16 réflexions sur « Les possédés et leurs mondes – Paul Jorion. Livre 2. Mousse et ethnographe en formation : le « philosophe » chez les pêcheurs »

  1. Sans avoir été mousse , ou ethnographe, peut être malgré tout un chouïa philosophe , je me retrouve dans l’idée qu’on ne « comprend » la société qui nous héberge que si on participe à la vie courante ( par le travail en ce qui me concerne ) et qu’on la comprend d’autant mieux que l’on est un peu « seul » , un peu isolé et détaché de ses bases  » natales « .

    Mes aventures à l’étranger m’avaient aussi convaincu qu’on ne commence bien à saisir un pays qu’au bout d’un cycle minimal d’une année .

    Par contre , en Afrique en particulier , j’ai toujours senti un moment où je me suis dit , si tu continues à vraiment  » t ‘assimiler » , est ce que tu pourras encore avoir le regard critique pour traduire ce que tu vois ou ressens .

    Bref , comment être à la fois dedans comme acteur et dehors comme observateur ?

    1. Ce n’est certainement pas une question de distance physique : me couler dans l’univers des Anglais de Cambridge m’a demandé un effort considérable, alors que je ne me suis à aucun moment senti dépaysé parmi les pêcheurs Fante d’Afrique occidentale dont le monde intuitif est exactement le mien.

      1. Je comprends , mais je ne faisais pas de la distance , aussi bien physique que culturelle par rapport à son propre nid natal , un handicap ou une difficulté , mais un atout .

  2. Curieuse impression, d’entendre les explications de l’auteur du livre. Je l’avais lu dans l’édition Hermann quand elle a été en librairie (1983 ou 1984), et j’avais trouvé très amusante l’idée qu’un ethnologue du Nouveau Monde (j’avais capté, je ne sais pourquoi, que l’auteur était Canadien) vienne étudier une communauté en Bretagne comme il serait allé vivre chez les Myéné du Gabon ou les Nambikwara de Claude Levi-Strauss. Etant moi aussi un native (je suis né à Auray comme ma mère et toute la lignée maternelle), Houat et la pêche côtière m’étaient connus ; les Houatais figuraient dans la légende familiale ; mon grand-père les avait eus pour clients juste après 1900 quand il travaillait au chantier Le Doré, bois et matériaux à Auray, à l’époque où ils élevaient des chevaux ; j’avais eu la même sensation en lisant les explications sur la pêche au casier, ou même le rôle du recteur, qu’en lisant la description de la pétanque par Laurence Wylie (Village in the Vaucluse, 1968, 1979 en traduction), quelque chose que tout le monde connaît et que les étrangers seuls ont besoin d’expliquer.

    Je n’avais plus de souvenirs de la partie proprement ethnographique, natalité différenciée, règles de composition des équipages, économie, avant d’acheter la nouvelle édition quand elle est sortie (j’avais donné la première à lire à un ami, et jamais récupérée). Par contre, la description précise du paysage marin vu par le pêcheur m’avait frappé. Etant plaisancier à la voile, je savais tracer une route sur la carte, utiliser les alignements, sans plus. Le but du plaisancier est de rester là où il y a de l’eau, et atteindre le mouillage en sécurité, pas de se poser au-dessus d’un rocher submergé connu. C’est alors que j’avais compris l’intérêt de la partie « Caps et routes vraies » de l’Almanach du Marin Breton de l’époque (angle et distance en ligne droite entre une pointe et une autre ou un port), qui permet de naviguer sans carte, en ayant la configuration et les noms en tête. Il faut un regard étranger pour le faire découvrir.

    Personnel : nous nous sommes peut-être croisés sur l’île en 1973-1974. Au départ du golfe de Morbihan, nous allions en petit voilier mouiller devant la grande plage de l’est, et camper une nuit sur le sable comme beaucoup d’autres ; au-dessus, il y avait un formidable camping sauvage sur la friche qui appartient à la famille Bolloré, avec un mélange de grandes tentes de familles et de petites qui abritaient des jeunes entre eux, souvent apoilistes. Le seul point d’eau était la source de l’ancien port, équipée d’une pompe en plastique pour petit bateau. C’est alors que j’ai vu un des « célibataires » du livre, un Ilien (aucun doute vu son costume) sur la plage, hypnotisé par la vue de trois filles nues qui prenaient le soleil sans faire attention à lui.

    Ce que j’avais complètement raté à la première lecture, c’était l’importance de l’affaire pour la vie personnelle de l’auteur. Etant un jeune professionnel normal, polarisé sur l’acquisition des savoirs et la réussite dans mon métier, l’idée de se faire pêcheur pour étudier la vie des pêcheurs et en faire un produit intellectuel communicable dont la suite de sa carrière dépendait, m’était étrangère. 40 ans après, je me dis que j’étais alors en position de faire le même ouvrage, sur l’ethnologie des informaticiens des années 1970. Sauf que mon cerveau était bien trop occupé et fatigué par la chose elle-même pour que j’y arrive, si j’en avais eu l’idée.

