7ème rencontre franco-chinoise du droit et de la justice de l’Ambassade de France en Chine, “L’esprit d’Asilomar 1975 résistera-t-il à la conquête des étoiles ?”, les 10 et 11 mai 2021

Résumé de ma communication intitulée “L’esprit d’Asilomar 1975 résistera-t-il à la conquête des étoiles ?”

En 1975, lors d’un colloque à Asilomar en Californie, une résolution fut adoptée visant à l’interdiction de toute altération de la lignée germinale humaine. 

L’esprit d’Asilomar a tenu bon jusqu’ici. Il a ainsi permis que la révélation en 2018 d’une manipulation génétique affectant la lignée germinale de plusieurs foetus soulève un tollé ; un médecin chinois, le Dr. He Jiankui, l’avait effectuée pour empêcher qu’un père séropositif ne transmette le virus du VIH à sa progéniture. 

L’exploration d’autres planètes en cours aujourd’hui peut être confiée entièrement à des machines de plus en plus intelligentes, mais si celle-ci a effectivement lieu, elle n’écarte pas pour autant les tentatives de colonisation humaine. Ainsi dans le cas de Mars, la mise au point d’une exploration robotique de plus en plus poussée ne semble pas décourager les projets parallèles de colonisation.

Tout se passe comme si le genre humain, disposé à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, travaillait activement à mettre au point le plan B d’une colonisation de l’espace et pourquoi pas, des étoiles, au cas où notre planète d’origine cesserait de tolérer plus longtemps nos excès.

Ne serait-ce qu’une colonisation de Mars exige cependant que soient déjà résolues certaines questions cruciales. Ainsi la protection du génome contre les mutations dues aux astroparticules (« rayons cosmiques »), problème qui se pose déjà aujourd’hui pour le personnel navigant des vols long-courrier. Ainsi aussi de la lutte contre les effets irréversibles en termes de pertes osseuses des longs séjours en apesanteur.

Un scepticisme de bon aloi accueille dans le grand public les projets d’inverser le processus de vieillissement et d’assurer aux individus une semi-immortalité ou en tout cas une vie dix fois plus longue qu’aujourd’hui. S’il est vrai qu’un succès dans ce domaine pourrait provoquer rapidement un engorgement démographique, ce ne serait pas le cas dans le cadre d’une conquête des étoiles où des progrès de ce type permettraient que soient envoyées dans l’espace les individus surnuméraires, adaptés à de telles expéditions qui durent plusieurs centaines, voire des milliers d’années, en ayant exclu toute hypothèse d’un éventuel retour. 

Les manipulations de divers types : les prothèses invasives, l’enhaussement individuel (l’anglais « enhancement » vient de cet ancien mot français aujourd’hui perdu mais ressuscitable), appartiennent toujours à cette zone de confort marginale provoquant le dégoût de certains mais aussi bien l’enthousiasme de certains autres. Pensons au tatouage, passé en une seule génération de la culture des seuls bagnards et autres repris de justice à celle des mères de famille. Rien ne nous a jamais retenu d’appliquer à nos animaux domestiques des techniques innovantes que nous réprouvons par ailleurs quand il s’agit de nous. Or, sur le plan biologique, la barrière est mince qui sépare ces animaux de nous-mêmes. Dans les premières années du XIXe siècle, Johann Friedrich Blumenbach  (1752-1840), inventeur du mot « ethnologie », notait les parallèles existant entre le processus de domestication et celui de civilisation quand il s’agit de l’humain. Rien, si ce n’est l’éthique, ne nous retient de nous appliquer les enhaussements que nous opérons sur nos animaux domestiques (ou de nous en faire bénéficier ?). Or nous avons vu, sous nos propres yeux, s’évanouir la réprobation associée au statut social des tatoués d’autrefois. 

Nous nous intéressons en laboratoire aux animaux comme le rat-taupe glabre qui ne vieillit pas (« à la sénescence négligeable ») et ne développe pas de tumeurs grâce à un mécanisme de fermeture de la cellule, et serait donc capable de résister aux effets qui seraient sinon dévastateurs des astroparticules, ou bien survivent à des séjours prolongés dans le vide spatial et à des températures extrêmes, comme le tardigrade capable de synthétiser son propre antigel (il survit dans le créneau −272° à 150°C). Nous nous intéresserons bientôt à comment moins dépendre de la présence d’oxygène dans l’air que nous respirons (toujours le rat-taupe glabre capable de ne pas respirer pendant 18 minutes grâce à son métabolisme spécifique du fructose), ou à celle d’eau potable ou d’aliments jugés assimilables. 

