L’histoire véridique de Simon, envoûté et maudit

J’ai rédigé ce récit en 1987. Les faits rapportés se déroulent au Bénin trois ans auparavant. Tous les noms propres de personnes et de lieux ont été modifiés. J’ai maintenu le ton sur lequel ces événements m’avaient été racontés, de préférence au style distancé dit « ethnographique ».

J’entendis parler pour la première fois de Simon le 30 avril 1984. Et si je n’entretiens à ce sujet aucun doute, c’est qu’à cette date, j’ai couché par écrit dans mon carnet de notes, quinze lignes qui relatent fidèlement ce que je crus comprendre, ce jour-là, de l’histoire de Simon.

Je ne sais plus dans quelles circonstances exactes Anastase me parla de lui ; il s’agissait sans doute d’une de nos plus longues tournées, celle qui nous conduisaient régulièrement dans les villages frontaliers.

A l’aller comme au retour, il y avait alors, pour Anastase et pour moi, une centaine de kilomètres de « goudron » (de route, et non de piste), qui nous laissaient le loisir d’échanger des récits d’une longueur confortable. La trace en est là, en tout cas, dans ce carnet numéro douze, à la date du 30 avril, les quinze premières lignes que je consacrai à Simon. Son prénom n’avait pas dû me frapper, puisque je parle de lui comme de  « X » (ou peut-être son prénom avait-il été effacé de ma mémoire par le soleil à blanc d’une de nos plages les moins bien ombrées). Voici ce que mon carnet indique à la page 98 :

30 avril 1984

A. raconte une histoire où il est impliqué. Un chirurgien neurologue réputé est retenu dans son village où il présente des symptômes psychotiques. C’est dans la région dont vient A. (environ 400 km de la capitale).

L’envoûtement résulterait de la rupture d’une solidarité entre sorciers. Le père de X faisait partie d’une association de sorciers et n’aurait pas respecté ses engagements financiers. Son fils paierait maintenant.

J’ai dû prendre quelque intérêt à l’histoire de Simon puisque je l’ai consignée, mais elle n’était à ce moment pour moi qu’une péripétie, représentative d’un climat, parmi tant d’autres. À la page suivante de mon carnet, en date du 2 mai, je rapporte une anecdote bien plus palpitante, les aventures, cette fois, d’une sorcière, un récit à rallonges, qui m’impressionna bien davantage puisque je lui consacre près de trois pages de mon écriture pourtant économe : fœtus dévorés, lynchage interrompu par les autorités du quartier, corps morcelés sous des modalités diverses dans les couloirs septiques d’une maternité équatoriale.

Le ton même de ma note sur Simon révèle ce qui est pour moi la banalité récemment acquise de ces contes de sorciers. 

Quelques mois s’écouleront avant que je n’entende reparler du chirurgien neurologue. Le 28 août, en fin d’après-midi, Anastase lance téléphoniquement à quelques-uns de ses « pays », une opération pour la soirée. Je lis ceci à la page 77 du carnet numéro 13 :

Mardi 23 août (cf. 30 avril). 

Anastase donne plusieurs coups de téléphone. L’opération Ghana peut avoir lieu. Les plans sont établis. Les cousins quadrillent la capitale, »Toi, Koguémé »; « Toi, la Barrière », etc. Il s’agit de collecter chez tous les parents pour le transport et les frais de guérison.

Rien n’indique toujours que le prénom de Simon m’ait alors été connu. Il faut attendre pour le voir apparaître à la date du 21 septembre (page 15 à 17 du carnet numéro 14), on trouve là une longue note de quatre-vingt douze lignes intitulée, l’histoire de Simon.

C’est tout, il n’y a, dans mes carnets, rien d’autre sur Simon. Rien sur notre entrevue de la fin décembre, parce que tout ira si vite entre ce jour maudit et le moment présent. Pas la moindre écriture entre le carnet numéro 14 et le grand cahier où je consigne aujourd’hui l’histoire de Simon.

Simon Tokpé naquit à Tanangatou, une bourgade agricole du Nord qui s’étend nonchalamment sur plusieurs kilomètres carrés de part et d’autre d’une petite rivière plus ou moins torrentueuse qui fait forêt-galerie sur tout son cours. La date de naissance de Simon est, comme le plus souvent ici, beaucoup moins certaine que le lieu de sa naissance. Quoi qu’il en soit, le « certificat d’attribution » qui fut établi plus tard, sur la foi de son maître d’école, indique un imprécis « né vers 1950 ».

La mère de Simon, deuxième épouse de Dossou Tokpé, mourut en couches, ayant donné à son mari, outre Simon, deux filles et deux garçons. Dossou eut le bonheur d’avoir de ses deux épouses, seize enfants en tout ; six d’entre eux, quatre garçons et deux filles moururent hélas avant d’avoir atteint l’âge du mariage.

Étant alors le dernier des garçons, Simon fut libéré des travaux des champs. Il fut envoyé auprès d’une de ses tantes, sœur de sa mère, qui habitait Atangbato, ville de sous-préfecture distante de Tanangatou d’environ cent kilomètres. La tante de Simon était, comme beaucoup de femmes, petit commerçante, en l’occurrence, vendeuse de nourriture ambulante. Son activité consistait à installer devant son carré, aux premières heures de la matinée, un tréteau derrière lequel elle assurait la vente de bouillie chaude de maïs. Vers quatre heures, ayant vaqué à son ménage de midi, elle réinstallait, au milieu de l’après-midi, sont tréteau ainsi qu’un petit fourneau qui lui permettait de préparer à l’intention des passants, des beignets d’igname.

