LE RÉEL ET LE YOGA, par Pascal Charrier

Après avoir écouté la vidéo de Paul Jorion Que peut-on savoir du réel ?, il m’a semblé intéressant d’ouvrir cette réflexion à une autre approche du réel venant de l’Orient, celle du Yoga. N’étant pas yogi (juste un pratiquant), je ne peux vous livrer ici qu’une modeste réflexion.

Chacun peut constater qu’il existe un réel directement accessible par nos 5 sens. Toutefois, ceux-ci ont une capacité limitée à percevoir le réel. Ils sont sujets à se laisser berner par quelqu’illusions d’optique, olfactive, sonore. … (cf Paul Jorion) Nous devons donc accepter que notre capacité à appréhender le réel n’est que partielle. C’est notre cerveau qui va construire un au delà-du réel sensitif. Est-ce là une extension du réel ou bien seulement une extension d’une modélisation, d’une réalité lacanienne ? Le Yoga cherche à initier une autre approche du réel.

Comme nos organes sensoriels sont à la périphérie de notre corps, ils sont tournés vers « l’extérieur », vers notre environnement. Ils sont les capteurs indispensables à notre survie. La réalité semble donc commencer à la porte de notre corps, cette « enveloppe corporelle » censée définir notre individualité, notre incarnation. Même si nous sommes bien conscient de notre corps, celui-ci n’est bien souvent considéré par nous, en digne héritier de Descartes, que comme une machinerie que la chirurgie ou la pharmacopée viennent réparer au besoin. En Occident, la religion nous a inculqué la méfiance vis à vis de ce corps « faible » pour lui préférer l’âme « noble ». Aujourd’hui encore, hormis le cœur qui serait le siège de nos émotions et le cerveau le siège de la pensée, nous avons tendance à considérer ce fatras d’organes et de tuyauteries avec plus ou moins de mépris. Pourtant, ce corps est le fruit merveilleux de millions d’années d’évolution capable de prouesses que même la science du XXIème siècle n’est pas prête d’égaler.

Au travers de pratiques comme le yoga ou la méditation, il est possible de prendre conscience d’une très riche réalité intérieure que nous ignorons allègrement tant que la douleur d’une blessure ou d’une mauvaise digestion ne vient pas nous avertir d’un dysfonctionnement quelconque. Pourtant ce « monde intérieur » est en permanence en échange avec le « monde extérieur ». Les précautions sanitaires actuelles nous le rappellent quotidiennement.


Dans l’ignorance (ou le mépris) de ce monde intérieur, nous décrétons que cette intériorité principalement cérébrale, est « moi », cette chose indéfinie à laquelle nous nous identifions. Dès lors, notre moi déclare son indépendance au monde et prétend à une liberté quasi autonome qui établit une dissociation entre l’être-moi et le réel extérieur. Pourtant nous sommes constitués des mêmes poussières d’étoiles (chères à Hubert Reeves) tant au dehors qu’au dedans, dans un continuum atomique, moléculaire sans vide. Mais nous préférons ignorer cette continuité du réel pour découper au scalpel une réalité extérieure définie comme autre que moi.


Ce clivage, cette dissociation, cette déclaration d’indépendance entre le moi et le reste du monde serait selon les yogis à la base de toute opposition (moi/l’autre, bien/mal, citoyen/barbare, humain/non humain… et même 0/1), à la base d’une conflictualité inhérente à notre condition humaine.


Ainsi tant que notre psyché nous donne l’illusion d’être à part, le conflit devient notre nature par essence et nous condamne à cette éternelle quête identitaire qui nourrit la comparaison, le jugement, la compétition et le désir de domination. Par extension sociale, cette quête nourrit évidemment toutes les luttes internes aux sociétés humaines, depuis la quête du pouvoir jusqu’à l’extermination de celui ou ceux qui, à tort ou à raison, remettent en cause ma construction identitaire. Pour le Yoga qui signifie « union », cette quête d’identité serait la source de toute souffrance humaine. Pour sortir de cet enfermement dans la conscience de soi, les yogis prétendent qu’il est nécessaire de développer notre conscience du corps et de son intériorité pour accéder à un nouveau niveau de conscience. C’est un peu comme si reprenant conscience de notre corps en perpétuelle relation et échange avec le réel, nous considérions maintenant le continuum du vivant oubliant dehors et dedans pour faire de la conscience humaine une interface. Nous ne sommes plus une individualité qui fait l’expérience de la vie mais la vie elle même qui s’expérimente au travers de chacun de nous.