Or aucun des efforts visant à réduire ces dépendances ne pourra se faire sans modifications de la lignée germinale humaine. On imagine mal que le moment venu les chercheurs et autorités en charge ne se tournent pas vers le grand public pour dire « Que voulez-vous : impossible de faire autrement ! », à moins que, et l’hypothèse semble hélas plus que probable, la transition n’ait déjà eu lieu, passée comme lettre à la poste, les statues honorant l’héroïque Dr. He Jiankui, martyr d’un antique obscurantisme, ornant désormais le coin des rues, l’esprit d’Asilomar 1975 ayant été rangé depuis longtemps déjà au magasin des accessoires.      

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14 réflexions sur « 7ème rencontre franco-chinoise du droit et de la justice de l’Ambassade de France en Chine, “L’esprit d’Asilomar 1975 résistera-t-il à la conquête des étoiles ?”, les 10 et 11 mai 2021 »

  1. « à moins que, et l’hypothèse semble hélas plus que probable, la transition n’ait déjà eu lieu »
    Je ne suis pas sûr de bien comprendre : la lignée germinale humaine a déjà été modifiée avec l’aval d’autorités étatiques ?
    Attention, je ne suis pas naïf, je me doute bien qu’il y a des recherches qui sont sponsorisées par les militaires de différentes nations, et ceci dans le plus grand secret parce que le public “n’est pas capable de comprendre” : la rhétorique habituelle quand des conneries sont faites en douce…
    Mais là, j’ai l’impression qu’on parle d’un autre niveau de décision, et ce sans l’aval d’un consensus public ou à tout le moins éthique ou scientifique, à propos du devenir de la race humaine.
    Quid ?

    1. @GroTroll Les militaires des pays signataires pourraient s’interdire de développer directement de telles recherches, mais resteraient éthiquement motivés pour comprendre ce qui pourrait en résulter et comment y faire face si ceux d’en face le faisaient.
      L’arbalète a été interdite (un temps) par le pape, car jugée trop efficace.

      En l’occurence les motivations non militaires (comme l’exempmle cité) sont sans doute multiples et probablement tout aussi discrètes.

    2. De mémoire, c’est en effet le cas de tous les navigateurs de la Guilde, il me semble.
      🙂

      1
  2. Personnellement je préfère l’armure d’IronMan au tripatouillage génétique du captain américa…..
    Toujours œuvrer sur le contexte plutôt que sur l’essence des êtres.
    Travailler les facteurs d’épanouissement de la plante dans un sol vivant avec des abeilles, plutôt que les OGM dans une “dénature” agro industrielle pensée par un démiurge…
    C’est ce que dénonçait Ramuz avec son idée que la philosophie ouvrière avait triomphé de la philosophie paysanne pour le plus grand malheur de l’humanité. Le paysan travaille le contexte autour de la croissance de la plante dans une démarche d’observation, de compréhension, de soin, “d’entourement” et de “complémentation”, tandis que l’ouvrier abat le tabou de toucher à l’essence des choses, car il pense pouvoir tout transformer à l’aide de machines et poursuit une folie transformiste où toute autre considération n’a pas sa place à part la logique incarnée dans l’objet voulu .
    On peut concevoir un progrès , des innovations et la science hors du désir “d’infliger” et dans une acception qui se rapproche du catalyseur ( celui qui favorise le processus d’une réaction chimique tout en étant neutre et n’intervenant pas dans son résultat)
    Cela demande une société de la connaissance et pas celle de la cupidité qui intrinsèquement véhicule la bêtise parce qu’il est plus facile d’appâter que d’intéresser ; l’économie peut être basée sur autre chose que le veau d’or.
    Par exemple pourquoi titrise-t-on le crédit, les dettes, les conneries, n’importe quel papier ou coquille vide, et pas les brevets pour en faire des actifs ?
    Il serait plus profitable de s’échanger des connaissances plutôt que des simulacres de richesses dont l’essence se rapproche plus du pari perdu ou de la gabegie .

    1. @Dalla Vecchia Luigi Les brevets et les connaissances sont bel et bien titrisées, c’est parfois la seule valeur d’une entreprise incluse dans une fusion et dont on revends ou ferme tout le reste …
      L’intérêt économique étant alors aussi d’interdire aux autres l’usage d’un procédé concurrent plutôt que s’en servir soit même.