Il arriva bien souvent à Simon, de la seconder, en particulier dans la soirée, quand le commerce se poursuivait amicalement dans la convivialité sereine de minuscules loupiotes. Jusqu’ici, jamais l’oncle de Simon, son hôte dans la capitale, n’avait envoyé l’un de ses propres enfants à l’école : s’il ne savait pas avec exactitude ce que l’on y apprenait, il était toutefois convaincu que l’on y gaspillait avec ostentation un temps qui pouvait être plus utilement mis à profit. Il jugea que la venue de Simon lui offrait une occasion excellente de faire preuve de bonne volonté vis-à-vis des autorités soucieuses de l’instruction publique, sans exposer pour autant sa propre progéniture.

Simon devait avoir plus de dix ans lorsqu’il commença à fréquenter l’école. Malgré ces débuts tardifs, il ne tarda pas à étonner son maître par une capacité prodigieuse à acquérir de nouvelles connaissances. Quelques années s’étant écoulées, celui-ci dut reconnaître qu’il n’avait plus rien à enseigner à Simon que celui-ci ne sût déjà. L’enfant fut alors renvoyé dans son village natal.

Pendant quelques années, il vécut auprès de son père, le secondant dans sa petite entreprise agricole et tirant parti du savoir qu’il avait acquis à l’école. C’est en particulier parce que Simon avait appris à calculer que Dossou Tokpé put se lancer dans la culture lucrative de l’ananas qui, dans ces années-là, constituait à Tanangatou une innovation quelque peu aventureuse. Il est d’usage en effet, dans ces régions de savane, de désherber les jardins par la méthode assez brutale du feu de brousse. Ceux-ci sont organisés de manière à « laisser passer le feu » avec un dommage minimal aux arbres et aux plantes vivaces, mais l’ananas (fragile broméliacée) ne pourrait survivre à un tel traitement. Sa culture obligeait donc à entourer les champs d’ananas de coupes-feux compliqués et nécessitant un travail de terrassement long et monotone.

Les affaires prospéraient donc par les talents combinés du père et du fils. Il arrivait cependant à Dossou de se désoler. « Mon fils », se répétait-il alors, « est le premier de chez nous à avoir fréquenté l’école. Il y a acquis un savoir riche en promesses. Ainsi, c’est grâce à ce savoir que j’ai pu tout d’abord remplacer le chaume du toit de ma demeure par une tôle qui restera bonne au moins dix années, c’est grâce à se savoir aussi que j’ai pu ensuite acquérir une toute jeune épouse, dont les œuvres remplissent à nouveau la maison de rires d’enfants, et par qui, ma première femme – celle qui me fut toujours fidèle – est aujourd’hui soulagée des soins du ménage. Quel bénéfice n’y aurait-il pas alors pour notre maison, sinon pour notre « quartier » tout entier (lignage), si Simon pouvait maintenant fréquenter la Grande École qui existe – dit-on – dans la capitale ».

Or, il se faisait qu’une des jeunes sœurs de Dossou habitait la capitale, ayant épousé quelques dix ans auparavant, un jeune homme du pays, devenu depuis coursier à l’Office des comptes Chèques Postaux. Dossou s’enquit auprès d’elle de la possibilité pour Simon de loger chez eux et, le cas échéant, combien il lui en coûterait de pension. Additionnée au frais d’écolage, la pension constituait une somme élevée. Mais après quelques semaines de réflexion, Dossou annonça au conseil de famille – qu’il avait réuni, comme il en avait le droit, puisqu’il en était le chef –  que sa décision était prise : Simon fréquenterait le lycée.

Quand la nouvelle du départ prochain du jeune homme pour la capitale se répandit à Tanangatou, les voisins s’étonnèrent : « Comment est-il possible, disaient-ils, que Dossou ait pu réunir ainsi la somme qui assurerait six longues années d’écolage au fils cadet de sa défunte épouse ? La culture de l’ananas –  à laquelle Simon avait assurément contribué avec diligence –  lui avait certainement procuré un petit pécule, mais rien, à coup sûr, de l’ordre des sommes nécessaires ».

Quel âge devait donc avoir Simon quand il entra au lycée? Peut-être dix-huit ans passés… Mais il y fit immédiatement merveille. Il semblait à ses maîtres que la connaissance lui venait comme par enchantement. Seuls ses condisciples boudaient la compagnie d’un jeune homme qu’il jugeaient sauvage : ils lui reprochaient tout spécialement la froideur distante qu’il affichait lors des réjouissances, telles que fêtes populaires au cérémonies familiales.

C’est sans difficulté aucune qu’ayant brillamment passé son bac, Simon obtint une bourse d’État qui lui permit d’entreprendre des études de médecine à l’étranger : à Dakar. La capitale sénégalaise lui plut par sa modernité qui tranchait sur tout ce qu’il avait connu jusque-là : ici, toutes les rues étaient goudronnées, chaque boutique contenait des milliers d’articles différents, et des restaurants par dizaines s’offraient au choix des dîneurs dans le quartier qui descend vers le port. Simon se rendait compte bien sûr qu’il y avait un prix à payer pour tant de diversité : dans son pays, les Français étaient devenus, depuis la Révolution Nationale, des invités relativement discrets, il n’en était pas de même ici ; et Simon éprouvait quelquefois du ressentiment envers les Sénégalais qui manifestaient vis-à-vis des Européens, soit par calcul, soit par niaiserie, une obséquiosité dégradante. Il n’en était pas moins vrai que Dakar représentait aux yeux de l’aspirant au savoir médical moderne qu’il était, la moitié du chemin parcouru vers la source rayonnante d’un savoir technologique authentiquement magique.