    1. Ah voilà ! La richesse qui gît dans les « marques » !

      Un vieux qui vous révèle sur son lit de mort : « le Mulon dans le Jeneto et le Dorvantec sur le sémaphore », cela peut faire la différence dans une vie entre la gêne et l’aisance.

      1. Le vieux sur son lit de mort qui révèle l’emplacement du trésor au fond de la mer, c’est aussi vieux que le roman d’aventures. Mais ça m’a fait retrouver un passage du livre « Governing the Commons » (Elinor Ostrom, 1992), qui raconte exactement le contraire. Une communauté de pêcheurs côtiers en a assez de dissiper l’énergie de chacun dans la recherche des bons endroits et le souci d’y être le premier le bon jour, et y être alors trop nombreux pour que chacun puisse travailler ; ils décident de recenser ensemble tout leur espace de pêche, bons et mauvais emplacements selon la saison, et de distribuer les droits de pêche jour par jour, selon des parcours rationnels, par tirage au sort chaque année (je simplifie, je ne suis pas sûr d’avoir tout compris). Ils se surveillent les uns les autres pour éviter la tentation de tricher et règlent les problèmes sans intervention d’une autorité extérieure. L’espace de pêche est devenu un « Commons ». Mais ce qui rend la construction viable, c’est que l’autorité étatique (si j’ai bien compris) qui a ratifié leur droit de s’auto-organiser, les protège contre l’arrivée de pêcheurs de l’extérieur qui ne connaîtraient pas le jeu. (Alanya sur la côte sud de la Turquie, un peu à l’est d’Antalya, depuis les années 1970).

  3. Ça vient dans cet ordre : d’abord une problématique humaine ensuite l’humain qui est capable de la gérer. PJ est capable de coder ce processus de gestion. Non pas qu’il soit plus intelligent que les autres, il est tout simplement câblé comme ça. Il voit les codes, en superposition des modes classiques qu’on les humains de gérer une problématique. Dit autrement, le mode classique de gestion d’une problématique et le code lui correspondant apparaissent à PJ détachés l’un de l’autre.
    Tout d’abord, quand PJ voit les codes, il ne voit pas, bien entendu, une formule, ou des lignes de codes s’afficher en clair devant ses yeux, il est plutôt face à un objet mental, une espèce de pelote de « fils » de codes (c’est comme ça que moi, j’imagine la chose mais en terme de représentation concrète il peut en être tout autrement pour PJ) qu’il lui reste à dérouler ; c’est tout un travail et il ne s’agit pas d’être une grosse feignasse. Maintenant, avec l’habitude ça peut aller vite.
    Ensuite je fais le pari que c’est parce que PJ est devenu matérialiste, que c’est parce qu’il s’est au préalable affranchi de la divine providence, de la transcendance et de tout le toutim, qu’il est en mesure de voir les codes, par effets dissipatif, ce qui sous-entend, qu’étant jeune, il a lui-même crut que l’humain pouvait voler.
    Est-ce qu’il voit tous les codes ? Maintenant, je pense qu’il suffit de faire l’expérience de cette disposition trois fois (je rigole), en toute connaissance de cause, de façon réfléchi, en opposition à : en toute innocence, pour être capable de se dire : je vois en puissance tous les codes. Ce type d’affirmation concerne le présent non pas rempli de tous les faits à prendre les uns après les autres, mais un présent en puissance, pris dans sa globalité.
    Ainsi, dans le maniement du code, si certains travaillent à la petite cuillère, PJ le fait avec une pelleteuse.
    Alors : immense inflation de l’égo ? Bon, la psychanalyse aide (ou a aidé) à gérer (affectivement) le regard que l’on se porte à soi-même ensuite vient (ou est venu) le travail sur le regard des autres.
    Content pour PJ qu’il ait trouvé en Lévi-Strauss un bon interlocuteur, un gars qui, visiblement, était câblé comme lui, avec tout ce que cela implique et je comprends aussi pourquoi il aimerai discuter avec Greta Thunberg.
    Attention aux complotistes ! Après s’être, pendant un petit quart d’heure, mutuellement reniflés le trou de balle, ils se reconnaissent entre eux.
    On est typiquement devant un phénomène d’heuresthésie (cf. Vincent Mignerot).

        1. On n’aurait pas eu grand-chose à se dire : je n’ai pas encore trouvé une seule phrase de lui avec laquelle je ne serais pas d’accord.

          Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009) : pages 11 et 12

          Les lecteurs noteront certainement que mon analyse de la démonstration du second théorème de Gödel prolonge celle qu’a esquissée Ludwig Wittgenstein dans ses Remarks on the Foundations of Mathematics (1937-1944).

