« Le respect » (1963) de Jean-Luc Godard

Après les échecs d’Une femme est une femme et des Carabiniers, les producteurs ont perdu le bel enthousiasme qu’avait soulevé À bout de souffle. Aussi Godard se sent obligé de dire à la cantonade qu’il est capable de mettre en scène autre chose que des blagues de potache au scénario « fantaisiste » – au cas où il y en aurait même un. « Je peux faire un vrai film, avec un vrai scénario – même un roman adapté – avec de vrais acteurs », fait-il savoir.

Il est entendu. Par Georges de Beauregard, Joseph E. Levine et Carlo Ponti. Il aura même un vrai budget : 80 millions de francs de l’époque selon lui, 500 millions affirme la rumeur. Dans l’histoire, écrite par Alberto Moravia, du tournage d’un film à Capri, nous comptons, dans le rôle de la femme du scénariste incarné par Piccoli : Brigitte Bardot, le sex-symbol de cette année 1963 ; dans le rôle du producteur, un méchant habituel des films de cow-boys : Jack Palance, et Fritz Lang dans son propre rôle de réalisateur. Fritz Lang, si l’on comprend bien parce que le réalisateur légendaire de Metropololis (1927) et de M, le maudit (1931) est dans la dèche dans la vraie vie, et que la profession a le souci de remettre à flot un vieil homme pratiquement aveugle à qui elle doit tant dans l’invention du langage cinématographique. 

Dans un entretien de l’époque entre Godard et Fritz Lang, on entend le vieux sage dire avec indulgence au fils à la fois prodigue et prodige, à propos du réalisateur en tant qu’artiste : « Vous êtes tellement plus intelligent que moi », mais aussi, quand le jeunot pousse un peu loin le bouchon : « Maintenant vous me laissez parler ! ».

Que va faire Godard de Brigitte Bardot ? Ce que tout homme raisonnable ferait, et sans doute certaines femmes : l’aimer ! Et on les voit en effet, dans un document d’époque, gravir à toute allure, se tenant par la main, comme des gamins, les gradins du toit de la villa Malaparte à Capri. Et il montre Bardot à la face du monde comme une bonne actrice, dans l’interminable scène de ménage avec son Piccoli de mari, qu’est « Le mépris » de Godard. 

Il s’en explique d’ailleurs, sans fioritures, dans un entretien datant de l’époque du tournage.

Le reporter, à propos de Bardot :

  • À votre avis a-t-elle fait beaucoup de bons films ?
  • Non, elle en a fait un : elle a fait « Et Dieu… créa la femme », un très très bon film que j’aime beaucoup et celui-là sera son deuxième.
  • Vous ne manquez pas de confiance en vous !
  • Ah non, il faut !

Bien dit : ce que les gens talentueux doivent parfois hélas répondre aux sous-doués ne manquant pas d’air.

On connaît la petite histoire : l’un des vrais producteurs dans la vie, aussi mercantile que celui mis en scène dans « Le mépris » est hors de lui : « Si on fait venir Brigitte Bardot dans un film, et qu’on la paie royalement, ce n’est pas pour voir une bonne actrice dans un bon film : c’est pour voir le cul de Brigitte Bardot. »

Manque de pot : Godard est l’homme qui dit : « Le mépris, je ne sais pas ce que c’est ». Mais qu’à cela ne tienne : donc pour avoir les sous, il faut montrer le cul de Brigitte Bardot ? Il le montrera. Et deux scènes sont ajoutées : celle qui suit immédiatement le générique où le sex-symbol est couchée sur le ventre auprès de son mari, son cul nu, objet de toutes les concupiscences, bien au centre du plan et où elle dit : « Tu les trouves jolis mes pieds ?  », et lui répond : « Oui. » « Tu les trouves jolies mes chevilles ? – Oui. – Tu les trouves jolis mes genoux ? – Oui. », etc. La scène étant successivement éclairée en rouge, en bleu, et ainsi de suite, comme dans un club de strip-tease particulièrement fauché. Le second cul nul, on le voit, et les seins devinés, dans cette scène quasi statique, mais à l’origine d’un gif très populaire, où la caméra est centrée sur le visage de Bardot couchée, un bras étendu latéralement, l’autre, replié, où son corps se découvre, en enfilade.

L’homme qui filme « Le mépris », sans savoir de quoi ça parle, le mépris, nous traite tous, nous les spectateurs, le metteur en scène mythique, et y compris Brigitte Bardot, comme des êtres humains et non comme de la marchandise à soupeser en termes d’argent à faire, comme sa femme qu’un scénariste est prêt à offrir au producteur pour payer les traites de l’appartement à Rome. La leçon, chez Godard est en fait désespérément toujours la même, « désespérément » parce que 50 ans plus tard nous n’avons toujours pas compris : il veut nous inculquer le respect. De chacun envers tous les autres.

Lui-même, Jean-Luc Godard, Fritz Lang, Jack Palance, Michel Piccoli, Giorgia Moll, Raoul Coutard, Georges Delerue et Brigitte Bardot, sont indissociablement rassemblés pour nous, plongés au sein de la beauté du monde tout autour et le souvenir d’Homère et des dieux antiques, dans cette leçon de savoir vivre ensemble, pour l’éternité.  

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2 réflexions sur « « Le respect » (1963) de Jean-Luc Godard »

  1. Mes respects …

    Respect reçu , respect donné , respect transmis , petit miracle de mesure entre entre soumission et exigence .

    Mais ce n’est pas le cinéma qui a été mon révélateur . Plutôt mes parents , les femmes , quelques enseignants , la responsabilité au travail en groupe , mes lectures ( Dostoïevski , Pascal ,Kant ,Giono ….).

    Quand on perçoit ce qu’est devenu le débat politique et des idées , on ne peut que mesurer la déchéance du respect , autre signature de l’effondrement .

    Et pourtant le respect de soi , des autres et des choses , reste une condition sine qua non de la survie de l’espèce .

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