Il y avait à l’université quelques autres étudiants de sa « coutume » (ethnie) qui s’étaient réunis en association, mais il les fréquenta peu, leur préférant la compagnie nocturne des membres d’une Société aux buts apparemment mal définis. À la fin de son séjour à Dakar, il se classa second dans un concours organisé par le Ministère français de la Coopération, ce qui lui permit d’obtenir une bourse de spécialisation en chirurgie à Paris. De son séjour en France, rien n’est malheureusement connu.

Quoi qu’il en soit, Simon revint au pays au début de l’été 1979. Sa notoriété l’avait précédé : il serait le premier chirurgien neurologue de cette petite république courageuse et un poste de Chef de Service l’attendait à l’hôpital universitaire d’État, associé à une chaire. Comme son engagement ne débutait officiellement qu’en octobre, il avait décidé de passer les quelques mois d’été à Tanangatou, son village natal.

Un événement douloureux avait eu lieu tandis que Simon était encore à Dakar : la mort au village de son père, Dossou Tokpé. Simon avait été très affecté par cet événement. Il en avait conçu une grande tristesse, une des plus grandes de sa vie certainement, parce qu’il lui avait été impossible de rejoindre aussitôt le pays : c’était en effet alors à Dakar, le moment des examens. Il avait cependant eu l’occasion d’assister, trois mois plus tard, au retour de deuil ; mais tous s’étaient accordés à considérer qu’il s’adressait, pour son absence dans les jours qui suivirent le décès, des reproches excessifs.

On apprit cependant plus tard, qu’à cette époque, Simon s’était ouvert à certains d’un incident qui pouvait expliquer partiellement ses sentiments exagérés. Une nuit – dont il devait apprendre une dizaine de jours plus tard qu’elle fut celle du décès de son père – il avait entendu frapper à la porte de sa chambre d’étudiant, alors que, déjà étendu sur son lit, il s’apprêtait à s’endormir. Étant aller ouvrir au visiteur, il avait été surpris de découvrir son père dans l’encadrement de la porte. Celui-ci était alors entré avec précipitation dans la pièce et, coupant court aux demandes d’explications de son fils, s’était lancé dans une conversation véhémente, au cours de laquelle il avait adressé à Simon des reproches assez vifs, lui imputant en particulier des difficultés très sérieuses au sein desquelles il était en train de se débattre, et qui auraient pour lui – affirmait-t-il – des conséquences dramatiques. Dossou aurait disparu de manière tout aussi soudaine, alors que son fils s’apprêtait à lui offrir le gîte pour le restant de la nuit.

Le mois de juillet s’était écoulé sans événement notable : Simon rendait visite à des parents et rencontrait quelques camarades de promotion présents au village. Mais dans les premiers jours du mois d’août, il tomba gravement malade. On ne s’inquiéta pas trop dans les premiers jours, mais comme son état empirait rapidement, on convint qu’il fallait consulter un médecin sans plus de délai. On dépêcha un cousin vers la ville de Préfecture, dont il revint au bout de quelques jours en compagnie d’un médecin. Celui-ci diagnostiqua une méningite, mais trouvant Simon à ce point affaibli, il s’opposa à son transport vers l’hôpital : il lui semblait que le déplacement sur les pistes – déjà passablement défoncées en temps ordinaire et plus spécialement détrempées par des pluies torrentielles en cette période de l’année – aurait raison des dernières forces du malade.

Celui-ci fut donc soigné aux antibiotiques sur place. On craignit pour sa vie pendant deux semaines environ. Jusqu’à ce qu’un jour, il devint clair qu’il était tiré d’affaire. Deux autres semaines s’écoulèrent avant qu’il ne se remette à marcher, mais chacun s’accordait à penser alors que Simon avait refait le plus gros de ses forces. Quand on s’avisa soudain que l’homme avait bien changé.

Simon déclara en effet à ses proches qu’il avait pris la décision de ne plus quitter désormais Tanangatou, car si ses ennemis avaient bien été défaits cette fois-ci, la puissance de leur offensive avait indiqué à suffisance qu’une seconde chance ne lui serait pas accordée. Simon s’appropria  une petite case qui fermait la concession parentale sur son flanc sud, il y installa son lit et ses maigres affaires et recouvrit les murs d’affichettes décrivant son épreuve et son tourment, on y lisait entre autres : « Tu es ici dans la maison du maudit », ou bien « Les sorciers ne lui laissent pas de trêve ».

La déclaration solennelle de Simon avait provoqué la consternation, non seulement au sein de son propre « quartier », mais aussi dans la bourgade tout entière. Bien sûr, de telles choses n’étonnent jamais tout à fait, puisque c’est d’elles que la vie quotidienne est hélas faite ; mais chacun se sentait empreint à la fois d’une tristesse infinie et d’une rage secrète à l’idée que les sorciers aient pu choisir, cette fois, pour assouvir leurs instincts détestables, celui qui était d’ores et déjà le fils le plus fameux de Tanangatou. C’était un réel crève-cœur que de voir Simon s’avancer d’un pas brisé au long des « vons » (ruelle en terre battue) du village, dans ses vêtements au chic européen – qui contrastait avec l’ascèse des boubous de coton blanc – mais dont la fraîcheur déclinait à mesure que la poussière rouille de la terre de barre en prenait, de jour en jour, une possession mieux assurée.

