, conseiller juridique de la Maison-Blanche, personnes qui se sont occupées des relations publiques, de la com’ de M. Trump de manière agressive… Dernière nouvelle : dans la semaine, M. Allen Weisselberg, le comptable de M. Trump va se mettre ou s’est déjà mis à table, lui aussi. Le comptable de la Trump Organization, mis en cause pour les payements pour faire taire certaines jeunes personnes du genre féminin qui ont eu des liaisons avec M. Trump, le comptable de M. Trump, est maintenant lui aussi du côté de la justice. Viennent s’ajouter à cela, et on le savait depuis un certain temps, les enregistrements, deux cents selon elle, de Mme Omarosa Manigault-Newman, confidente de M. Trump à la Maison Blanche, licenciée, et qui a, elle aussi, pas mal de dossiers avec elle.

Au moment où M. Michael Cohen se choisit comme avocat un certain Lanny Davis, qui est un ami de la famille Clinton, fuite un enregistrement d’une conversation entre M. Michael Cohen et M. Donald Trump – personne n’a le moindre doute sur le fait qu’il s’agit bien de cette personne-là, du Président au bout du téléphone – et on écoute (je ne sais pas, c’est une vingtaine de secondes), et la presse s’interroge beaucoup sur le fait de savoir : « Est-ce que c’est bien M. Trump qui a prononcé le mot : ‘en argent liquide’ (cash), ou bien est-ce que c’est M. Cohen ? », parce que bien entendu, vous le savez, des opérations en argent liquide, quand il s’agit de sommes de 130.000 dollars, comme c’était le cas à propos du versement, en effet, à Mme Stormy Daniels (de son vrai nom Stephanie Clifford), ça met la puce à l’oreille, en tout cas des impôts !

Quand j’ai entendu, moi, cette conversation, il y a une autre chose qui m’a frappé. En fait, pour être honnête, je n’avais pas entendu cette histoire d’argent liquide. Ce qui m’a frappé, c’est que M. Michael Cohen dit : « Je me suis arrangé, pour tous ces transferts, avec Allen. » Et on entend le Président qui dit oui…, et il dit : « Allen Weisselberg. » Bon, ça, ça m’a frappé. Pourquoi, quand M. Michael Cohen dit qu’il a arrangé les versements avec – bien entendu le comptable de M. Trump – pourquoi prononce-t-il clairement le nom de la personne ?

Mon hypothèse, et je crois que c’est l’hypothèse de tout le monde, c’est parce qu’on a, sinon l’intention de le faire entendre à quelqu’un d’autre, en tout cas on a l’intention que le jour où quelqu’un d’autre l’entend, il n’y ait pas la moindre ambiguïté de qui il s’agit, qu’on n’aille pas chercher parmi tous les « Allen ». Est-ce que ce ne serait pas par hasard le poète beat Allen Ginsberg ? Ce ne serait pas M. Alan Greenspan, à la tête de la Federal Reserve il y a pas mal d’années ? Non ! M. Cohen dit : « C’est Allen : ALLEN WEISSELBERG ! » Bon. Allen Weisselberg, c’est effectivement le comptable impliqué, comme ça, par M. Cohen, pour le jour où on lui saisirait sa bande – ou bien où il la sortirait lui-même pour se défendre – qu’on N’ait aucun doute sur à qui il fait allusion, de qui il s’agit.

Vous allez voir, ce n’est pas un coq-à-l’âne, ce n’est pas une digression.

Il y a, en 2009, une revue d’anthropologie qui m’a demandé : « Comment devient-on l’anthropologue de la crise ? » Alors, j’étais un peu perplexe : on était juste après l’effondrement de septembre 2008, de la crise des subprimes, et j’ai demandé à un de mes fils : « Comment est-ce que je vais répondre à ça ? » et il m’a dit : « Eh bien… dis comment tu es devenu l’anthropologue de la crise. »

Et donc j’ai fait ce texte, et je l’ai donné à la revue Terrains, la revue d’anthropologie, et ils me l’ont refusé. Ils ont dit : « Non, non, ce n’est pas du tout ça qu’on voulait dire ! » – bon, en fait voilà, mon fils et moi, on s’était complètement trompé – « On voulait dire, simplement, quel regard porterait un anthropologue sur la crise ? » Alors je me retrouvais avec mon texte, je l’ai publié sur mon blog et aussitôt ça a été vu par la revue Le débat, que vous connaissez sans doute, dirigée par M. Pierre Nora et M. Marcel Gauchet, qui l’ont publié. Et beaucoup plus récemment, on a republié un extrait de cela dans ce livre qui s’appelle À quoi bon penser à l’heure du grand collapse, qui est un entretien de ma part avec MM. Jacques Athanase Gilbert et Franck Cormerais.

