Grandes prophéties : Fin du capitalisme (2009), le 11 octobre 2018 – Retranscription

Retranscription de Grandes prophéties : Fin du capitalisme (2009), le 11 octobre 2018. Merci à Eric Muller !

Bonjour, nous sommes le jeudi 11 octobre 2018, et aujourd’hui, ma petite causerie aura un titre assez long : dans la série Les Grandes Prophéties de l’Oncle Paul, « 2009 – fin du capitalisme ».

Alors, vous le savez, je suis en effet connu comme prophète : c’est ça qui a fait ma réputation. J’ai annoncé dans les années 2005-2006 une grande crise du capitalisme américain qui serait liée au marché de l’immobilier, et tout particulièrement le secteur que j’ai appelé « sous-prime » et qu’on a appelé subprime depuis, parce qu’on n’a pas traduit. Et voilà.

Depuis, on m’a souvent demandé de faire des prophéties et j’ai été extrêmement avare de prophéties, mais j’en ai fait deux. J’en ai fait deux, grandes aussi : en 2016, souvenez-vous, au lendemain du vote du Brexit, j’ai dit : « Le Brexit n’aura pas lieu » et si vous regardez vos journaux, aujourd’hui en particulier, vous verrez que ma prophétie est en bonne voie de se réaliser. J’ai attiré l’attention depuis le début [sur le fait] qu’on n’allait pas pouvoir rescinder l’Irlande d’une manière ou d’une autre, et que, du coup, c’était impossible – en plus, bien entendu, de la catastrophe économique, financière et autre que ça représentait pour le pays. Mais ça, bien sûr vous le savez, pas plus les nations que les individus ne sont capables de s’empêcher de se tirer des coups de feu dans les pieds.

Bon alors, ça c’était ma prophétie sur le Brexit, il en reste une troisième, que j’ai faite en 2009. En 2009, j’ai dit : « Fin du capitalisme ». Vous pourrez retrouver facilement ce billet que j’ai consacré à ce sujet. Et puis, toutes mes réflexions de l’époque se sont matérialisées en un livre à la couverture verte publié chez Fayard, qui s’appelle Le capitalisme à l’agonie, publié en 2011, où je reprends tous les arguments qui justifient ma prophétie. Alors ce matin, bien entendu, je vais vous la rappeler.

Pourquoi en 2009 ? Parce que les États-Unis ont lancé [à ce moment-là] la grande politique du quantitative easing, encore appelé « planche à billets » : on allait – selon un principe qu’on appelle keynésien mais ça n’a bien entendu aucun rapport avec Keynes – on allait lancer dans l’économie des quantités considérables d’argent, en espérant que ça allait relancer l’économie, que ça allait, selon le principe du trickle down, du ruissellement, que ça allait aller au bon endroit. Malheureusement, nous vivons dans des sociétés où la concentration de la richesse est telle que de l’argent distribué d’en haut ne va se retrouver finalement, à l’arrivée, que dans la poche des gens très riches – qui l’ont déjà. Dans le meilleur des cas, ça va se retrouver dans des banques qui ne sauront pas trop quoi faire de cet argent parce que, comme il n’y a pas assez de demande dans l’économie (faute de pouvoir d’achat chez les salariés, parce qu’on n’augmente pas leur salaire), c’est de l’argent qui va servir à la spéculation, c’est à dire simplement à créer du risque systémique, c’est-à-dire simplement à fragiliser le système.

Alors qu’est-ce que je disais en 2009, au moment où on a lancé ça ? J’ai dit : « On ne va jamais pouvoir retirer tout cet argent-là de l’économie. Il n’aura servi à rien sauf à fragiliser le système, et quand on essaiera de le retirer, eh bien, on précipitera la catastrophe. » Pourquoi est-ce qu’on précipiterait la catastrophe en essayant de le retirer ? Pour la raison suivante : c’est que tout cet argent jeté dans l’économie et qui finalement ne sort pas de la finance d’une manière ou d’une autre, à part à se retrouver dans des comptes en banque de gens extrêmement riches, eh bien tout cet argent-là crée, bien entendu, une « bulle obligataire ». Avec cet argent-là, on va pouvoir financer les États, d’autant que, par ailleurs, l’idéologie dominante va dire que les états doivent se cantonner de plus en plus dans un rôle dit de « veilleur de nuit », c’est-à-dire de ne s’occuper que d’une seule chose : la protection de la propriété privée. Et par conséquent, les États vont se retirer petit à petit de ce qu’ils faisaient, et en particulier de soutenir ce qu’on appelle « l’État-providence » en français, formule insultante utilisée à l’époque (mais qu’on a retenue), « l’état de bien-être » [welfare state] comme disent plutôt les Anglo-saxons.