Bien qu’il demeurât depuis ce moment d’une constitution visiblement fragile, et que sa démarche fût à jamais hésitante, les connaissances de Simon s’accrurent cependant considérablement durant cette période. On vint le consulter toujours davantage pour son savoir relatif aux vertus secrètes des plantes, ainsi que pour sa science des médicaments que l’on pouvait composer à partir d’elles. Cette connaissance des plantes, il l’avait acquise – disait-on – de la façon suivante. Un jour qu’il se promenait à la lisière des jardins, de sa démarche désormais ralentie, il avait entendu, émanant des taillis, un puissant gémissement animal. S’étant approché, il avait, écartant les plantes folles, découvert un buffle mortellement blessé par la balle d’un chasseur.

L’œil déjà à moitié éteint par une agonie avancée, l’animal lui avait tenu ce langage : « Je te connais, Simon tu as un homme d’une très grande force car tu as survécu jusqu’ici à l’odieuse malveillance d’un pacte de sang conclu par des sorciers très puissants. Je tiens à révéler à un homme de ta force, un secret. Quand je serai mort – ce qui ne saurait tarder – tu creuseras à l’emplacement de ma tête, et tu découvriras (à quelque profondeur) une petite calebasse enfouie sous la terre. Tu l’ouvriras et dans son centre, tu trouveras une chique de tabac. Une fois revenu chez toi, tu la mâcheras avec lenteur, et tu verras qu’un grand pouvoir te sera ainsi conféré ». Simon fit comme le buffle lui avait enjoint : il découvrit la minuscule calebasse, s’empara de son contenu, et rentra chez lui. Quelques jours plus tard, il repensa au tabac, entreprit de le mâcher, et fut tout aussitôt pris d’un irrésistible sommeil. À son réveil, il s’aperçut – comme l’animal merveilleux le lui avait prédit – qu’il possédait soudain tout le savoir secret des plantes des champs, de la brousse et de la forêt des bord de rivière.

Or, tandis que ces événements se déroulaient à Tanangatou, un jeune homme, natif de ce village, terminait à l’université nationale des études en science économique. Son nom était Anastase Olodoumé. 

Un jour, ayant appris qu’un vieil homme, qu’il connaissait de réputation, entreprendrait bientôt le voyage de Tanangatou, il se rendit auprès de lui, afin de lui confier un message à l’intention de ses parents. La conversation avait porté sur divers sujets ayant trait au pays, quand, soudain, le vieillard parut succomber à une très grande tristesse. Anastase s’enquit alors de la raison de ce chagrin, sur quoi le vieil homme lui déclara d’une voix toute empreinte de sagesse que le seul malheur digne d’affliger un homme était la perte d’un enfant. Anastase lui répondit avec la sollicitude respectueuse qui convenait à ses propos : « Papa, si vous le voulez bien, parlez-moi des circonstances de la mort de votre fils ». Le vieil homme expliqua au jeune étudiant qu’il ne s’agissait pas à proprement parler de son fils, mais de l’un de ses neveux pour qui il avait conçu une profonde affection lorsque celui-ci résidait chez lui dans la capitale pendant le temps de ses études au lycée. Il ajouta que son neveu n’était pas mort, mais vivait au village une vie misérable depuis qu’il était devenu la proie des sorciers. Puis il raconta à Anastase, avec force détails, l’histoire de Simon.

Ce n’était pas la première fois qu’Anastase entendait parler de l’infortune de son « pays », mais il ne connaissait jusque-là que les grandes lignes de son histoire. La dizaine d’années qui séparait le jeune économiste du médecin avait suffi à distinguer entièrement leur destinée respective. Pour un jeune homme comme Anastase, qui avait – lui aussi – parcouru la voie ardue et méritoire qui conduit exceptionnellement l’enfant d’un village du Nord à l’Université, l’histoire de Simon apparaissait particulièrement déchirante : elle mettait en évidence comment l’ambition justifiée et le courage personnel pouvaient être absolument défaits par la haine aveugle d’autres hommes. Il considéra dès lors qu’il était de son devoir de faire tout ce qu’il serait en son pouvoir pour tenter de sauver son malheureux « pays ». Il dit alors au vieil homme, « Papa, l’histoire de votre cher neveu m’a profondément ému. J’aimerais que vous m’autorisez à m’intéresser directement à son sort ». L’oncle de Simon compris qu’il était question d’engager un combat qui s’avèrerait certainement coûteux – pour les hommes comme pour les bourses – contre d’odieux cannibales, c’est pourquoi, il eut à cœur de marquer solennellement son accord : « Digne fils », dit-il, « je suis prêt à faire ce qu’il faut ».

Bien que, pour quelqu’un qui – comme lui – avait appris au cours de ses études à poser un regard critique sur les croyances de ses aïeux, un combat engagé contre des sorciers ne constituât en aucune manière ce qu’il était pour un homme attaché au tradition et de moindre instruction, Anastase n’entendait pas pour autant se lancer dans une telle entreprise à la légère, ni sans moyen. Il jugea dès lors qu’il était important avant tout de connaître avec plus d’exactitude les causes de la maladie de Simon. Aussi, sa première démarche fût-elle d’aller consulter un devin.

Il alla voir un bokonon (un « charlatan » comme le veut l’usage local du français, imposé par des missionnaires sûrs de leur savoir, car cautionné par Dieu), en qui il avait pleine confiance. S’étant assuré du montant de ses honoraires, et ayant réuni autour du plateau son lonflen et tout son appareil de noix, de coquillages, d’osselets et de graviers, le devin entreprit d’interroger le demi-dieu Fâ, vodoun du destin des hommes. On raconte en effet, que Mâwu-Lissa avait confié autrefois à ce génie placentaire (né de deux femmes et désespérément flasque car privé d’os à la naissance) la tâche magnanime de venir en aide aux hommes confronté aux plus rudes difficultés de la vie, en leur révélant la réalité profonde des choses chaque fois qu’ils s’adresseraient à lui selon les formes prescrites de la consultation des noix du palmier portant son nom (Fâ-dé).