      1. Bonjour Ruiz
        La façon de gérer la rareté en évitant guerre ou goulot d’étranglement, chantage ou collusion générant des distorsions entre acteurs/ pays, a été de mettre les matières premières sur un marché. Ce qui en permet l’accès pacifié et équitable moyennant que le prix en soit accessible à à peu près tous. Là, il n’est pas question d’exclusive ou de discriminer l’approvisionnement à la tête du client… Seule la valeur de ce qui est échangé compte pour l’accès à la ressource sans arbitrage.
        On le voit avec les vaccins, mais aussi avec la position de pirate qu’adopte parfois la chine, la propriété intellectuelle est un actif à accès restreint à son possesseur. Ce qui pose des problèmes d’accaparement ; accaparement moralement légitime si c’est le fait du créateur, mais le plus souvent aussi accaparement à la suite d’une rafle grâce à un monopole capitalistique (rachat des start up par une puissance ayant une monnaie “étalon”) ; accaparement d’obstruction, lorsqu’il se brevette des choses incongrues (comme les coins ronds d’un téléphone) pour handicaper le développement d’un concurrent, accaparement d’abus lorsqu’on brevette la nature pour faire payer la gratuité héritée de la vie aux autres .
        Sans parler de la mise sous le boisseau de brevets stratégiques par les grandes puissances pour empêcher le développement des autres et les garder en position de vassalité. (cette attitude provoque d’ailleurs une aggravation des problèmes climatiques en faisant se perdurer des modes de développement désuets et polluants)
        Cette valeur du brevet, dont vous parlez, qui protège la propriété intellectuelle, ce n’est pas un actif de marché comme une matière première accessible à tous moyennant finance, mais plutôt une immobilisation.
        Mon idée dont je reconnais qu’elle n’était pas explicite était de titriser les brevets de sorte qu’ils deviennent une matière première non discriminante, accessible à tous moyennant paiement de royalties à son détenteur/producteur…
        Celui qui en a produit la recherche serait ainsi bien mieux rémunéré, que le maquignon qui s’en fait jusqu’ici le détenteur par accaparement pour en faire, plus, un instrument de levier stratégique et politique, qu’un instrument de développement universel. Faire des brevets le nouveau pétrole pour le plus grand développement de l’humanité et pour une meilleure rémunération des chercheurs.
        Bien sûr, cela suppose d’abandonner le principe de la propriété intellectuelle pour le principe de diffusion lucrative et non discriminante des savoir-faire .

    2. Bonsoir, petite réponse en forme de conseil de lecture.
      L’humanité ne tue pas le père, elle tue la mère. Asimov semble considérer la chose comme inévitable et tente comme d’autres d’imaginer la suite, il travaille des concepts comme les lois de la robotique ou la psychohistoire. Il projette deux humanités les Spaciens dont l’émigration est choisie, de nature transhumaniste et robotiquement assisté et les Coloniens dont l’émigration est forcée, qui font le choix de conserver leur nature humaine. Asimov mettra finalement les Spaciens sur une voie de garage de l’évolution à cause de leur décadence (j’ai toujours eu l’impression qu’il voulait évacuer ce sujet trop ouvert pour mettre des limites à sa réflexion).
      Dans le même registre l’écrivain Dan Simmons dans son cycle Hypérion-Endymion projette lui aussi deux humanités. On sent l’influence d’Asimov puisque les premiers nommé Extros sont une émigration choisie, adepte de l’adaptation au milieu ils utilisent la bio-ingénierie pour propager la vie dans l’espace et coloniser tous les milieux, ils abandonnent leurs formes humaines et leurs anciennes coutumes. Les seconds quittent la terre qui a été artificiellement détruite par les IA, ils gardent leur nature humaine et adaptent des planètes pour y vivre suivant leurs anciennes coutumes sous la houlette d’une fédération “hégémonique”. Pour ceux qui ne savent pas quoi choisir entre l’IA, la terraformation et la bio-ingénierie je conseille vivement la lecture de ce roman et pour les autres je la conseille aussi, le quatrième tome est une apothéose à tous les sens du terme !
      Peut-être remettrez-vous alors en cause votre choix d’IronMan.