Aparté

Ma modeste expérience du yoga et de la méditation (dite de pleine conscience) me permet de témoigner aujourd’hui des capacités qu’ils offrent à changer notre être au monde (au réel) et combien ces changements ont pu diffuser simplement dans mon environnement familial et professionnel.

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40 réflexions sur « LE RÉEL ET LE YOGA, par Pascal Charrier »

    1. Pourriez vous donner un exemple de diffusion dans votre entourage des changements de votre être au réel ?

      Qu’entendez vous par  » changement de votre être au réel  » si on considère , en première approximation et pour simplifier , que le réel de son côté n’est pas sensible au changement ? ( qu’est ce qui a changé ?) .

      Que signifie : « …c’est un peu comme si ….)?

      Qu’est ce que la souffrance ?

      Sans méconnaitre les apports de la MBSR , peut on vraiment « changer » , dans les situations plus désespérées , sans regard et aide » extérieurs » ?

      1. @ Juannessy
        « Qu’entendez vous par » changement de votre être au réel » ? »
        Depuis l’enfance, sans doute par timidité, j’ai nourri une approche intellectuelle de mon environnement social. Je n’étais que très rarement spontané . J’avais besoin d’imaginer différents scénari avant de rencontrer quelqu’un et une fois la rencontre passée, je me refaisais le film en imaginant comment j’aurai pu faire autrement… autant dire que ce n’était pas facile à vivre. Comme si tout était stratégie, jugements, avantages, risques… Une psychothérapie m’a permis de comprendre ensuite quelle scaphandre je m’étais construit. Je compris que je cherchai à combler un manque avec un ressenti presque physique de vide intérieur (il semble que ce soit assez commun). Une fois qu’on a pris conscience que l’on s’est construit une armure, il est plus facile de s’en défaire. Mais il n’en demeure pas moins qu’avant de lacher l’armure, on ressent toujours le besoin de combler ce manque. Et en cela, la psychothérapie ne m’a pas permis d’avancer.

        Après avoir pratiqué quotidiennement et assidument des temps de méditation (dite de pleine conscience), j’avais l’impression en rouvrant les yeux de percevoir le monde « en relief ». Cela ne durait que quelques secondes, quelques minutes tout au plus. Puis dans la vie de tous les jours, il m’arrivait de sourir aux gens que je croisais et de voir les voir sourir à leur tour. Ces petits instants vous semblerons peut-être naturel mais pour moi, je découvrai des moments de relation « directe » sans intentionnalité qui sont toujours très « nourrissants ». Ce qui caractérise ces petits instants, c’est le fait que je les vis sans référence au temps (passé de la mémoire/futur de l’imagination), juste dans l’immédiateté la plus nue. Je l’ai compris beaucoup plus tard.
        En explorant ensuite la pratique du yoga (asanas ou postures, prana yama ou exercices de respiration, lecture de « ingénérie intérieure » et Krishnamurti), je compris que ces petits moments pouvaient être cultivés. Je compris aussi que « nous sommes ce que nous mangeons » au sens biologique du terme mais aussi au sens de la nourriture psychique ou intellectuelle. J’ai appris à « entendre » ce qui se passe en moi.
        Quand j’écoutais la radio tous les matins, me nourrissant machinalement des mêmes infos (ou presque) déprimantes, je ne me rendais pas compte à quel point je m’infligeais une souffrance de basse intensité. Pourtant, ce rituel me semblait nécessaire mais il venait simplement remplir le silence dans lequel je prenais mon petit déjeuner. Aujourd’hui, j’adore le silence. Je continue à me tenir informé sur internet mais je lis principalement les gros titres et fuis le plus possible tous les faits divers…
        Quant à la nourriture, j’avais été éduqué comme beaucoup de monde avec pour image que « bien manger » (ce qui veut dire souvent trop !) est signe de faire partie des « bons vivants ». J’ai compris aussi que dans mon rapport à la nourriture, il y avait aussi en embuscade ce besoin de me sentir « plein », ce besoin de remplir un vide. Maintenant, je me suis détaché de ces représentations et j’arrive de mieux en mieux à écouter les signaux de mon organisme. Ce sont les mêmes signaux qu’avant mais je ne les entends pas de la même manière.

