Mon maître Edmund Leach (1) me dit un jour avec dégoût: « Je n’ai pas eu une seule idée neuve depuis l’âge de quarante ans ».
J’ai bien sûr guetté avec appréhension la venue de mes quarante ans. Comme arrivé à quarante-deux ou quarante-trois ans les idées neuves m’advenaient toujours, je me suis dit : « C’est bon : pour toi ce sera cinquante ans ! » (Je ne sais pas pourquoi ce genre d’événements majeurs – tels que se trouver encore présentable – fonctionne essentiellement à partir de chiffres ronds). Cinquante ans, et ça allait toujours. Même histoire : l’anxiété s’est mise à baisser vers cinquante-deux ou cinquante -trois ans.
Je viens d’avoir soixante-et-un ans – si, si, je vous jure ! – et l’angoisse des soixante ans sans idées neuves commence à s’estomper dans les brumes du passé. Prochain cap à passer pour le rassissement (2), rancissement de la pensée : septante ans (en français : « soixante-dix ans »), et j’ajoute en bon pêcheur breton – que je fus éphémèrement dans mes jeunes années : « Si j’ai le bonheur de vivre ! » (accompagné d’un petit signe de croix mental !)
(1) Sir Edmund Leach (1910 – 1989)
(2) Je viens de me disputer avec un rédacteur de revue à propos de l’existence ou non de « circonstanciellement » que je trouve personnellement très bien.
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