Alors, qu’est-ce qui va se passer ? On va avoir des obligations en quantité, ces obligations auront un prix, et ce prix baissera si les taux augmentent. Alors, en général, on vous dit, quand vous demandez une explication – « Pourquoi est-ce que, quand les taux augmentent, les prix des obligations baissent ? » – on dit : « Ben, c’est comme ça, voilà, et au contraire, si les prix des obligations augmentent, eh bien, les taux d’intérêt baissent. » On ne vous explique pas pourquoi. Alors moi, je vous ai expliqué ça un million de fois, mais bon, je le répète encore aujourd’hui parce qu’il y a des gens qui verront ça pour la première fois. Pourquoi est-ce que, quand les taux d’intérêt [augmentent], le prix des obligations baissent ? Eh bien, c’est très simple, c’est la chose suivante : c’est que des obligations circulent. Voilà : des obligations circulent, par exemple à du 2 %. Si, tout à coup, sur les marchés, vous pouvez obtenir du 3 %, eh bien, votre obligation, elle vaudra moins. Elle vaudra moins qu’une obligation qu’on émet aujourd’hui à du 3 %. Pourquoi ? Eh bien, c’est bien simple : parce que, dans les années qui restent, ça ne vous rapportera que du 2% au lieu de 3 %. Donc, son prix baisse. Son prix baisse parce qu’il se compare à celui d’obligations avec un meilleur rendement, un meilleur coupon avec un taux d’intérêt plus élevé. Voilà le mécanisme mystérieux qu’aucun livre d’économie ne vous explique et qui pourtant est très, très simple. C’est quand même assez simple à comprendre.

Par ailleurs, qu’est-ce qui fait qu’un taux augmente ? Il y a deux choses qui peuvent faire augmenter les taux de manière générale, les taux flottants, ceux qui ne sont pas déterminés par une banque centrale. Parce que les banques centrales peuvent déterminer – ça fait partie de la définition de leur rôle, de leur fonction – elles peuvent déterminer les taux à très court terme. Par exemple, [ce] qu’elle prête d’un jour sur l’autre, elle peut déterminer à quel taux ça se fait. Elle n’a pas d’influence, véritablement, sur les taux beaucoup plus longs, sauf à acheter en grande quantité des obligations et à les revendre, parce que, bien entendu, s’il y a beaucoup de demande pour les obligations [P.J. les emprunts d’État], les États peuvent les émettre à des taux moins élevés puisqu’il y aura, de toute façon, des gens pour les acheter[P.J. pour prêter à l’État qui cherche à emprunter]. Tous ces mécanismes sont en fait extrêmement simples. C’est un rapport de force entre le prêteur et l’emprunteur. Si on disait ça simplement aux enfants des écoles, ils comprendraient tout de suite comment se déterminent des prix, des taux, des choses de cet ordre-là, des choses qui varient.

Les taux peuvent augmenter pour deux raisons. Parce que l’économie va mieux : quand l’économie va bien, eh bien, les gens qui ont emprunté de l’argent pour faire des choses ont pu faire gonfler cet argent, faire un profit, et ils sont dans de bonnes dispositions pour partager d’une manière, je dirais, équitable entre eux et les gens qui leur ont prêté, le fruit, le bénéfice d’avoir pu emprunter de l’argent. C’est un vieux principe [P.J. celui du métayage] que j’ai expliqué aussi dans pas mal de bouquins – je crois que je le rappelle précisément dans ce livre qui s’appelle Le capitalisme à l’agonie – c’est la mise en commun, par un propriétaire et par un paysan au départ, ou un pêcheur qui a besoin d’un bateau. La mise en commun : l’un va prêter son capital (parce que c’est ça un capital, de l’argent qu’on prête) et l’autre va apporter du travail, et on va partager le fruit du travail entre celui qui a fait des avances en capital et celui qui a fait des avances en travail. C’est le même principe qui explique pourquoi il y a des dividendes qui sont distribués par les sociétés à action, et des choses de cet ordre-là. Tout ça finalement, il y a des mécanismes extrêmement simples qu’on peut expliquer sur cinq à dix pages, pas moins malheureusement, ce qui permet à des thèses complotistes qui font moins que cinq pages (par exemple, une seule phrase) d’essayer de prendre la place d’une explication de ce type-là. Donc, les taux peuvent augmenter parce que l’économie va mieux, parce que tout le monde a plus d’argent, parce que le capital rapporte davantage – c’est-à-dire [que] entre le capital investi et ce qu’on produit à l’arrivée, ça produit davantage, on peut payer des intérêts plus élevés, on peut payer des dividendes plus élevés. Les sociétés peuvent payer des dividendes plus élevés quand ça s’est bien passé, quand elles ont fait beaucoup d’argent. Tout ça, ce sont des mécanismes élémentaires.