        Vous voyez qu’au travers du yoga, il ne s’agit pas simplement d’y voir une gymnastique. Travailler la souplesse du corps, c’est aussi travailler la souplesse de l’esprit.

        Après, comment juger des bienfaits d’une pratique et des changements intérieurs. Il est tellement facile, comme le dit Maddalena, de « rester coincé dedans » et de ce tromper sur soi-même. Alors, j’ai attendu de voir l’évolution du regard de mes proches sur moi pour me faire une idée (il faut de la patience !). Sans rien demander, juste attendre les retours spontanés. Et puis, ma femme qui me disait régulièrement que j’étais « bougon » a cessé de me le dire, puis elle a commencé à me demander : « mais pourquoi tu glousses tout le temps ? » Il y a eu ensuite d’autres signaux de mes enfants, de mes collègues de travail.
        Il y aurait tellement de choses à raconter. Mais je n’ai pas suffisament de temps.
        En ce début d’année 2021, j’avais envie de partager cette expérience positive car il me semble qu’elle est accessible à chacun.

        1. Merci de l’écho ( au moins à ma première question !) .

          Tel que vous le rapportez j’ai plutôt le sentiment de la « récupération  » d’une étape qui n’avait pas été franchie à temps , que d’une révélation d’un « grand moi » à défaut du « grand tout » .

          Mais c’est effectivement positif et sans doute plus utile .

    2. @ Juannessy
      L’expression « psyché » est maladroite. Peut-être aurais-je du dire « pensée », comme la décrit Krishnamurti :

      « La pensée n’est jamais neuve. La relation, elle, est toujours inédite. Or, c’est en s’appuyant sur le passé que la pensée aborde la relation qui est l’expression même de la vie, du réel, du neuf. Autrement dit, la pensée veut comprendre la relation à la lumière de souvenir, de schémas, d’un conditionnement issu du passé ; d’où le conflit. Pour pouvoir comprendre la relation, nous devons d’abord comprendre tout l’arrière plan dont hérite le penseur. C’est à dire, être capable de voir les choses telles qu’elles sont sans les interpréter en fonction de nos souvenirs, de nos idées préconçues qui sont le résultat du conditionnement du passé. » (L’Esprit et la Pensée ; Krishnamurti)

      La souffrance est à différencier de la douleur. La douleur est un mécanisme biologique qui nous informe d’une atteinte à notre intégrité physique. Quand vous vous brûlez la main, il n’y a pas de pensée, il y a simplement un réflexe qui vous fait enlever la main. La douleur est un signal d’alerte indispensable à la préservation de notre corps. La souffrance se différencie de la douleur en ce qu’elle émane de la pensée :

      « Nous avons vu comment la pensée nourrit le plaisir et lui donne une continuité, et aussi comment elle alimente le contraire du plaisir c’est à dire la crainte et la douleur [douleur psychologique = souffrance], et nous avons vu que celui qui est le lieu de cette expérience vécue, le penseur, « est » à la fois le plaisir, la douleur [psychologique] et l’entité qui les nourrit. Il distingue le plaisir de la douleur, et ne voit pas qu’en recherchant le plaisir il invite la souffrance et la peur. » (Se libérer du connu ; Krishnamurti)

      C’est moi qui ajoute ce qui est entre crochets.

  1. Que serait le yoga sans notre sensibilité proprioceptive inconsciente ?

    La proprioception un sixième sens ignoré ?

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  2. Par le petit bout de ma lorgnette, j’ai l’impression de pouvoir être attentif à mon système nerveux digestif (un paquet de neurone) au-delà de la tuyauterie qui fait mal ou pas.
    Je sais aussi que j’ai plus facilement l’impression de trouver des idées « différentes » lors d’une douche, quand ma peau est sollicitée.

    Pour ceux qui ont des activités quotidiennes à haute charge mentale en interaction (lire : les enseignants) , il me semble difficile de caser
    un « moment yoga » assez profond.
    Mais peut-être par témoignage allons nous apprendre qu’un moment « peu profond » est possible et bénéfique ?
    Il s’agit pour divers enseignements, en surface au moins, de transmettre le contrôle de l’impatience (sinon la patience en tant que telle).

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    1. Il me semble aussi, que sans pratiquer le yoga, on peut toucher du doigt l’unité du « grand tout » par bien des chemins.

        1. Pascal

          Je sens un peu de doute dans votre réponse.

