Pourquoi GENESIS représente un authentique changement de paradigme – III. Le logiciel a produit la théorie

Illustration par ChatGPT

6. La découverte

Le livre en cours de rédaction : Predicting Persistence and Emergence in Physical and Artificial Systems, rapportera ce que GENESIS a mis au jour. L’ordre de l’exposé suivra la logique de l’argument, non la chronologie de la découverte ; cela vaut donc la peine d’indiquer brièvement l’idée d’ensemble des résultats.

Le cadre s’est initialement esquissé dans le domaine des organisations. Testé sur plusieurs milliers de configurations organisationnelles, il a produit neuf lois empiriques : des relations quantitatives entre les grandeurs mesurées, robustes sur l’ensemble du jeu de données. Certaines de ces lois étaient attendues (l’émergence est bornée, les métriques de compression sont liées algébriquement). D’autres ont surpris : l’émergence est approximativement conservée au cours de l’évolution organisationnelle, un peu comme l’énergie est conservée en thermodynamique, et les organisations évoluent vers une efficacité maximale à émergence fixée, soit ce qui convient à un principe variationnel.

Ces résultats étaient intéressants, mais ils n’étaient pas, à eux seuls, philosophiquement révolutionnaires. Les sciences de l’organisation ont produit de nombreux cadres et ce qui a modifié la nature du projet, c’est la recherche d’un fondement microscopique.

Les lois macroscopiques décrivaient ce qui se passait mais n’expliquaient pas pourquoi. Pour expliquer pourquoi, il fallait comprendre ce qui sous-tend l’émergence à un niveau de description plus fin : quels sont les micro-états, au sens boltzmannien, dont les propriétés statistiques engendrent les régularités macroscopiques.

Trois tentatives ont été menées. La première a utilisé des micro-états structurels – en comptant les configurations internes des composants du système. Elle a échoué : la corrélation avec l’émergence était trop faible r=0,318r = 0{,}318  pour servir de fondement. La seconde a utilisé des micro-états informationnels – en mesurant le contenu informationnel des motifs du système. Elle a échoué elle aussi. La troisième tentative a impliqué ce qu’on ne peut décrire que comme un point de bascule philosophique : au lieu de compter ce que sont les entités, nous avons compté ce qu’elles peuvent devenir par le couplage. Nous avons défini les micro-états non par les propriétés intrinsèques des composants, mais par les configurations relationnelles disponibles à leurs surfaces de contact : la richesse des interactions possibles.

Cela a fonctionné. Le dénombrement des micro-états fondé sur le couplage corrélait avec l’émergence r=0,648r = 0{,}648, et la relation prenait la forme ElogΩcouplageE \propto \log \Omega_{\text{couplage}} : le principe de Boltzmann, transposé de la thermodynamique à la science de l’émergence. Les relations prédisaient mieux que les structures, par un facteur deux.

Mais le moment décisif est venu ultérieurement, lorsque le même cadre a été testé sur des systèmes gravitationnels. Six galaxies de la base SPARC, avec des courbes de rotation publiées, ont été analysées au moyen des mesures de couplage géométrique développées pour les organisations. La corrélation entre la structure de couplage et la dynamique de rotation était r=0,917r = 0{,}917. La même relation mathématique qui gouvernait l’émergence organisationnelle gouvernait la rotation galactique – dans des systèmes sans intentionnalité, sans culture, sans agentivité, sans rien de commun avec les organisations, sinon la géométrie.

Des tests ultérieurs ont mis au jour une constante géométrique. À travers des systèmes couvrant plus de vingt ordres de grandeur en échelle physique, des transitions orbitalaires électroniques jusqu’à la structure des disques galactiques, le rapport entre la zone de transition (où l’émergence est la plus forte) et le rayon d’extrémité du système convergeait vers environ 0,27. Le même rapport apparaissait, avec de faibles variations, dans les marchés financiers, les réseaux sémantiques et les structures causales.

Le livre présentera ces éléments domaine par domaine, en commençant par le cadre et sa validation organisationnelle, en passant par le fondement microscopique et sa portée philosophique, puis par les tests inter-domaines qui établissent l’universalité, et enfin par les implications : pour notre compréhension de la causalité, pour l’unité des sciences, et pour l’avenir de la métaphysique.