      1. Bonjour MG
        je prends vos conseils de lecture avec plaisir, car si j’aime bien les films de SF genre “Bienvenue à Gattaca”, comme littérature de SF je n’ai lu que Barjavel “la nuit des temps” (excellent du reste) et étant jeune je me suis passionné pour les livres de jules vernes (qui ne sont pas de vraiment ce qu’on classerait aujourd’hui comme SF )…Pour le cosmos il y avait “monde en collision” de Vélikosky.
        Plus tard, bien sûr je fus fan de “temps X” l’émission des jumeaux …(même si j’étais plus vieux que leur auditoire habituel)
        Ce qui nous servait de SF , c’était les disciplines d’archéologie (la guerre du feu_J.H.Rosny Ainé) ou de géographie physique (Haroun Tazieff _cratère en feu) qui nous faisaient rêver à partir des petits “riens” dont la science subodorait qu’ils étaient sûrs. Et même dans nos délires, on savait faire la part entre nos rêveries d’anticipation et ce qui était sûr.
        Je ne suis plus du tout sûr qu’aujourd’hui, on le sache toujours, tant je vois beaucoup d’émissions de préhistoire céder au sensationnalisme sans avertissement , et illustrer la science par des films d’animation de “reconstitution” mêlant extrapolation, invention et plausibilités scientifiques, dans une représentation qui se veut vérité pédagogique éducative….(il n’y a plus de séparation entre rêve et réalité; il n’y a même plus la place du rêve puisque tout y est représenté de façon spectaculaire)
        Cette façon d’aplatir tout, que permet la technique, induit sans doute une certaine corruption de nos jugements et une porosité entre le souhaitable (où intervient la raison), le vrai (où intervient la science) et le fantasme qui définit absolument tout comme un spectacle (où l’émotion prédomine).
        C’est peut-être ce qui explique que chez nos décideurs, que leurs jugements sont sous l’emprise de l’émotion et du fantasme et que leurs actions vont de pair. (d’où les dérives eugénistes)
        En tout cas je retiens vos recommandations de lecture et je vais m’en faire au moins une…

  3. Moi c’est cette phrase que me parait sotie d’un livre d’anticipation : “rencontre franco-chinoise du droit et de la justice “

  4. L’objectif éventuel de ” fabriquer” des …. chimères ou assimilés pour autoriser des voyages interplanétaires ne serait qu’une ” motivation” supplémentaire pour favoriser des techniques déjà à l’œuvre pour le meilleur et pour le pire:

    – réparation d’ADN ( santé , gènes à risques … ),
    – techniques de l’ARN messager ( santé ),
    -clonage animal ,
    – clonage humain ( éthique des sexes , désir de ” descendance”…)
    – OGM ( profit , réchauffement climatique …)

    On a un peu l’impression que c’est plus les échecs et effets imprévus à terme de ces manipulations génétiques , qui les ” brideront” plus que l’éthique ou une choix humaniste et raisonné dans un cadre fini .

    Ou une extinction de l’espèce plus rapide qu’imaginée … par manque d’imagination .

    https://sante.lefigaro.fr/article/les-jumelles-chinoises-genetiquement-modifiees-pourraient-avoir-une-esperance-de-vie-reduite

    PS : où peut on prendre connaissance des autres communications ( et de celle ci en entier ! ) ?

  5. Bonjour,
    à ce qui parait, la consommation de cannabis induit une baisse du QI… Ellon Musk est bien connu pour son penchant à l’égard de la consommation de joints, bang et autres soufflettes :] (on va créer une atmosphère sur mars, mais bien sûr, d’ici une 40aine d’année, près de la moitié de la planète deviendra inhabitable : température et taux d’humidité ne permettant plus à la transpiration de réguler les corps à 37°C).
    Je profite du thème pour signaler qu’il y a actuellement une commission parlementaire qui travail sur la question du cannabis et qu’il y aura un rapport soumis au parlement au printemps. Je veux bien que l’on débatte du “cannabis récréatif”, mais il n’y a plus débat au sujet du “cannabis thérapeutique”. On dispose de beaucoup d’études de la part des US ou d’Israël. Il y a beaucoup de témoignage de patient qui on leur qualité de vie et leur vie sauve grâce au cannabis.
    Il est primordial qu’en France, les patients et les médecins aient accès à cette molécule de THC tant diabolisée.
    Exemple, maladie de chrone : plusieurs opérations consistant à couper un segment d’intestin, traitement de fond = remicade –> liste des effets secondaires = 2 pages dont risque de lymphome lol.
    Étude d’Israël : les malades de chrone consommant du cannabis on significativement moins d’opération et prennent moins de medoc…
    Modération est p’têtre bien invité chez moi :]

  6. Terraformer un nouveau monde alors que nous sommes incapables d’entretenir notre unique écosystème ?
    Envisager des voyages au long cours alors que la Station spatiale internationale est totalement dépendante du berceau au-dessus duquel elle tourne ?
    Les défis sont à la hauteur de notre hubris !

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