Bon, pourquoi est-ce que je parle de ça ? Parce qu’une des questions qu’il faut aller résoudre, c’est à quel niveau est-ce que j’ai fonctionné dans les banques américaines où j’ai travaillé pendant douze ans, et en particulier dans les secteurs, d’abord prime et puis dans le secteur subprime.

J’ai expliqué que mes compétences dans le domaine – je ne connaissais pas la finance au départ, mais enfin, j’ai acquis ça sur le terrain, j’ai appris ça en mettant les mains dans le cambouis – font que – et puis bon, j’avais un doctorat et ainsi de suite, je connaissais pas mal l’informatique – je comprenais un peu tout ça. On s’est mis à se tâter au niveau de la direction des banques où je travaillais pour savoir jusqu’à quel niveau on allait me faire monter. Et là, j’ai compris qu’il y avait un plafond de verre dont j’ai parlé justement dans ce texte. Ce plafond de verre, c’est qu’on vous teste un petit peu, petit à petit sur votre tolérance à la fraude. On vous mêle à des histoires de rétrocessions, 5% sur des petits machins, et on regarde comment vous réagissez. Et si vous ne dites rien, c’est déjà suspect, parce qu’il faut que vous manifestiez un grand enthousiasme sinon vous êtes suspect a priori.

J’avais signalé [dans ce texte] : Comment appelle-t-on le fait que vous soyez allergique à la fraude, si c’est le cas (c’était le cas pour moi) ? On dit : « Il n’a pas l’esprit d’équipe ». C’est le langage codé qu’on utilise pour dire que c’est quelqu’un qui va vouloir faire les choses honnêtement et qui, du coup, est un danger. Il ne faut surtout pas le – ou la – faire venir au niveau de la direction.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que M. Trump est en train de le découvrir. Il est en train de découvrir que si on est un homme ou une femme d’affaires – je ne sais pas s’il faut dire un homme d’affaires véreux, c’est son cas ! – qui dirige une grosse entreprise, on a dû faire preuve, comment dire ? d’esprit d’équipe [rires]. Ce qui veut dire que si on vous fait venir à un poste important dans l’administration ou au gouvernement, à la direction des États, vous y arrivez avec de très nombreuses casseroles. Et que si vous dérapez un petit peu… – un petit peu ce n’est pas grave, je vous l’ai dit, ça a été le cas un peu de M. Ronald Reagan au départ, ça a été surtout le cas de Mme Thatcher – ce n’est pas grave : il y a une certaine tolérance à ça, mais il y a des choses à ne pas faire. Par exemple, raconter des secrets d’état à l’ambassadeur russe quand il est en visite, et au ministre des Affaires étrangères de la Russie. Lui dire que c’est un agent israélien qui a diffusé telle et telle information, ce n’est pas bon : l’espionnage n’aime pas qu’on trahisse les secrets comme ça, surtout avec les gens qu’on suspecte d’être la cause de la raison pour laquelle on espionne [rires]. Donc ça, il ne faut pas faire : là, on dépasse les bornes, et là, l’institution va réagir. Je l’ai déjà dit : ce n’est pas une histoire de deep state, ce n’est pas une histoire de complot ceci-cela – c’est le système immunitaire d’un état. Quand on touche à certaines choses, à ce moment-là les leucocytes, les globules blancs se mettent en marche, et on va éliminer l’élément extérieur agressif.

Et donc, on se trouve dans la situation où il y a une personne qui n’a pas vendu la mèche : c’est M. Manafort. M. Manafort qui, lui, sait sans doute s’il y a eu collusion au sens information véritablement payée, véritablement transférée directement de Russes à des Américains, d’argent payé en retour… M. Manafort sait ça. Et là, on a fait pression sur lui, il a été condamné dans un procès qui s’est terminé mardi, quasi simultanément d’ailleurs avec la déclaration coupable de M. Michael Cohen, et M. Manafort n’a pas encore craqué [on a appris hier 28 août qu’il était en fait en négociation à propos de sa collaboration éventuelle alors que son procès se déroulait]. Lui, le lien immédiat avec une éventuelle collusion avec la Russie, lui, il est toujours là.

Et comme j’ai attiré votre attention là-dessus pendant la semaine écoulée, finalement, c’est devenu absolument indifférent : il y a suffisamment de choses maintenant, avec l’avocat, avec le comptable, avec les agents de presse délégués, avec le conseiller juridique de la Maison-Blanche, avec Mme Omarosa Manigault-Newman qui a ramassé tout ce qui traînait encore, et tout ce qu’on aurait pu ne pas savoir, sur des bandes…

Finalement cette histoire de la collusion avec la Russie, on finira par la savoir. On saura si c’est oui ou si c’est non, de quelle manière, etc. Mais d’une certaine manière, M. Mueller, et ça je l’ai dit dès le départ, c’est un monsieur qui va simplement pousser à la faute. Il va pousser à la faute M. Trump, il va se contenter de faire cela. Et c’est ce qu’on peut voir.