Donc, les taux peuvent augmenter quand l’économie va mieux, [mais] les taux peuvent monter également quand l’économie va plus mal. Alors, ça, c’est paradoxal, mais c’est parce qu’il y a un autre mécanisme. L’autre mécanisme, ce n’est pas simplement la richesse qu’on va partager, c’est le fait que le prêteur court un risque. Le risque, c’est qu’on ne lui paie pas les intérêts, c’est qu’on ne lui rembourse pas l’argent. Alors, quand les choses vont mal, le prêteur va quand même prêter, mais il va se constituer une cagnotte au cas où on ne le rembourserait pas. Il va demander des taux d’intérêt plus élevés. La différence, à l’intérieur du prix, c’est ce qu’on appelle la prime de risque de crédit, la prime [liée au] risque que ce ne soit pas remboursé. Voilà. Quand on demande à l’État grec qu’il [emprunte] à du 60%, et qu’on est en 2010 ou en 2012, ce n’est pas parce que la Grèce va soudain si bien qu’elle peut payer 60% de la somme en plus pour avoir emprunté. Non, c’est parce qu’elle va si mal que, pour lui prêter, on demande une prime de risque extraordinaire, de l’ordre de… Si on compare à l’époque, je ne sais pas, un taux quelconque, voilà, pour du trois mois, le taux pour l’Allemagne, ça doit être du 0,75% (je dis ça à tout hasard mais je ne dois pas être très, très loin), si à la même époque, on prête à la Grèce pour du 60%, 60% moins le 0,75% qu’on considère normal pour l’Allemagne, c’est la prime de risque à l’intérieur du taux.

Alors, pourquoi est-ce que je dis, en 2009, au moment où on injecte toutes ces sommes, pourquoi est-ce que je dis qu’on ne pourra plus jamais en sortir ? Eh bien, parce qu’on se met dans une situation où l’économie ne peut pas aller mieux parce que sinon, le prix de toutes les obligations va baisser – les taux vont augmenter et le prix des obligations déjà en circulation va baisser de manière massive – et on ne peut pas non plus être dans une situation où les choses vont plus mal, parce qu’à ce moment-là, les primes de risque augmentent, les taux augmentent aussi, et le prix des obligations, de la même manière, baisse aussi dans la même proportion. Donc on se cale dans une situation où l’économie ne peut que stagner : si elle va mieux, tout va s’effondrer, et si elle va plus mal, tout va s’effondrer aussi. On s’est mis – j’ai employé l’image, sans doute à l’époque et je l’ai reprise depuis, selon un fameux gag de Quick et Flupke – on a peint [le sol de] la pièce en oubliant qu’il ne fallait surtout pas se coincer dans un coin au moment où on termine la peinture. Voilà, c’est ça qu’on a fait en 2009, ce qui m’a permis de prédire une catastrophe à l’échelle de la fin du capitalisme. Pourquoi ? Parce qu’on se trouverait dans une situation où une crise obligataire pourrait faire s’effondrer totalement le système.

On pouvait déjà dire en 2009, on avait déjà compris en 2009 assez rapidement, que ce ne seraient pas les financiers ni les économistes qui nous aideraient à trouver des solutions : ils répéteraient que finalement, avec quelques petits arrangements, on aurait pu faire mieux et que par conséquent… Ou alors, que la crise des subprime, en fait, elle était totalement prévisible et que c’est simplement parce qu’on était en train de jouer aux cartes dans un autre coin qu’on ne l’avait pas vue, que tout ça, finalement, est assez explicable.