Voici ce qui apparut quant aux causes de la maladie de Simon. Pour payer le séjour de son fils dans la capitale, Dossou Tokpé s’était en fait gravement endetté envers deux marchands Haoussa de sa connaissance et, afin d’assurer cet investissement objectivement excessif, il avait par ailleurs conclu une entente avec un groupe de sorciers sévissant dans la région pour que celui-ci garantissent par leurs gri-gris et leur incantations – sinon par leurs poisons – le succès de Simon à chacune des étapes décisive de son cursus honorum. Hélas, la mort lui était advenue inopinément avant que la dette mystique et peut-être remboursée, et les personnages malveillants avec qui il avait eu la naïveté roublarde de s’acoquiner, s’étaient aussitôt dédommagés aux dépens de son malheureux fils au moment même où celui-ci allait récolter des premiers fruits d’un parcours effectivement couronné de succès jusque-là.

L’homme crédule se fait de la consultation, une représentation simpliste : il imagine que le signe des noix exprime réellement la parole de Fâ, puisqu’ il existe bien un tel génie portant sur les actes des hommes un regard de connaissance, et qui se voit en quelque sorte forcé, dans la consultation, de régurgiter son savoir au bénéfice du consultant. Mais pour Anastase – comme pour tous les hommes d’un peu de sagesse – la divination ne relève pas d’une croyance mystique et un peu vague, mais d’une conception rationnelle du monde : pour eux, le bokonon, dans son opération, fait tout simplement figure de récepteur au sein du champ des dispositions qui définit entièrement toute situation existant en un lieu et à un moment précis ; quant aux sentences produites par le devin, elles ne constituent rien d’autre que la mise en forme linguistiques explicite de la configuration générale des facteurs déterminants la situation singulière soumise à l’investigation. Disposant désormais d’éléments nouveaux et supplémentaires, le consultant est à même de prendre des décisions mieux informées – sans avoir jamais imaginé pour autant qu’il lui a été offert d’entrevoir, par l’entremise magique d’un vodoun, ce qui n’a pas encore été.

Mis ensemble, le récit du vieil homme – celui que Simon appelait affectueusement « mon Tuteur » – et les éléments découverts dans la consultation, permettaient de reconstituer un tableau suffisamment complet pour que l’on puisse envisager de planifier une action en fonction d’eux. Le problème avait deux bouts : les sorciers comme son origine, et Simon comme son aboutissement, et il était en principe aussi bien loisible de le prendre par l’un ou l’autre de ces deux bouts. Il suffisait maintenant pour se décider dans une voie stratégique, de peser les mérites respectifs de ces deux options.

Approcher la question par ses origines ne pouvait signifier qu’une seule chose : retrouver les sorciers et s’acquitter de la dette mystique contractée jadis par Dossou Tokpé auprès d’eux. Outre le désagrément que constitue en soi la fréquentation des sorciers, et la crainte justifiée que l’on rentre incidemment dans leurs mauvaises grâces par sa propre maladresse, cette option obligeait (c’était là sa condition préalable) de résoudre le problème délicat de leur identité même, la sorcellerie étant – comme il va de soi pour toute activité maléfique – une pratique qui s’exerce plus volontiers à la faveur des ténèbres secrètes qu’au plein soleil de midi.

Il existait bien un moyen relativement simple d’apprendre l’identité des sorciers sans devoir se lancer dans une longue et périlleuse enquête dans l’entourage de Dossou, il s’agissait sans plus d’interroger celui-ci, par-delà la frontière de la mort. En effet, tant que la jarre déposée sur la tombe n’a pas été solennellement brisée, le lindon demeure possesseur du corps et l’on peut tout à loisir l’interroger. On avait autrefois recours à cette technique de manière régulière lorsque le défunt était décédé dans des circonstances suspectes, c’est-à-dire, pratiquement toujours. « La mort est un règlement de compte », dit-on sur le ton de l’évidence.

Mais Dossou était mort depuis plusieurs années, et le lindon – qui, comme on s’en souvient, avait rendu visite à Simon au cours de la nuit fatale – avait probablement rejoint le royaume inconnaissable des ombres. Quelques bribes de mémoire devaient bien être restées attachées aux ossements de Dossou ou à certains de ses objets familiers, mais outre la mauvaise qualité probable des réponses que l’on obtiendrait d’eux, les difficultés pratiques liées à leur exhumation ou à leur découverte semblaient insurmontables. Sans compter que si le manège venait à l’attention des Autorités, ou même de certains proches irrités de ce que l’on remue un passé toujours explosif, l’investigateur ne verrait, sinon mis en prison pour une durée indéfinie, du moins couvert d’opprobre par l’opinion, quelle qu’ait été par ailleurs la pureté de ses intentions.

La solution du problème passant par la découverte de l’identité des sorciers était donc à écarter car à la fois trop complexe et trop risquée. Seule la deuxième option demeurait donc ouverte : le retournement du mal de Simon vers ses ensorceleurs, l’identité de ceux-ci demeurant provisoirement inconnue; seule leur mort ultérieure comme conséquence du désenvoûtement mettrait fin par son caractère spectaculaire et non-équivoque au mystère de leur identité.