Alors, la commission Mueller déposera ses conclusions, mais ça arrivera, je dirais, après la conclusion. Il y a, dans tout ce qu’on a appris et dans tout ce qu’on va apprendre, tout ce qu’on a appris la semaine dernière et tout ce qu’on va encore apprendre avec les gens qui ont reçu l’immunité pour dire ce qu’ils savent… il y a suffisamment pour impeach M. Trump. Il y a même probablement cinquante fois trop. Tout va apparaître : l’argent sale, les collusions d’ordres divers, qu’il n’y a pas seulement la Russie, qu’il y a aussi le Hmhm et puis le Hinhin – là, je ne dis rien, parce que, moi, vous savez, je ne parle que d’informations qui sont confirmées.

Voilà. Voilà où on en est. Voilà pourquoi M. Trump s’est réveillé – je crois que c’est dans la nuit de mercredi à jeudi à une heure du matin, parce qu’il va dormir très tôt, ça on le sait [sourire] – pour tweeter en lettres majuscules : « PAS DE COLLUSION AVEC LA RUSSIE ! CHASSE AUX SORCIÈRES ! » Et tous les greffiers de tribunaux, tous les procureurs spéciaux, à Manhattan, à Alexandria en Virginie, à Washington, tous ces gens-là s’en fichent absolument : tout ça viendra après. On saura exactement ce qui s’est passé une fois que M. Trump sera sorti du paysage. Il y a trop de choses, trop de choses, et comme vous le savez, il se sent vulnérable, non pas tellement sur les libertés qu’il a prises avec la loi dans ses affaires, mais la chose à laquelle il est sensible, de manière qui paraît excessive à pas mal de gens, c’est sa relation avec sa fille, c’est sa relation avec ses deux fils. Et là aussi, je crois qu’il ne sera même pas nécessaire de les inculper les uns ou les autres pour ce qu’ils ont fait : le simple fait qu’on peut les arrêter d’un jour à l’autre, je crois que c’est en train de miner entièrement M. Trump.

Et comme je dis, si on les arrête, ce sera sur des choses tout à fait justifiables et tout à fait justifiées. J’ai parlé de Mme Paula Duncan, cette jurée au procès de Paul Manafort qui parle à la presse, et j’ai insisté dans ma dernière vidéo sur le rôle crucial qu’elle joue, non pas en tant que telle – c’est une citoyenne ordinaire – mais en tant qu’elle est révélatrice de quelque chose. Le fait que c’est un supporter enthousiaste de M. Trump – avec casquette rouge et tout ça – et qu’elle était d’avis que sur les dix-huit chefs d’inculpation de M. Manafort, elle était convaincue, elle, qu’il était condamnable pour les dix-huit chefs d’inculpation.

Cela fait penser aux discussions que les commentateurs ont en disant : « On nous répète tout le temps qu’il y a quand même 40 % de personnes dans la population qui sont toujours en faveur de Trump » – qui l’étaient au départ et qui le sont toujours, ça n’a pas bougé – mais les commentateurs disent : « Regardez cette dame, Paula Duncan, elle est tout à fait représentative des supporters de Trump, mais quand on la met face à des accusations précises dans un tribunal comme membre d’un jury, elle dit de M. Paul Manafort qu’il est coupable de tout ce qu’on lui reproche. » Et les commentateurs disent que si elle était dans un tribunal et qu’on lui présente ce qu’on sait déjà et qu’on va savoir sur M. Trump, elle dirait aussi : « Bon, ce monsieur est très gentil et je voterai volontiers pour lui, mais il est coupable de tout ce qu’on nous montre. » Et c’est ça, bien entendu, qui va se passer.

M. Mueller – et ça on pouvait le savoir en lisant son CV, son curriculum vitae – c’est quelqu’un qui allait gagner. Et il allait gagner, comme je l’ai dit l’autre jour, de manière taoïste, c’est-à-dire en faisant le Wu Wei, en faisant le minimum nécessaire, en laissant simplement, quand les événements allaient dans son sens, simplement laisser les éléments aller dans son sens. On peut le révoquer demain, ça n’a aucune importance. Toutes les affaires sont dans les tribunaux. Tous les gens à qui on a promis une immunité vont chanter, vont raconter ce qu’ils savent. Cette affaire est pratiquement close. Il va peut-être arriver jusqu’au bout de son mandat, mais ça n’a pas d’importance : le dénouement, il a eu lieu la semaine dernière et c’est pour ça que M. Trump a la gueule de bois. Il sait comment cette affaire va se terminer.

Voilà.

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