          Pourtant, il me semble bien que le succès actuel du Yoga est la conséquence d’une dé-naturation de notre environnement. C’est un moyen de reconnexion adapté à un mode de vie urbain, même si il se pratique ailleurs.

          Mais si l’on vit comme moi, à 1km du premier voisin et de la première route, avec un jardin, des poules et des brebis, entouré de chevreuil et de sangliers, de ragondins de loutres, de cistudes, du huppes , de pic noir etc …. buvant l’eau du forage, avec chaque soir un ciel étoilé intact de pollution lumineuse, et chaque matin, le soleil levant sur l’oreiller, le chauffage du bois que je coupe et tutti quanti, les occasions de connexions , de contemplation, finissent par remplir la journée et je n’ai pas plus besoin de m’arrêter tout à coup, pour prendre conscience du rapport de mon corps au monde, qu’un bucheron aurait besoin, le soir en rentrant chez lui, de faire un peu d’exercice…

          1. @ Thomas
            Oui, bien sûr, c’est une chance extraordinaire que vous avez de vivre ce rapport à la nature (que je connais un peu pour vivre dans les Pyrénées).
            C’est une première étape, mais il y en a une autre ensuite qui permet de vivre ce même rapport direct avec tout ce qui nous entoure que ce soit en ville ou à la campagne, seul ou au milieu de la foule. Vous avez tout à fait raison, c’est la qualité de notre relation à notre environnement qui est primordiale.
            C’est la différence que fait Krishnamurti entre « la pensée » et « la relation » :  » La pensée n’est jamais neuve. La relation, elle, est toujours inédite. »
            Et parvenir à vivre une « relation » qui ne soit pas déformée par la « pensée » n’est pas naturel tant notre « pensée » est hyperactive. Cela demande de développer ces petits moments où la « pensée » fait silence. La méditation le permet et le yoga aussi.
            Le plus difficile est de voir, d’établir une « relation » avec un pic noir sans penser « pic noir », sans penser « oiseau ». Notre pensée identifie, classe, évalue, juge, compare… en s’appuyant sur la mémoire, sur le passé et déjà nous avons perdu cette « relation » directe, immédiate au « réel » pour en faire une « réalité ».

            1. Ah oui, bien sur, l’être vivant qui est là n’est pas un arbre, ni même un chêne, sinon, on commence à imaginer les plateaux à scier dans son tronc pour la nouvelle cuisine, et forcément, ça gâte la relation sur le moment, c’est sur !

              Et oui,  » la vérité est un pays sans chemin « , racinaire ou rhizomateux…

              Par contre, la CHANCE d’être ici, de pouvoir vivre cela ?

              Ah non alors !

              Comme notre hôte il y a quelques jours, je revendique le mérite d’être ici, au nom des déserts traversés, des opposants applatis, des années à se cailler les miches, et de travaux à perte de vue…

              1. Attention Thomas, vous allez bientôt endosser l’habit local et revendiquer l’identité régionale ! 😉

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                1. La seule façon de rester longtemps quelque part, c’est d’être prêt à quitter ce lieu chaque matin… 🙂

    2. « Mais peut-être par témoignage allons nous apprendre qu’un moment « peu profond » est possible et bénéfique ? »
      Je confirme, la sieste ! 🙂

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    3. @ Timiota
       » j’ai l’impression de pouvoir être attentif à mon système nerveux digestif ». Complètement, vous avez raison, mais est-ce pour autant que nous lui portons notre attention quotidiennement ?
      « Je sais aussi que j’ai plus facilement l’impression de trouver des idées « différentes » lors d’une douche, quand ma peau est sollicitée. » C’est un premier pas 😉
       » il me semble difficile de caser ». C’est là une vrai problématique qui fait que j’ai mis du temps à le faire et qu’encore aujourd’hui je manque parfois d’assiduité. Mais quand on mesure ensuite les bénéfices, il est plus facile de faire le choix d’y consacrer du temps. J’ai commencé par la méditation 5 min par jour (guidée, par la voix de Christophe André sur mon smartphone) dans un endroit agréable et si possible avant un repas (avec l’estomac léger). C’est une petite rupture dans le planning quotidien très agréable que par la suite j’ai eu envie de prolonger.

      1. Merci, Pascal.

        @Jeanson Thomas, je découvre la cistude, peut-être le bon « média » pour rentre dans une « yoga-attitude » dé-caparaçonnée de nos oripeaux mentaux rigides.