Il existe, Dieu merci, des méflangato, des « faiseurs de bien », vers qui se tourner en de telles circonstances, mais il était hors de question qu’Anastase s’adresse à l’un d’entre eux en son seul nom : une telle opération ne peut être que collective. Il faut être plusieurs pour engager les diverses tractations qui conduiront à l’accord d’un guérisseur, il faut être plusieurs aussi pour réunir les hommes qui couvriront les frais divers de transport – qui se chiffrent à trois ou cinq mille francs pour chaque déplacement – sans compter les cent mille francs ou davantage que coûtera un traitement qui s’échelonne sur plusieurs mois et se déroule dans l’enclos même du faiseur de bien. Mais pour ce qui touchait à cette dernière somme, on pouvait considérer que le tuteur de Simon l’avait entièrement prise à sa charge.

Anastase entreprit donc la tournée de ses « pays » qui demeuraient dans la capitale, et il ne tarda pas à réunir – car il sut trouver les arguments qui touchent au cœur – une douzaine de jeunes personnes, employés des ministères, policiers, secrétaires, militaires ou commerçantes, qui s’engagèrent dans cette aventure avec générosité et détermination. Ceci étant fait, Anastase jugea qu’avant toute démarche plus concrète, il lui fallait obtenir maintenant l’accord de Simon lui-même pour que leur combat commun s’engage sous les meilleurs auspices.

Il partit donc pour Tanangatou et parcourut les 400 kilomètres qui séparent la bourgade de la capitale dans la benne d’un camion qu’il partageait avec une trentaine de compagnons de voyage. Il arriva au village, moulu par les cahots d’une piste dont les passages en « tôle ondulée » constituaient les meilleurs moments, et au bord de l’insolation après ces heures innombrables sous un soleil vertical. Il se présenta chez Simon le lendemain matin, et fut introduit au frais de sa case – où celui-ci l’attendait – par un de ses grands frères.

Les salutations usuelles ayant été échangées, Simon s’adressa à son visiteur pour le remercier de tout ce qu’il avait fait pour lui. Anastase prit tout d’abord c’est propos pour des remerciements ordinaires, mais dans les minutes qui suivirent il sentit son sang se glacer à mesure que son hôte commentait les différentes démarches qu’il avait entreprises pour lui, et que Simon semblait connaître dans leur menu détail. Anastase avait entendu parler du savoir d’herboriste que le chirurgien maudit avait acquis depuis qu’il était retenu par des puissances adverses à Tanangatou, mais il lui fallait maintenant se rendre à l’évidence que cette connaissance se doublait aussi d’une extraordinaire faculté de voyance.

À la fin de leur entretien, Simon demanda à son visiteur s’il voulait bien se charger d’un message destiné à son oncle, ce qu’Anastase accepta volontiers. « Tu diras donc à mon tuteur, commença Simon, ‘Pourquoi ceux à qui tu m’as vendu ne sont-ils jamais venus me chercher ?’ « .

Ces mots inattendus plongèrent le jeune économiste dans la plus profonde consternation : les propos de l’ensorcelé étaient sans ambiguïté aucune, il accusait explicitement son oncle d’être du parti des sorciers qui le persécutaient. Bien plus, il chargeait Anastase de rapporter lui-même cette accusation atroce au vieillard dont la douleur pathétique l’avait convaincu d’abord de s’intéresser au sort de Simon. C’est pourquoi Anastase se sentit forcé de répondre avec la plus grande fermeté : « Je ne peux dire une chose semblable à votre tuteur ! ». Sur quoi l’autre se contenta de ricaner.

Anastase reprit le chemin de la capitale dès le lendemain, l’âme en proie à un trouble profond. Ainsi il était venu s’entretenir avec celui qu’il concevait comme la victime désarmée d’un pacte de sorciers, et s’était retrouvé face à face avec un personnage agressif qui avait pris un ambigu plaisir à montrer qu’il n’ignorait rien des démarches faites pour le sauver. Simon l’en avait remercié, mais avec une condescendance qui dissimulait mal un secret mépris. Mais, surtout, Anastase ne pouvait se défaire désormais du plus horrible soupçon, chaque élément nouveau semblait fait pour renforcer les autres : la connaissance des plantes acquise dans des circonstances obscures, le don de voyance du chirurgien, ne s’agissait t-il pas là des traits les moins équivoques qui caractérisent le personnage odieux du sorcier ? Quant à l’accusation affreuse portant sur son vieil oncle – dont l’affliction ne pouvait assurément être feinte – ne constituait-elle pas elle-même un sort que le jeune économiste se voyait chargé de véhiculer, un enchantement motivé par le ressentiment qui remplace si facilement une gratitude justifiée chez ces êtres essentiellement malfaisants ? Et qu’en était-il après tout de cette association mal définie dont Simon avait été, disait-on, le membre lors de son séjour à Dakar ? Les Sénégalais ne sont pas les moins habiles à ces machinations nuisibles. Et ce séjour en Europe, dont rien de précis n’était su ? Simon aurait fort bien pu s’initier à cette puissante société nocturne dont les membres se réunissent en secret pour assurer par des moyens mystérieux le bonheur des conjurés : ce que l’on appelle là-bas, la Franc-maçonnerie.

Anastase s’expliquait maintenant beaucoup mieux pourquoi les victimes de la sorcellerie sont habituellement abandonnées à leur triste sort, même par leurs proches les plus chers : n’étaient-elles pas à leur tour rapidement forcées, pour tenter de se dégager, de recourir à des armes semblables à celle de leurs tourmenteurs, si bien qu’elles devenaient bientôt indiscernables de leurs propres persécuteurs ? Le rationalisme cartésien dont Anastase se prévalait, lui apparaissait tout à coup comme un bien frêle rempart maintenant qu’il s’avançait lui-même sur un terrain miné où ne circulent que des ombres dont on ne peut savoir si elles sont amies ou ennemies, où toutes les ententes sont secrètes, où toutes les forces sont d’une nature inconnue et toujours prêtes à se retourner contre leurs téméraire manipulateur. Si la possibilité lui en avait alors été offerte, nul doute qu’Anastase aurait volontiers fait machine arrière, mais il était déjà pris dans la toile des engagements qu’il avait pris envers les uns et les autres : vis-à-vis du tuteur, tout d’abord, de ses différents « pays » ensuite, qu’il avait contribué à mobiliser, et finalement – en dépit de l’attitude de celui-ci – vis-à-vis de Simon lui-même.