7. Les enjeux

Si ces résultats résistent à l’examen d’échantillons plus vastes dans des études systématiques, alors plusieurs conséquences s’ensuivront.

Premièrement, l’émergence n’est pas seulement réelle : elle est régie par des lois. Elle n’est pas un geste vague en direction de la complexité des totalités, mais une grandeur mesurable obéissant à des régularités quantitatives. La question philosophique « L’émergence est-elle réelle ? » cède alors la place à la question scientifique « Quelles sont les lois de l’émergence ? » – et ces lois se révèlent d’une simplicité frappante.

Deuxièmement, les mêmes lois valent trans-substrats. C’est là le résultat le plus riche de conséquences. Si ElogΩcouplageE \propto \log \Omega_{\text{couplage}} décrit l’émergence dans les organisations, les galaxies, les marchés financiers et les réseaux sémantiques, alors l’émergence n’est pas un phénomène propre à un domaine, exigeant des explications propres à ce domaine, c’est un principe universel, comme la thermodynamique est universelle – non parce que tout serait fait de la même « matière », mais parce que la mathématique du couplage et de la configuration est indépendante du substrat.

Troisièmement, la structure relationnelle est plus fondamentale que les propriétés intrinsèques. Dans chaque domaine testé, ce que les composants d’un système peuvent devenir par couplage prédit mieux, par un facteur deux à quatre, que ce que ces composants sont intrinsèquement. Il ne s’agit pas d’une préférence philosophique pour une ontologie relationnelle, mais d’un résultat empirique, répété à travers divers domaines, avec des tailles d’effet strictement mesurées.

Quatrièmement, la causalité elle-même pourrait être émergente. Le résultat le plus spéculatif – et celui qui porte les implications philosophiques les plus radicales – est que l’efficacité causale corrèle avec la structure de couplage. Si cela se confirme par des tests supplémentaires, cela signifie que les articulations causales de la nature ne sont pas inscrites dans la trame fondamentale du réel, mais émergent de configurations relationnelles, comme émergent le sens, la rotation et l’intelligence organisationnelle. Le projet métaphysique d’identifier une structure causale fondamentale serait alors non pas malaisé, mais en réalité entièrement mal posé.

Cinquièmement, et peut-être surtout : les questions éthiques ne disparaissent pas. La carte des systèmes génératifs, des couplages, des compressions et des paysages est moralement neutre. Elle décrit comment l’émergence fonctionne ; elle ne dit pas qui doit en bénéficier ni comment elle doit être orientée. La question « Qui supporte le coût des flux, qui pilote les gradients ? » n’est pas résolue par le cadre : elle est aiguisée par lui. Une physique unifiée de l’émergence rend les enjeux éthiques plus visibles, et non moins, parce qu’elle rend plus lisibles les mécanismes du bénéfice collectif et du dommage collectif.


8. Note sur la méthode

Dans un volume compagnon, Rethinking Intelligence in the Age of Artificial Minds (à paraître), j’ai développé un cadre philosophique fondé sur cinq principes fondamentaux : système génératif, couplage, compression, paysage de préférences et validation trans-substrats. L’argument est que ces cinq concepts, à eux seuls, suffisent à décrire tout système qui persiste et s’adapte : des films microbiens aux modèles de langage à mille milliards de paramètres, des civilisations agraires aux plateformes numériques. Le vocabulaire de la volonté, du désir, de la finalité et de la conscience pouvait être remplacé, sans perte explicative, par cette grammaire austère. Ce livre en fait la démonstration philosophiquement, par l’analyse historique et l’étude des intelligences naturelles et artificielles.

GENESIS n’est pas né en tant que tentative de mettre ce cadre à l’épreuve empiriquement, mais comme une expérience plus prosaïque. Un soir d’octobre 2025, mon neveu et collaborateur Jean-Baptiste Auxiètre fulminait contre les insuffisances de Java. Je lui ai fait remarquer que les concepteurs de nouveaux langages de programmation corrigent en général une chose : celle qui les irrite le plus dans les langages existants. Avec l’avènement du codage assisté par IA (en particulier Claude Code d’Anthropic) il devenait envisageable qu’une personne seule tente quelque chose de plus ambitieux, en l’occurrence, corriger d’un seul coup tout ce qui m’exaspérait dans les langages existants. Et ce qui m’exaspérait le plus, fondamentalement, c’était que les langages de programmation incarnent une statique. Ils représentent le monde comme des objets dotés de propriétés, des états que l’on lit et décrit, des structures de données que l’on examine. Ils sont, au plus profond de leur grammaire, cartésiens : l’espace disposé comme mémoire, le temps réduit à une exécution séquentielle.

