États-Unis –Présidentielle de novembre : le spectre du pat de 1876

On entend beaucoup parler de 1876 ces jours-ci aux États-Unis. La raison en est la suivante : cette élection présidentielle déboucha, non pas sur un match nul entre les deux candidats mais sur l’équivalent d’un pat aux échecs : un blocage obligeant à annuler la partie… ce qui n’est pas une option dans une élection présidentielle, aussi, le président sortant : le général Grant, envisagea de confier le pouvoir aux militaires. On s’en sortit de justesse par un marchandage entre les deux candidats.

Or, cette fois-ci, l’un des candidats n’est pas disposé à marchander. Il a même d’ores et déjà laissé entendre (« on verra bien… ») qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat de l’élection s’il devait la perdre. Le directeur de son équipe de campagne est encore plus clair : « Si le président perd, c’est que l’élection aura été truquée ! ».

Que s’était-il passé en 1876 ? Les états dont le résultat de l’élection dépendait transmirent deux décisions en sens opposé : celle du gouverneur et celle de la majorité « parlementaire » dans l’état.

Or, en raison, primo de la polarisation inédite de l’opinion aujourd’hui, et secundo de la pandémie, les conditions sont réunies pour que le scénario de 1876 se répète dans trois états cruciaux : la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan. Dans ces trois états le gouverneur est Démocrate et la majorité, Républicaine. Dans ces trois états, la possibilité existe, avec une haute probabilité, que les électeurs qui se rendront dans les bureaux de vote accorderont une majorité à Trump et que cette majorité basculera en minorité lorsqu’auront été décomptés les suffrages des électeurs votant par correspondance.

Pourquoi ? Dois-je vraiment vous faire un dessin ? Les gens qui se rendront aux isoloirs – de préférence sans masque – voteront Républicain, alors que ceux qui exprimeront prudemment leur suffrage par correspondance, voteront Démocrate. Or dans ces trois états, Pennsylvanie, Wisconsin et Michigan, le décompte des votes ne peut débuter que le jour de l’élection, et prendra plusieurs jours. Et, dans un contexte de pandémie, pourrait prendre … davantage que plusieurs jours.

Ce qui signifie qu’il pourrait exister une période de durée indéterminée durant laquelle Trump l’aurait emporté sur la foi des votes décomptés. Période durant laquelle la campagne menée depuis plusieurs semaines déjà par le président de twitter à tour de bras qu’un vote par correspondance n’est pas fiable, et plus que probablement frauduleux, porterait ses fruits : il proclamerait de manière anticipée sa victoire, affirmant que « les seuls votes qui comptent » l’ont réélu.

Et c’est là que 1876 serait ressuscité. Le professeur de Droit, Lawrence Douglas, dans une tribune libre aujourd’hui dans The Guardian, explique comment : en Pennsylvanie, dans le Wisconsin et le Michigan le gouverneur accorderait le vote de l’état (sur la base du décompte partiel) à Joe Biden, et le parlement de l’état, à Trump. Le Congrès, à majorité Démocrate aujourd’hui, prendrait le parti des gouverneurs, le Sénat, à majorité Républicaine, celui des parlements locaux. Pat !

L’avis de la Cour suprême serait sollicité mais, comme le souligne Douglas, elle n’a pas compétence dans un cas comme celui-là. Trump déclarerait l’état d’urgence prétextant de la situation insurrectionnelle … qu’il est patiemment en train de fomenter en envoyant des troupes fédérales mettre de l’huile sur le feu à Portland ou ailleurs pour raison de black blocks locaux dans les manifestations Black Lives Matter.

Tout ça est trop machiavélique pour un crétin comme Trump me direz-vous ? Pour un crétin comme Trump, oui, mais pas pour un conseiller de Trump aussi avisé que Steve Bannon.

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23 réflexions sur « États-Unis –Présidentielle de novembre : le spectre du pat de 1876 »

  1. Oh ! Les belles histoires de l’Oncle Paul ! Pourvu que celle-ci se termine avec une belle morale comme celles que je lisais dans Spirou dans les années 50 !

    1. Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
      Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.
      Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
      Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.

      1. De mémoire, il me semble que les histoires de l’Oncle Paul étaient des histoires « vraies », issues de faits historiques ou bibliques.

      2. Parfaitement !

        Wikipédia :

        À l’origine, la série est illustrée par Eddy Paape (1920-2012) qui, à l’époque, dessinait Les Aventures de Jean Valhardi. Octave Joly seconde Charlier au scénario dès août 1951 avant de reprendre la série à partir de 1954. Le succès permet également les débuts de nombreux dessinateurs, tels René Follet (Les Zingaris), Jean Graton (Michel Vaillant), Mitacq (La Patrouille des Castors), Gérald Forton (Bob Morane), Liliane et Fred Funcken (Le Chevalier blanc), Édouard Aidans (Les Franval et Tounga) ou encore Hermann (Jeremiah). Claude Pascal en a dessiné plus de 90 entre 1965 et 1979.