Anastase rendit compte au malheureux tuteur, en premier. Il rapporta les divers moments de l’entrevue, puis, ayant souligné une fois de plus à l’intention de son interlocuteur à quel point la responsabilité des ensorcelés est diminuée, il transmit fidèlement le message dont Simon l’avait chargé. Ses multiples précautions s’avérèrent bien inutiles et le visage défait du vieillard brisa son cœur comme il l’avait pensé. Après avoir longuement fixé le sol en hochant la tête, le pauvre homme murmura, « Je ne sais pas ce qu’il veut dire… ».

Anastase reprit ensuite contact avec les membres de sa petite troupe. Il alla les trouver l’un après l’autre et leur fit part de son entretien, s’abstenant cependant de mentionner le trouble qui avait été le sien. L’étape suivante s’imposait d’elle-même, il s’agissait maintenant de s’assurer les services d’un méflengato qui se chargerait du traitement et assurerait la guérison de l’envoûté.

Il y avait à Kohémé un faiseur de bien de quelque réputation, s’adresser à lui aurait constitué la solution la plus simple, et peut-être la plus sage, puisque cette bourgade se situait à peu près à mi-chemin entre Tanangatou et la capitale ; la moins onéreuse aussi puisque le bonhomme était connu pour ses tarifs modérés. Mais chacun s’accorde à considérer que, vu la manière dont l’affaire était engagée, seul un guérisseur particulièrement puissant avec quelque chance de réussir la cure de Simon.

Or, en pays Tallé – au Ghana donc – vivait un homme fort connu qui avait opéré des merveilles dans des cas très semblables, et l’unanimité se fit rapidement sur son nom. La petite bande d’amis mandata Anastase pour qu’il se rende auprès de ce faiseur de bien – nommé Kolkpar – afin d’obtenir de lui qu’il assure le traitement de l’infortuné chirurgien.

Anastase se mit donc en route et, de taxi-brousse en camion, et de camion en taxi-brousse, il parvint, après deux jours de voyage, en pays Tallé. La maison de Kolkpar était semblable à celle de beaucoup de guérisseurs fameux : son habitation personnelle constituait l’un des côtés d’un carré, tandis que les trois autres côtés, disposés en U autour d’une place commune ombrée par un majestueux manguier, étaient composés d’un ensemble de petites cases où résidaient les malades en traitement, accompagnés le plus souvent d’une jeune parente qui vaquait aux soins du ménage et préparait les repas, tout en les rassurant par leur présence familière. De l’ensemble émanait une atmosphère d’aimable convivialité (qui contrastait avec la brutalité des épreuves terrifiantes auxquelles les patients étaient soumis dans la cure). Ici quelques marchande de « produits de première nécessité » vendaient nonchalamment cigarettes et morceaux de sucres vendus à la pièce, minuscules boîtes de concentré de tomates (curieusement diverties des stocks de l’armée italienne), allumettes de mauvaise facture, lotions capillaires, bâtonnets à se frotter les dents, vermifuges, ampicilline en gélules rouge et jaune joliment appelées miko-dokpo, ce qui signifie : « se mange avec le chapeau », etc., là des marchands de tissu bon marché issus des ethnies du Nord les moins riches, là encore, de simples badauds.

Après quelques heures d’attente, Anastase obtint du bon maître une audience privée. Il fut quelque peu déconfit de découvrir que son interlocuteur lui faisait souvent résumer en quelques mots certaines des péripéties de l’histoire de Simon qu’il considérait pour sa part comme les plus dramatiques et les plus significatives, tant il apparaissait que, pour l’homme de l’art, de tels incidents étaient d’une routinière banalité. Anastase en était arrivé à ce qu’il considérait comme le moment le plus délicat de la conversation, celui où il devait confesser à Kolkpar qu’il était peu vraisemblable que Simon acceptât de bon gré de se rendre auprès de lui. Il fut soulagé d’entendre le faiseur de bien lui dire, « Ce n’est rien, les choses se présentent le plus souvent ainsi. Rassure-toi il me suivra sans résistance ». Le guérisseur expliqua encore que, dans les jours qui précéderaient l’expédition, il ferait les sacrifices nécessaires et entonnerait les incantations appropriées. Le jour venu, il se joindrait aux conjurés et persuaderait Simon de le suivre en prononçant devant lui les formules efficaces. Il ajouta qu’il était essentiel d’entreprendre l’expédition de nuit, de se rendre tout droit à la case de l’ensorcelé et de l’enlever aussitôt sans s’attarder davantage au village, sans surtout adresser la parole à qui que ce soit, de peur que, prévenus, des sorciers aient le temps de mettrke au point sur le champ une contre-attaque. Ayant prononcé ces mots, Kolpar congédia Anastase, l’avisant de lui envoyer un message dix jours avant l’opération afin que les derniers détails soient alors discutés.