    1. Il me semble qu’un élément décisif pour générer un regard critique chez l’enfant, c’est le décalage culturel entre père et mère que j’ai évoqué dans la première vidéo sur cette chaîne. C’est quoi ce truc qui fait que quand la voiture a traversé le pont de Moerdijk, pour le week-end ou un séjour de plusieurs semaines ou de plusieurs mois, je cesse d’être un petit Bruxellois francophone « catholique zombie » pour devenir un petit Hollandais luthérien comme tous les autres – et déconstruction en sens inverse au voyage du retour ? J’ai parmi mes analysants des personnes dont les quatre grands-parents faisaient la même chose et sont nés dans un rayon de 20 km, j’ai moi parmi mes grands-parents, aussi bien la fille du chef de gare de Blaton, dont on ne sait rien du propre père, que le descendant d’un peintre de cour à la fin du XVe siècle. Cela fait une personnalité éclatée, relativiste par simple constitution.

  4. C’est quoi ce truc qui fait que le groupe en impose tant à l’individu , surtout quand il est jeune…

    Début de la vidéo , événement banalisé qui ne mérite pourtant pas de l’être .
    Un gars se suicide sur l’île , les autorités demandent si on peut l’enterrer là , réponse des habitants : «  non, c’est un étranger.. et le cimetière est trop petit « .
    Autant la vie en communauté a du bon à travers les liens qu’elle tisse , autant l’esprit de clocher est un summum dans la bêtise humaine .
    Soit disant un « cimetière trop petit « , pour une personne de plus .!..jusqu’où peut aller la méfiance et le rejet vis à vis de l’étranger.

    Jusqu’où de telles âneries peuvent se rendre invisibles aux yeux d’un jeune qui , l’âge le veut , recherche en priorité à faire partie d’une communauté, plus tard à une entreprise .Le but étant de s’intégrer sans faire de vagues , de ne pas montrer un désaccord vis à vis du groupe , histoire de ne pas vivre la solitude ou l’exclusion de celui qui voit les choses autrement.Le bonheur de s’intégrer , c’est primordial. Le groupe indique ce qu’il convient de remarquer ou d’ignorer. Pour un jeune aujourd’hui , difficile d’échapper à la culture du joint par exemple.

    Le plus triste , il arrive que certains réussissent leur suicide tant le manque de fraternité est chose banale.
    Dans cette histoire , il manque le pourquoi , pourquoi le gars s’est jeté à la mer .
    Mais j’entend déjà l’argument : «  on s’en fout , c’est un étranger « ….personne pour s’émouvoir , ou savoir s’il avait un costume qui pouvait en dire long lui aussi.Il est à craindre que personne n’ayant voulu de lui ni dans sa vie , ni dans sa mort , le destin en pris ombrage ( ne comprendront que ceux qui soupçonnent que l’on peut lire dans le noir des nuages).Encore moins comprendront le rôle des prières de réparation.

    Bref , les enfants intègrent vite que le groupe peut créer des problèmes , que jouer le caméléon peut relever de l’instinct de survie.

    1. La crainte à laquelle vous ne pensez pas (vous ne devez pas être beaucoup sur les réseaux sociaux), c’est que ça entraîne des « copycat » (« phénomène imitatif »), que cela crée une « mode ».

  5. Désolé , je comprend pas votre réponse ..,  » le mot «  ça « fait référence à quoi exactement ???

    Sinon , le phénomène d’imitation , si bien sûr j’y pense . Je le diffėrenie chez les enfants du recours à la pratique des caméléons , l’un servant à reproduire pour apprendre , l’autre utile pour se protéger ou faire croire à sa similarité ( exemple : se fondre dans la masse).

    Et si c’était une question , non je ne suis pas sur les réseaux sociaux que je fuis pour la raison qu’ils sont particulièrement chronophages , et malheureusement globalement au service de l’abêtissement général , même si l’intention de départ ėtait bonne ( voir bouquins de Bruno Patino , qui si vous ne l’avez pas déjà lu , devrait particulièrement vous intéresser , à moins que vous n’appréciez pas le fait que l’on cite un autre auteur que vous …houps 🧘🏻‍♂️( je taquine ).
    La dernière fois où j’ai fait référence à un auteur (évoquant l’ėco anxiété ), vous l’avez pas très bien pris.

    PS : pour être précis , les seuls Twitter que je suis régulièrement sont ceux référencés dans Google pour «  Ruffin » .
    Un des rares hommes politiques à nous rappeler l’essentiel , dans un ocėan d’informations et de sollicitations tentant de capter notre temps de cerveau disponible.
    Sachant que votre temps de cerveau est bien plus important que le mien , j’en termine avec mes bavardages
    ( tout en restant toujours étonné que vous trouviez le temps de répondre à tant de sollicitations).

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