J’ai fait allusion – j’étais assez épaté, il faut dire – dans les années 2009 [et suivantes] que des gens comme moi, qui avaient expliqué la crise, qu’on déroulait le tapis rouge, relativement, en disant : « C’est formidable que vous ayez compris ça ! » et que tout le monde répète à la télévision, à la radio, etc., les explications qu’on donnait. Il y avait des bonnes explications de ce qui s’était passé en 2008 avec l’effondrement. Et puis, petit à petit, eh bien, ces braves gens, tous ces professeurs d’économie qu’on n’avait pas virés, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Petit à petit, ils ont reconstruit une image, une explication tout à fait différente, qu’on m’a répétée l’autre jour, et j’ai dit avec consternation : « D’où est-ce que ça sort, ça ? » et on m’a dit : « Eh bien, c’est ce qu’on nous dit dans les Facultés ! » voilà. Un révisionnisme, petit à petit, puisque rien n’a changé. Puisqu’on n’a pas changé les professeurs, ils sont revenus à leurs vieilles explications. Vous allez voir, quelques-uns sont en train de virer leur cuti, de dire : « Il faudrait qu’on parle d’avantage aux sociologues ! » Vous allez voir ça, M. Tirole dit ça, par exemple, et d’autres : « Ah, il vaudrait mieux, ce serait pas mal si on pensait un petit peu à ce que disent les gens dans les sciences humaines ! » Oui, messieurs-dames, oui, oui, on aurait pu faire ça en 2008, en 2009 ! C’était quand même une bonne idée à ce moment-là !

Enfin voilà ! Là, je m’égare un tout petit peu. 2009 : annonce de la fin du capitalisme. Bon, il fallait un certain temps, bien entendu, pour qu’on arrive dans cette situation où, tout à coup, on essayerait de sortir de la stagnation par le haut. Par le haut, c’est-à-dire avec l’économie qui [s’améliore]. Alors, vous allez voir, M. Trump, qui est un génie, il met encore de l’huile sur le feu en disant : « Oui, oui, j’ai dû nommer des incapables à la tête de la Federal Reserve [rires] puisqu’ils augmentent les taux ! » Les taux qu’ils augmentent, ce sont des taux à court terme, ce qu’ils peuvent faire, c’est une bonne idée qu’ils s’occupent de ça. Ils ne peuvent pas faire grand chose ! Ils ne peuvent pas faire grand chose sur les taux [à plus long terme]. C’est l’économie dans son ensemble !

Alors évidemment, M. Trump, en lançant une guerre généralisée au sein de l’économie au nom d’un protectionnisme qui était une idée très intéressante dans les années 1810 mais qui n’a plus aucun sens maintenant, que c’est un monsieur qui, dans la plupart des domaines, n’a aucune connaissance – c’est la personne, je vous rappelle, qui a dit dans les années 1980 (!) [rires] : « Pourquoi est-ce qu’on ne me nomme pas, moi, négociateur entre la Russie et les États-Unis, sur la question du thermonucléaire ? D’après mon évaluation – je vous ai déjà dit ça [rires] – d’après mon évaluation, il faut à peu près 90 minutes [rires] pour comprendre parfaitement la question ! » Alors, c’est ce bonhomme-là qu’on a à la tête des États-Unis, et qui a même la possibilité, s’il veut, et je ne sais pas par quel mécanisme, mais il a la possibilité, peut-être même de virer la personne à la tête de la Federal Reserve, en disant que c’est un incapable de plus puisqu’il fait [monter] les taux !

Malheureusement, avec le quantitative easing, la possibilité, pour la Federal Reserve, de faire monter et baisser les taux à long terme ou à moyen terme est très limitée, puisqu’on a injecté toutes ces sommes considérables qu’on ne sera jamais capable de retirer, et voilà, qui m’avait fait dire en 2009 que la fin du capitalisme était programmée. Alors, tout ça coïncide avec d’autres choses qui se sont passées en arrière-plan pendant ce temps-là, et en particulier la catastrophe d’ordre écologique qui est en train de se préparer, dont les habitants de la Floride, de la Louisiane, sont en train de bénéficier tout particulièrement, puisqu’ils souffrent d’un ouragan dont la force n’a jamais été mesurée. Bon, ça a dû exister avant qu’on fasse des mesures, peut-être, mais en tout cas, on le sait, ça va devenir de plus en plus fréquent.

Voilà. Alors, je répète, en conclusion : en 2009, il était possible d’annoncer la fin du capitalisme quand les États-Unis ont lancé un grand programme de planche à billets dit quantitative easing. Ça ne va peut-être pas se passer aujourd’hui ou demain, mais le processus est en marche. Pourquoi je dis : « Pas aujourd’hui ou demain » ? C’est parce que, vous le savez bien, quand vous regardez les grandes crises, elles sont en dents de scie. Bon, ça remonte toujours un tout petit peu avant de s’écrouler davantage. C’est un processus qu’on appelle « fractal » du côté des mathématiciens et des physiciens.

Eh bien, je vous tiens au courant, bien entendu, pour la suite.

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