          1. Lent, musicalement parlant, comme la techno-tique des plaques.
            Ou comme Brian Eno, un britannique encore sympa.

  3. « Aujourd’hui encore, hormis le cœur qui serait le siège de nos émotions  »

    J’avais cru lire plutôt l’estomac quelque part tout comme le cerveau. Mais le coeur, un muscle pompe j’ai comme des doutes.

  4. Méditation, yoga, des techniques en vérité…
    Qui aident beaucoup de gens, c’est vrai !
    Mais j’en connais malheureusement tellement qui restent coincés dedans.
    Oh ! Ils vont « s’asseoir » à heure fixe, tous les jours, sérieux comme des papes.
    Ou des lamas plutôt… :-/
    Et puis ils se réveillent, et passent à autre chose…
    Et la dichotomie reste, ou même se creuse : ma tête, mon corps… et le reste du monde ?

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    1. @ Maddalena
      Je pense que c’est malheureusement un risque tout comme les personnes qui s’enferment dans une psychothérapie ou une analyse. Le yoga est un outil, nous sommes toujours en responsabilité de ce que nous en faisons.

  5. Le vrai yoga, qui est appelé Raja Yoga, roi des yogas, consiste à mener une vie hautement morale. Pas de la morale selon les circonstances ou selon la culture, mais une véritable activité éthique dans la vie : ne pas faire de mal, ne pas boire, ne pas se droguer, dormir suffisamment, manger suffisamment, penser clairement et agir de façon morale, faire ce qui est juste. Ils n’ont jamais mentionné l’exercice, pour autant que je sache après avoir parlé avec de nombreux universitaires. Ils disent qu’il faut faire de l’exercice normalement, marcher, nager, tout cela, mais ils mettent l’accent sur une vie très morale, un esprit qui est actif.
    Le yoga moderne – je ne sais pas pourquoi ils appellent le yoga, il devrait être appelé simplement exercice, mais cela ne vous plairait pas ! Vous pouvez pratiquer le yoga, les exercices de différentes sortes. L’orateur en fait depuis des années. Mais vous pouvez faire ce genre d’exercice de yoga pour le reste de votre vie, vous n’éveillerez pas la perspicacité spirituelle, ni l’éveil d’une énergie supérieure. En Orient, ils ont un mot pour cela, la kundalini. J’ai discuté avec eux très sérieusement et ce dont ils parlent, c’est d’une certaine forme d’énergie accrue pour faire plus de mal. En mangeant la bonne nourriture, en contrôlant, en respirant correctement, etc., vous avez plus d’énergie, naturellement. Et cela vous donne un sentiment de supériorité, que vous êtes éclairé et ainsi de suite. Mais quand le moi n’est pas là, il y a une énergie totalement différente pour garder l’esprit frais, jeune, vivant. Cela ne peut se produire que lorsqu’il n’y a absolument aucun sens du soi, parce que le soi, le « moi », le centre, est en conflit constant, voulant, ne voulant pas, créant des dualités, des désirs opposés, cette lutte constante qui se poursuit. Tant que cette lutte se poursuit, il y a un gaspillage d’énergie. Quand cette lutte n’a pas lieu, il y a une énergie totalement différente.

    Orateur K.

    1. @ PAD
      Vous avez raison, on peut aussi envisager le yoga dans sa dimension mystique et spirituelle. C’est au choix de chacun. Je ne m’intéresse au yoga que depuis peu et ma connaissance du yoga est donc limitée. Toutefois, si j’ai bien compris, il semble difficile de parler de « vrai yoga » tant il y a eu d’écoles et d’évolutions à travers les siècles avec des pratiques, des maîtres très différents . C’est pourquoi, je souhaite simplement faire part de mon expérience.
      En terme d’énergie, je ne peux témoigner d’un véritable gain d’énergie mais plutôt d’apprendre au quotidien à beaucoup moins dépenser d’énergie « négative » dans des situations de conflit, de tension… J’ai appris par exemple que j’ai toujours le choix vis à vis de la colère de m’y engager ou de ne pas m’y engager. Si avant je vivais simplement cette colère, maintenant je commence à bien reconnaître les « signaux » du corps en amont. C’est très satisfaisant et donne un sentiment de liberté.