        Entouré d’un cercle : mon très cher ami André Paape en 1952, fils d’Eddy Paape 😉

  2. Si on s’en tient aux faits, sans spéculer sur les réactions des protagonistes, il me semble que le précédent le plus proche, y compris en date, est l’élection de Bush fils.
    Par exemple: un frère gouverneur de la Floride compréhensif , une décision de décompte des bulletins soumise à 2 cours suprêmes (Floride et fédérale), un retard à la proclamation des résultats d’un mois. Al Gore a reconnu sa défaite, alors qu’un décompte sur l’ensemble de la Floride montrait sa victoire en voix et en grands électeurs. Al Gore a montré une grandeur d’âme et un respect de la Constitution remarquables.

    En annexe, ces péripéties montrent que le système électoral US, dans ses principes de vote indirect et dans ses détails d’exécution est digne d’un pays sous-développé, avec la somme d’arbitraires que cela suppose. Un livre que je tiens en grande estime le montre avec une grande clarté, pour la période 1936-1965.
    Il s’agit d’une biographie de Lyndon Johnson par Jacques Porte ( L. B., Le paradoxe Américain, Biographie Payot et Rivages, Paris, 2007).
    A cette époque, le but des 2 partis dans le Sud était d’empêcher le vote Noir. Aucune distorsion des lois électorales ne leur était interdite.

    L’élection de Bush fils vue par Wikipédia:
    https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_pr%C3%A9sidentielle_am%C3%A9ricaine_de_2000

    1. Si on s’en « tient aux faits sans spéculer », les élections présidentielles aux États-Unis auront lieu dans 4 mois. Les anticipations sur d’hypothétiques résultats et les comparaisons historiques qui en découleraient tombent pour leur part très exactement dans le registre des spéculations.

      1. « Spéculation » est effectivement le mot qu’on peut utiliser pour souligner de manière polémique que toute prédiction * est hypothétique.

        * sauf portant sur le nécessaire (qui arrivera de toute manière) ou l’impossible (qui ne se manifestera jamais).

      2. @Paul Jorion

        J’attendais cette objection, et vous ferai donc remarquer que pour un grand nombre d’observateurs, 4 mois avant sa première élection, l’accession de Trump au pouvoir était rigoureusement impossible (un échantillon trouvé ici-même en octobre 2016 – soit à seulement 1 mois de l’élection). Ce que vous appelez le « nécessaire » n’est rien d’autre que du wishful thinking avec peut-être une ambition de prophétie auto-réalisatrice. Ça n’a pas trop marché la fois précédente, mais cette fois-ci c’est sur, tout va bien se passer…

      3. Vous rigolez ? Ce à quoi vous devez renvoyer ce sont mes billets en novembre (et pas en octobre), à 7 jours de l’élection où je rapporte qu’avec les deux candidats à égalité avec 59% d’opinions défavorables (de l’inédit absolu !), on ne sait pas où on va : Ce n’est pas tant la position de Clinton qui se dégrade que celle de Trump qui est moins catastrophique. Regardez aussi le graphique qui illustre mon billet – en réponse à ceux qui répètent encore aujourd’hui que tous les sondages donnaient Hillary Clinton grande gagnante.

      4. @Paul Jorion

        Renvoyer à vos tous derniers billets d’avant élection n’étayerait pas mon point qui est de dire que si longtemps avant une échéance électorale, toute prédiction sur son résultat est à peu près aussi pertinente qu’une prévision météo à 1 mois où qu’une voyance d’Elizabeth Teissier. C’est un pari et rien de plus.

    2. Sans vouloir jeter de l’essence sur le feu… et rien que pour le fun (tragi-comique) , j’ai entendu ce soir au cours de l’émission « Cdsl’R » une docte personne habituellement raisonnable suggérer , en direct depuis les ZUèsss , que le Donald pourrait bien forcer l’ouverture de la boîte de Pandore à vaccins-antiC19 miraculeusement garantis VeryToutPlein efficaces.. une grosse semaine avant novembre… et donc ainsi… je vous laisse deviner la suite..!
      M’est avis (de « non-expert » revendiqué) que le Donald a quand même beaucoup de cartes en mains ..et quelques autres dans la manche.

  3. Quelque chose me dit que Trump doit boire du petit lait en lisant « le spectre du pat ».
    « Ce franco-belge a tout compris » doit-il se dire, petits yeux, moue dégoulinante de satisfaction, la tête en arrière pour marquer grave toute la hauteur de sa personne.

  4. Question : que pèseront, dans ce contexte, les voix d’une fraction grandissante d’élus républicains qui n’ont qu’une envie, celle de le voir dégager ?…

  5. Je ne connaissais pas les subtilités du système électoral américain, mais il me semble assez évident que cette période sera très compliquée pour les USA, et par ricochet, pour le reste du monde. C’est ce que j’avançais déjà il y a quelques jours sur le thread « le spectacle navrant des Etats-Unis » https://www.pauljorion.com/blog/2020/07/19/video-le-spectacle-navrant-des-etats-unis/#comment-812641

    Pour moi, il est même fort possible que ces élections n’aient pas lieu, le sars-cov-2 restant immaîtrisable, la catastrophe sanitaire sera tout simplement nettement plus/trop importante pour que des élections puissent être tenues.