Le temps s’écoulait rapidement et l’on avait ainsi atteint la fin du mois d’août, moment de l’année ou le rythme de la vie se voit allégé par la fraîcheur relative qui envahit le jour et plus encore la soirée. C’est le 28 août qu’Anastase lança sur la capitale une vaste opération : les camarades s’étaient partagé les divers quartiers pour une grande collecte, non seulement auprès des parents, mais aussi auprès de tous les natifs et leur petit pays. Anastase, tel un stratège à l’aube d’une bataille décisive répartissait les quartiers entre les conjurés : à celui-ci Koguémé, à celle-là La Barrière, à tel autre Sainte-Rita, jusqu’à ce que la capitale tout entière fut parfaitement quadrillée. Une somme considérable fut rassemblée : la cause était bonne puisqu’elle avait pour ressort l’indignation instinctive que chacun ressent devant la méchanceté et l’injustice ; d’ailleurs, la générosité des pauvres gens est ici, comme ailleurs, sans limite.

Au soir de cette journée faste, la compagnie des amis s’assembla dans une allégresse teinté d’euphorie : tout était prêt, un faiseur de bien prestigieux avait marqué son accord, et la caisse était suffisamment garnie. On se sépara dans la bonne humeur, et les conversations animées ne s’éteignirent que peu à peu dans les ruelles enténébrées.

Ils ne tardèrent pas à déchanter ! Car la force des ennemis de Simon se manifesta bientôt pour les terrasser sauvagement de sa puissance implacable. Le temps des succès aurait duré autant que les préparatifs du combat, mais sitôt celui-ci engagé, les revers se succéderaient en cascade, jusqu’à ce que les imprudents justiciers s’abandonnent enfin à la catatonie hébétée dans laquelle les coups assénés par leurs adversaires invisibles, les avait plongés.

Voici ce qui s’était passé. Les préparatifs étant terminés, on avait confié à un cousin de la victime la mission d’envoyer auprès de Kolkpar afin qu’il prévienne celui-ci que l’enlèvement à Tanangatou pourrait avoir lieu une dizaine de jours plus tard. Hélas ! La veille du jour prévu pour son départ, la rumeur se répandit – mais elle ne tarda pas à être confirmée sur les ondes nationales – qu’un coup d’état venait d’avoir lieu au Ghana, et que la frontière était en conséquence fermée au trafic des hommes et des marchandises pour une durée indéterminée.

Un bon mois s’écoula alors avant que le régime révolutionnaire récemment mis en place ne rétablisse les échanges avec les pays limitrophes. Les amis se réunirent une fois de plus, et confirmèrent dans son mandat le cousin pressenti tout d’abord. Le matin même de son départ, sans que rien ait pu laisser augurer un événement aussi brutal, sa mère mourut d’un arrêt du cœur. Il fallut – selon la coutume – attendre la fin du jour pour que les hommes de la maisonnée, trouant le silence de la nuit par la décharge de leurs fusils, rendent ainsi public le deuil inopiné. Les multiples obligations qu’entraînent immédiatement le décès d’un proche mettaient notre homme sur la touche pour le temps d’au moins deux zogbodos (semaines de huit jours), aussi, dans les jours qui suivirent, une remplaçante lui fut-elle trouvée en toute hâte. Mais, le lendemain même de sa désignation, alors que la jeune commerçante déchargeait ses paniers de sel lagunaire d’une 404 bâchée, le taxi (dont le frein à main était comme souvent mort depuis de nombreuses années) se mit à dévaler la pente et l’un des lourds paniers entraîna dans sa chute sa propriétaire, lui brisant la jambe à cette occasion.

La petite bande se réunit encore, accablée par une succession de contretemps dont la signification réelle devenait plus claire à chaque nouvelle contrariété. Avec une bonne humeur feinte, il désignèrent cette fois Anastase comme leur émissaire, sachant pertinemment que la tournure dramatique des événements rendait tout autre désignation impossible. Le jeune économiste se mit en route le jour convenu, non sans quelques appréhension. Quand il atteignit le poste de douane, ayant rencontré en chemin les difficultés habituelles, il s’entendit déclarer par des douaniers inflexibles que la frontière était fermée à nouveau, cette fois en raison d’une vaste opération monétaire (destinée à pénaliser les profiteurs odieux qui s’étaient épanouis sous le régime récemment déchu) qui venait de débuter sur l’ensemble du territoire national, et qui ne s’achèverait que lorsque l’ancienne monnaie aurait été entièrement remplacée par une nouvelle, vierge celle-ci de toute malversation spéculative.

Ayant épuisé tous les recours qu’autorise la rhétorique, Anastase jugea qu’il était vain de palabrer davantage ; il se retira à quelque distance puis il alla s’asseoir sur un muret qui longe la route, où un groupe de femmes s’était judicieusement installé, offrant aux voyageurs éconduits les tronçons de canne à sucre qui leur permettaient d’étancher un peu de leur lassitude. Alors Anastase se prit la tête entre les mains car il savait que dans un pays tel celui-ci, aux voies de communication incertaines, l’opération qui venait de lui être décrite pouvait durer des mois, sinon même des années. Il lui sembla soudain que les ennemis de Simon avaient appris à manipuler les forces souterraines qui agitent l’Histoire puisqu’ils pouvaient commander même aux États quand il s’agissait pour eux d’accabler davantage leur impuissante victime.

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5 réflexions sur « L’histoire véridique de Simon, envoûté et maudit »

  1. C’est encore Noël sur le blog.
    Merci d’avoir partagé cette histoire captivante. Qu’est il advenu de la démarche d’Anastase , et de Simon ?

  2. Ma lecture était trop rapide; à la relecture de l’introduction il apparaît que la rencontre avec Simon restait un très mauvais souvenir trois ans plus tard.

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