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      1. C’est plutôt cornélien ça :  » je suis maître de moi comme de l’univers … » ( Auguste dans « Cinna » )

        Et d’après le taulier c’est plutôt Racine qui donne le tempo :

        « ….je me livre en aveugle au destin qui m’entraine.. » ( lui répond Oreste dans Andromaque)

    1. @ Hervé
      Ce que décrit Isabelle Saporta nous parle de la « réalité » lacanienne. Celle qui programme, modélise… technocratise ! Elle nous parle d’un modèle de société dans laquelle une « élite éclairée » gouverne. Et les personnes les plus dangereuses sont celles qui sont totalement « identifiées » à cette illusion d’ « élite éclairée ». Être persuadé d’être le « premier de cordée », le « premier de la classe », c’est d’abord considérer qu’il y a des êtres humains qui « savent », qui « valent » mieux que d’autres, qui « dominent » d’autres êtres humains « inférieurs ». Ainsi se nourrit le rapport de domination qui ensuite prévaut sur le rapport au réel.
      Ubu Trump en est quintessence. C’est pour cette raison qu’il a besoin d’écrire son nom partout comme un enfant.
      Mais ne nous y trompons pas, chacun à notre niveau, nous nous identifions sans cesse, à notre métier, notre rôle familial, notre genre… Sommes-nous vraiment conscients des moments où nous exerçons notre domination ?

      1. Lacan parle du réel, du symbolique et de l’imaginaire. La réalité (-Objective), cela correspond à ce que modélisent les scientifiques, c’est le « discours (de l’) universitaire ».

        1. Merci Paul pour cet ajustement.
          Dans le yoga, le réel appartient à l’expérience immédiate. Il s’inscrit en dehors de la temporalité car la temporalité est issue de la pensée : le passé se nourrit de la mémoire et le futur de l’imagination.
          Plus exactement, ce que l’on vit de l’expérience immédiate n’a pas de nom car le nommer serait déjà l’enfermer dans la pensée.

  6. @ Juannessy
    Peut on vraiment « changer » , dans les situations plus désespérées , sans regard et aide » extérieurs » ?

    J’ai vécu il y quelques années une exprience professionnelle traumatisante. Quand ça vous tombe dessus, même le corps s’effondre. L’impacte psychologique était tel que je ne parvenais plus à repirer. J’ai eu la chance d’être soutenu par mon épouse et de m’être engagé peu de temps avant dans une psychothérapie. J’ai ressenti comme si toute mon identité vacillait. Peut-être allais-je devoir me défendre devant un juge, changer de métier à 50 ans, changer de lieu d’habitation et trainer derrière moi une fausse réputation. C’était un bel effondrement. Heureusement, j’ai eu des gens formidables autour de moi et la chose s’est éteinte d’elle-même sans devoir me battre. Je ne pratiquais ni la méditation ni le yoga à cette époque.

    Le yoga et la méditation m’auraient permis de surmonter seul cette situation, je ne le crois pas. Par contre, sans aucun doute j’aurais été mieux « armé » pour encaisser le choc.

    Je sais aujourd’hui que mon identité est une illusion que j’ai nourri en construisant un sens à tous les souvenirs de mon existence. On regarde derrière soit et l’on fait le lien entre deux souvenirs distincts et l’on se dit que ce n’est peut-être pas le hasard, qu’il y a peut être un lien de cause à effet… et l’on brode une histoire qu’on dit la nôtre. Je sais aussi maintenant que je peux me libérer du regard des autres, notamment si je ne m’attache pas à une identité. Je sais aussi que la seule réalité (le seul réel) qui vaille c’est celle de cet instant en incessant renouvellement. Je sais que la chose la plus important qui soit c’est ma respiration, cette inspiration qui m’a fait naître et cette expiration qui me verra mourir. « C’est un peu comme si » à chaque respiration je mourais et renaissais en permanence. Je sais que ma souffrance, c’est moi et que peux choisir de ne pas m’identifier à elle.

    Reste qu’au-delà des mots, je sais que la pensée entraine parfois le corps et peut prendre le dessus. Pour cette raison, il me semble que le yoga et la méditation permettent de cultiver une réelle paix intérieure dont la souplesse nous permet de mieux supporter les tempètes extérieures. L’identité, c’est ce qui rigidifie. Et ce cher Monsieur de La Fontaine nous disait déjà qu’il vaut mieux être roseau que chêne.

    1. Moi j’aime bien les deux , mais ça me fait remarquer que , sauf erreur de ma part , les totems amérindiens sont des animaux et pas des végétaux ou des minéraux .