    Trump essayera de prendre le pouvoir via l’état d’urgence, mais le risque de guerre civile qui s’ensuivra sera trop important, et je parierais plutôt pour un coup d’état militaire sans violence, avec une direction bi-partisane de généraux républicains et démocrates.

  6. Le gros type orange s’apprête-t-il à tirer parti des opportunités qu’offre le chaos en cours ?
    Qu’importe s’il ne fait pas une analyse fine de l’effondrement créé par la première vague de la covid-19 mais se livre plutôt, une fois de plus, à son intuition. Il est persuadé d’avoir un coup à jouer. La seconde vague – à moins que ce soit une queue de comète de la première – et les nouvelles destructions économiques qu’elle occasionnera lui fournira une occasion de rêve de se maintenir au pouvoir.
    De plus, le proto-fasciste qu’il est, selon l’analyse de PJ, ne devrait pas s’arrêter en chemin. Il envisagera sans doute un troisième voire un quatrième mandat, non ? Il sera intéressant pour les spécialistes des Etats-Unis d’observer comment il se prépare à subvertir la constitution et à mettre à bas les institutions. Qui peut jurer qu’il ne nourrit pas ce projet ?
    Il devrait trouver un allié et un modèle en Poutine qui s’est déjà assuré de demeurer au pouvoir jusqu’à quatre-vingt ans passés.
    Les généraux américains dont Paul Jorion nous a raconté la colère laisseront-ils faire ? Y aura-t-il un schisme au sein du pouvoir militaire US. Je n’en sais rien. Je n’en sais pas assez.
    Et la Chine ? Oui, la Chine. Autres interrogations. Quand se décidera-t-elle à user de l’arme des  »terres rares  » dont elle contrôle une grande partie de la production ? Et sans ces matières d’ailleurs pratiquement pas recyclées que deviendront les moyens militaires ? Les services de santé qui reposent en grande partie sur les données numériques ? L’enseignement à distance et le télétravail ? La gestion fine du nucléaire et de toutes ses conséquences attendues ?
    Comment réagiront les peuples lorsqu’ils comprendront qu’on aura préféré gaspiller les  » terres rares  » pour la bagnole, la connexion non indispensable de milliers objets, la 5G et autres …. ( là j’ai très envie d’être grossier ).

    1. Je ne savais pas que les terres rares étaient à ce point rares et indispensables, qu’elles menacent l’équilibre du monde. Ca me rappelle 1973 (pour les jeunes: le choc pétrolier, suite à la guerre « du Kippour » d’Israel contre l’Egypte et autres, revanche de 1967, gagnée par Israel), multiplication du prix du pétrole, embargo des pays du Golfe contre l’Occident … Gémissements: sans pétrole nous allons tous mourir. Ricanements: sans pétrole, les tracteurs s’arrêteront, plus de blé, plus de poulets, plus de sucre, plus de cargos … les Arabes vont crever de faim. Les ricaneurs ont eu raison, les Arabes n’avaient pas envie de crever de faim. Voila pourquoi il ne se passe jamais rien: personne ne s’amuse à empêcher le monde de tourner. Il y a bien la bombe atomique, mais là aussi, pour l’instant tout le monde est d’accord pour ne pas arrêter notre monde, pourvu que ça dure. (Gunther Anders « le temps de la fin », 1960 ).

  7. Trump (avec l’aide de ses adversaires) explique que si on ne vote pas pour lui, on votera pour ceux qu’on voit à la télé en train de se déchaîner. Souvenir de mai 68 : ailleurs que dans les grandes villes et leurs délires passagers, les citoyens croyaient que les hordes de révolutionnaires allaient déferler sur leurs maisons avec jardin, que ce serait la famine et la terreur (j’amplifie, mais j’ai été témoin de ça) ; donc 69% de députés de droite le 30 juin (50% un an avant). Hillary, même dans son image de harpie et de continuation d’Obama président des gens beaux et intelligents qui méprisent les autres, était bien moins repoussante pour les mêmes électeurs que les déboulonneurs de statues et la galaxie anti-Blancs dont ils font partie. En ce moment, ceux qui répondent aux sondages (les jeunes et les branchés, pour simplifier) donnent la majorité à Joe Biden. Je ne parie donc pas pour la défaite de Trump, et je ne suis pas le seul. Quant au scénario de Paul Jorion, c’est une promenade enrichissante dans le parc des possibles, toujours plus grand qu’on croirait. Une histoire qu’Emmanuel Todd aime raconter: sur un plateau de télévision où on agitait (Trump étant presque ou déjà président, j’ai oublié) la pespective d’un coup d’Etat aux USA, il a dit : « Il n’est pas possible de faire un coup d’Etat aux USA, le peuple est armé », suscitant un blanc de plusieurs secondes.

  8. À quel moment un nombre significatif de républicains vont le lâcher ? Vont-il lui permettre d’envoyer l’armée dans la rue ? L’idéal démocratique n’a pas disparu chez tous les républicains quand même ?

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