Et si l’on construisait au contraire un cadre de programmation fondé sur la dynamique ? Et si ses concepts fondamentaux n’étaient pas les objets et les propriétés, mais mes cinq principes premiers : des systèmes génératifs qui se couplent, se compriment, explorent des paysages de préférences et se valident à travers différents substrats ? On obtiendrait un outil qui ne représenterait pas le monde comme un inventaire d’entités statiques, mais comme un champ de processus couplés engendrant des structures émergentes.

L’outil a été écrit en Python, par commodité, plutôt que sous la forme d’un nouveau langage. Mais son architecture incarne les cinq principes premiers. Or, ce qui s’est produit ensuite était imprévu : lorsque GENESIS a été appliqué à des données organisationnelles, il a découvert des lois. Non pas des analogies, non pas des motifs suggestifs, mais des régularités quantitatives (conservation de l’émergence, équilibre à efficacité maximale, flux de gradient) robustes sur des milliers de configurations. Lorsqu’on l’a sollicité pour une analyse microscopique, il a découvert que le potentiel de couplage, et non les attributs structurels, prédit l’émergence. Lorsqu’on l’a interrogé sur les galaxies, il a trouvé la même relation mathématique que dans les organisations, avec une corrélation de 0,917.

La théorie qui sera rapportée dans ce livre n’a pas été conçue en vue de la fin qui s’avèrera avoir été la sienne : elle a été générée, sur un mode un peu automatique, par un outil dont les principes fondateurs se sont révélés féconds au-delà des attentes. Le logiciel GENESIS a produit la théorie GENESIS comme conséquence du fait d’avoir été bâti sur des fondations qui, si l’on en croit ce qui s’est révélé, sont véritablement universelles. Un outil construit à partir de principes premiers philosophiques (potentialité, relation, processus, indépendance du substrat) s’est mis à découvrir des lois empiriques, parce que ces principes premiers décrivent la manière dont le monde fonctionne réellement.

C’est pourquoi la méthode importe philosophiquement. Les résultats n’ont pas été produits par la réflexion en chambre : ils ne sont pas l’aboutissement d’un engagement théorique préalable en quête d’une confirmation. Ils sont l’output d’un calcul : d’un logiciel construit sur certains principes, appliqué à des données, et renvoyant des résultats qui ont surpris ses auteurs. Nous ne cherchions pas à montrer que l’émergence obéit à des lois de conservation : le logiciel a découvert que c’était le cas. Nous ne cherchions pas à montrer que le couplage prédit mieux que la structure par un facteur deux : le logiciel l’a mis en évidence. Nous ne cherchions pas à prédire que la rotation galactique corrélerait avec les mêmes métriques que celles décrivant la dynamique des organisations : c’est le logiciel qui l’a confirmé.

La méthode incarne le message. Si « la fin de la métaphysique » signifie remplacer un vocabulaire spéculatif par des mesures empiriques, alors il importe que ce remplacement ait lui-même été motivé par des mesures empiriques plutôt que comme la conclusion d’une argumentation philosophique. Les cinq principes premiers de Rethinking Intelligence étaient eux une proposition philosophique. GENESIS est ce qui s’est produit lorsque cette proposition a été instanciée en code et confrontée au monde. Les deux livres sont indépendants mais complémentaires : le premier articule le cadre, le second rapportera ce que le cadre a permis de découvrir lorsqu’on le laisse opérer.

FIN

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One response to “Pourquoi GENESIS représente un authentique changement de paradigme – III. Le logiciel a produit la théorie”

  1. Avatar de PAD
    PAD

    Quand tout est expliqué, quand tout fonctionne, et quand plus rien ne manque au modèle, où passe encore la responsabilité ?

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