      Ce qui semblerait dire , dans la mesure où nous nous identifions à un animal , que les amérindiens avaient exprimé comme Aristote que nous sommes des animaux sociaux .

      PS : merci de faire assez confiance au blog pour nous livrer des « vécus » authentiques . Je crois aussi que votre compagne vaut tous les yogas , et que votre sérénité confortée ne devrait pas oublier de le lui manifester .

    2. @ Pascal

      Je retiens de vos paroles ceci :

      –  » Je sais que ma souffrance, c’est moi et que je peux choisir de ne pas m’identifier à elle.  »
      – « L’identité, c’est ce qui rigidifie  »

      Merci. Je suis bien en accord avec vos mots.

      L’époque hélas partout illusoirement  » s’ identifie  » et les esprits se  » rigidifient « . Les fascismes identitaires – toutes civilisations confondues – pullulent et font des centaines de morts chaque jour. Il n’y a cas suivre le fil d’actualité hautement morbide pour le comprendre. Mais je conviens qu’il ne faut absolument pas sombrer, possiblement entrainé par cette épouvante. L’identité mutante, fluide, mouvante, élargie, plurielle, chatoyante et ouverte sur l’inconnu n’intéresse plus comme cela le fut hier, pourtant. La réalité est aliénée, elle s’ossifie, le ciel s’assombrit et la haine partout se couve. Résister à l’effroi permanent. Oui, l’on peut. / Cordialement.

      1. @ Hervé
        Je découvre actuellement un personnage étrange que certains considèrent comme un fou en souriant et d’autres le vénèrent comme un « être illuminé ». Je n’est pas encore fait mon choix !
        Cependant, on rapporte ces propos qu’il aurait déclarés dans les années 1940 : « Il y a, dans la vie de l’humanité, des périodes qui coïncident généralement avec le commencement du déclin des civilisations, où les masses perdent irrémédiablement la raison, et se mettent à détruire tout ce que des siècles et des millénaires de culture avaient créé. De telles périodes démentielles, concordant souvent avec des cataclysmes géologiques, des perturbations climatiques, et des phénomènes de caractère planétaire, libèrent une très grande quantité de cette matière de la connaissance. Ce qui nécessite un travail de récupération, faute de quoi elle serait perdue. Ainsi, le travail de recueillir le madère épars de la connaissance coïncide fréquemment avec le déclin et la ruine des civilisations.
        Cet aspect de la question est clair. Les masses ne se soucient pas de la connaissance, elles n’en veulent pas, et leurs chefs politiques — c’est leur intérêt — ne travaillent qu’à renforcer leur aversion, leur peur de tout ce qui est nouveau et inconnu. L’état d’esclavage de l’humanité a pour fondement cette peur. Il est même difficile d’en imaginer toute l’horreur. Mais les gens ne comprennent pas la valeur de ce qu’ils perdent ainsi. Et, pour saisir la cause d’un tel état, il suffit d’observer comment vive les gens, ce qui constitue leur raison de vivre, l’objet de leurs passions ou de leurs aspirations, à quoi ils pensent, de quoi ils parlent, ce qu’ils servent et ce qu’ils adorent. Voyez où va l’argent de la société cultivée de notre époque ; laissant de côté la guerre, considérez ce qui commande le plus haut prix, où vont les foules les plus denses. Si l’on réfléchit un instant à tous ces gaspillages, alors il devient clair que l’humanité, telle qu’elle est maintenant, avec les intérêts dont elle vit, ne peut pas s’attendre à autre chose que ce qu’elle a. Mais comme je l’ai déjà dit, on n’y saurait rien changer. … »
        Même si je ne partage pas complètement cette vision, pour le moins, elle m’interpelle. En tout cas, il y a dans ce discours une forme de déterminisme qui n’est pas sans faire écho à celui de notre hôte.

      2. Je me rends compte que j’ai oublié de citer l’auteur. Il s’agit de Georges Gurdjieff dont les propos ont été relatés par Ouspensky dans son livre « Fragments d’un enseignement inconnu ». Qu’il soit bien clair par ailleurs que si le personnage m’intéresse, je reste très suspicieux quant à tous les « gurdjieviens » qui fleurissent sur internet et ailleurs.

  7. « Ce clivage, cette dissociation, cette déclaration d’indépendance entre le moi et le reste du monde serait selon les yogis à la base de toute opposition (moi/l’autre, bien/mal, citoyen/barbare, humain/non humain… et même 0/1), à la base d’une conflictualité inhérente à notre condition humaine. »

    Pour se donner une idée :
    Observer: ce qui se passe quand on « médite » avec e pouce et l’index en contact
    ce qui se passe quand on médite avec le pouce et le majeur
    etc.
    Il y a un univers de différences.
    Ceci pour les « nano perceptions à la limite du « sensible » et du « psychique ».

    Les « mystiques catholiques » ( le mot « mystique » a été créé pour les désigner, c’est ensuite qu’il a été généralisé à « n’importe quel type d’expérimentation spirituelle », dans lequel les mystiques catholiques n’apparaissent que comme variante parmi d’autres « mystiques ceci », « mystiques cela ») ajoutent:
    – « Certes, mais cette conflictualité n’est inhérente qu’à la condition humaine après la Chute et cesse avec la mort. Cette conflictualité est le propre de la « chair », qui est « le corps blessé (par le péché) est une conséquence du péché originel et qui n’est rien d’autre qu’une « dé-spiritualisation du corps ».
    Ils ajoutent également, comme les mystiques soufis :
     » Il est possible de retrouver cet état d’union du corps et de l’âme d’avant la Chute (en fait un état encore plus élevé) et cet état s’appelle « humilité du coeur ». Cet état est plus élevé que la sainteté (car Adam et Lucifer étaient saints, ce qui ne les a pas empêché de « pécher », c’est à dire de « trahir la Charité »). Celui qui l’atteint peut obtenir des « miracles ». On peut appeler l’accès à cet état (qui n’est pas un « état de conscience modifié »), « éveil ».
    On y parvient en se dépouillant de tout (ce que sont les « pauvres en esprit » ou « les derniers »).
    Le mode d’accès est quasiment le même que dans la tradition védique : Grâce du Dieu (St Paul), Grâce du Guru (dans le catholicisme, « esprit saint » ou « Christ »), dévotion au Dieu (par ex au Christ de la Miséricorde), pratique de la vertu (autre chose que les niaiseries d’Aristote ou Kant). Les 4 voies étant jugées fonctionnelles et indépendantes dans le Yoga, mais quasi unifiées par la pratique dans le catholicisme.
    L’Evangile n’est qu’un guide pratique pour y parvenir.
    La seule différence, c’est le rôle de la souffrance dans les 2 doctrines.

    Cette position des mystiques N’EST PAS platonicienne. Et elle n’est pas non plus aristotélicienne.
    Elle se veut réaliste, comme celle d’Aristote, mais à la différence d’Aristote, elle considère que tous les humains, s’ils ont une unité de nature et des possibilités identiques (tous des exemplaires d’Adam), atteignent des niveaux spirituels distincts, ces niveaux discriminant l’accès à telle ou telle tranche du réel (tout le monde voit ce que les yeux voient, sauf les aveugles, mais tout le monde ne voit et n’obtient pas pas ce que seuls peuvent voir ceux qui acquièrent des yeux « spirituels »). Après la mort, tout le monde n’accède pas à la même tranche de réalité, en fonction de ce qui a été fait de ce qui a été reçu. C’est là le sens véritable de la parabole des Talents, et non pas celui que PJ lui donne.

     » Il distingue le plaisir de la douleur, et ne voit pas qu’en recherchant le plaisir il invite la souffrance et la peur. » (Se libérer du connu ; Krishnamurti) »
    La même phrase se trouve, quasi mot pour mot, dans l’Evangile du Petit Jean, dans lequel Jesus fait remarquer que ceux qui poursuivent les plaisirs de la chair (en gros ceux qui satisfont « l’ego ») n’obtiennent jamais qu’une pseudo satisfaction momentanée, qui laisse plus triste et inquiet ensuite. Il ajoute une description « psychologique » de ce qui se passe alors, et une description « sprirituelle » (surnaturelle) des raisons pour lesquelles il en est ainsi.
    C’est aussi la parabole des fous qui rejettent les joyaux (les délices du Ciel ou de la communion mystique) pour leur préférer les ordures (les plaisirs fugaces de la chair/ego).

    Rien dans tout ca ne renvoie à une quelconque forme de justification ou de critique « morale ». Il ne s’agit que d’une simple « description » de ce que voient ceux qui ont les yeux pour voir, sans jugement. Si… alors. Du même tonneau que « Si on fait chauffer de l’eau à 100 degrés dans les conditions idoines, elle se met à bouillir ».

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