PAUL JORION
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CHAPITRE 2

LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LA FORMATION DU PRIX

La théorie « marginaliste » du prix

Puisqu'il s'agit d'économie, où se tourner - du moins dans un premier temps - sinon vers les théories produites par les économistes, et vers quelle modélisation se tourner en particulier, sinon vers celle la plus généralement admise au sein des sciences économiques, celle qui vaut pour le commun des mortels comme l'économie des économistes, à savoir la théorie dominante « marginaliste » ? Malheureusement, pour le spécialiste des sciences humaines quelque peu au fait des questions épistémologiques, la plausibilité des présupposés de la théorie économique marginaliste est faible et, pour tout dire, quasiment nulle.

N'est, bien entendu, pas innocent le geste qui inaugure une réflexion de nature économique en récusant en bloc le courant dominant de la science économique. Aussi faut-il s'en expliquer : les raisons qui soutiennent le jugement d’erreur sont cependant nombreuses et convergentes.

On peut tout d'abord noter que la théorie marginaliste repose sur un psychologisme curieux, celui de ces choix d'« utilité » exprimés par des individus dont on ne sait rien - sinon précisément qu'ils sont tous pareils dans leurs préférences et qu'ils portent un jugement infaillible quant à la maximisation de ces utilités 1. Ce psychologisme est daté à l'intérieur même de l'histoire de la psychologie : il porte la marque des années 1860 à 1870 au cours desquelles la théorie économique marginaliste fut précisément conçue. Dans la perspective de l'utilité, les actes des personnes ne reflètent pas les implications d'un processus global que les acteurs exprimeraient par leur comportement (par exemple, qu'ils cherchent à satisfaire des intérêts conformes aux préoccupations de la condition sociale dont ils sont les représentants), ce sont au contraire les processus globaux qui sont censés résulter entièrement du concours des actes posés de manière parfaitement libre par les individus - actes découlant de leurs choix dont il est supposé, non seulement qu'ils sont parfaitement informés (ou qu'ils pourraient l'être), mais qu'ils résultent de jugements économiques parfaitement rationnels, c'est-à-dire systématiques et rigoureux.

C'est en ceci que ce psychologisme est daté, dans le fait qu'il renvoie à une conception de la psychè combinant l'hypothèse d'une pratique humaine transparente à elle-même, à l’abri de toute causalité inconsciente - aussi bien dans la délibération personnelle débouchant sur des choix que dans l'interaction sociale des agents humains - et une théorie de l'action reposant sur le libre exercice de la volonté. C'est-à-dire, et de manière très typique, à une psychologie du troisième quart du XIXe siècle, que l'on pourrait qualifier à bon droit de psychologie pré-scientifique dans la mesure où ses mécanismes supposés reposent sur les notions spontanées, empruntées à la langue commune, de volonté, d’intention, de choix rationnel, etc. Puisqu’une telle conception a été abandonnée il y a fort longtemps au sein-même de la psychologie, il faut s'interroger sur la légitimité d'une discipline connexe qui persiste, plus d’un siècle plus tard, à ignorer qu'il existe une « difficulté » dans le fait que certains de ses credos centraux restent fondés sur des conceptions des motivations de la personne humaine non seulement archaïques, mais considérées comme obsolètes par les spécialistes de la question.

Un choix est à faire, bien sûr, quant aux « principes premiers » (les arkè d'Aristote) que se donne une science, et rien n'oblige à les écarter d'office parce qu'ils seraient de nature psychologique (encore que l'on exigerait d'eux qu'ils soient jugés toujours valides par les psychologues contemporains), mais pour ce qui touche à l'économie, la plausibilité seule demanderait que l'on cherchât plutôt son inspiration dans des principes de nature sociologique, à savoir qui envisageraient les comportements individuels comme étant au moins partiellement contraints par des mécanismes collectifs, ou par ce qu'on pourrait appeler des « effets de structure ».

On pourrait mentionner ici l'inclination pour le spécialiste des sciences sociales - et l'on pourrait presque dire qu'il s'agit d'un principe de son engagement intellectuel - de considérer que la complexité des processus humains globaux résulte non du concours de volontés individuelles guidées par des principes « transcendants », tels qu'une disposition naturelle à la rationalité, mais d'effets globaux d'auto-organisation résultant de l'interaction dynamique multiforme (ce qui ne veut pas dire automatiquement purement statistique 2) d'individus qui ne sont maîtres que de certains aspects de leur destinée, au sein d'un réel qui est différencié, spécialisé et organisé. A l'intérieur d'un tel cadre, les actes individuels auxquels s'intéresse l'économiste apparaissent comme l'aboutissement de choix stratégiques opérés, au sein d'un éventail étroit de possibilités structurellement ouvertes, et par un individu dont la compréhension est - bien que réelle - réduite quant à ce qui détermine ses propres choix. C'est pourquoi le spécialiste des sciences sociales attribue une plus grande plausibilité aux modèles qui observent dans les décisions individuelles une volonté contrainte par des exigences de physique sociale, c'est-à-dire, d'ordre global 3.

Empreinte donc du XIXe siècle dans le psychologisme qui sous-tend la théorie économique marginaliste, mais aussi dans son moralisme non moins affirmé qui reflète le souci des années 1860-1870 de réforme de l'individu par lui-même, préoccupation tangible dans l'ensemble des « Sciences Morales » de l'époque, et qui trouva son expression la plus caricaturale dans les travaux phrénologiques de Spurzheim et de Combe dont Hegel avait prévu les errements futurs dès les premières années du siècle (Hegel raille la physiognomonie de Lavater et la phrénologie de Gall dans la Phénoménologie de l'Esprit publiée en 1807).

Ce moralisme est tout particulièrement visible lorsque la théorie marginaliste dénonce, en cas d'écart entre ses prévisions et les faits observés, non ses propres errements mais ceux des acteurs économiques impliqués : si la réalité diffère de ce qu'avance le modèle, semble-t-elle dire, c'est aux hommes de se réformer, et non à la théorie de s'adapter aux faits.

A ce point de vue, le terme d'« imperfection » est particulièrement révélateur d'une inversion involontaire des principes méthodologiques courants. Ainsi par exemple dans la notion d'agents imparfaitement informés. Tout progrès dans l'approche des faits économiques suppose au contraire la reconnaissance du fait que si l'agent économique n'est en effet que partiellement informé, il s'agit là non d'un défaut dans la circulation de l'information, mais d'une nécessité structurelle, l'information pertinente étant en effet,

1° infinie, du fait de l'impossibilité de définir dans un système ouvert tel qu'une société humaine, un contexte de l'événement économique qui soit envisageable séparément sans distorsion grave,

2° historique, c'est-à-dire dépendante de conditions initiales qui ne seront jamais connues exactement,

3° partiellement inconnaissable dans l'état de nos représentations théoriques du monde, c’est-à-dire dans notre capacité actuelle à le comprendre 4.

Pourtant, la théorie marginaliste envisage sérieusement pour l'avenir un vendeur qui serait au courant des prix pratiqués pour sa marchandise - dans chacune de ses fluctuations individuelles - sur l'ensemble des marchés, et qui fixerait son prix en conséquence. Dans la perspective adoptée ici, cette information est non seulement indisponible par nécessité, mais aussi essentiellement non-pertinente pour le vendeur individuel (mis à part le cas tout à fait spécifique de l'« arbitragiste » qui sera examiné au chapitre 8).

En soulignant que sa modélisation n'est pas celle d'une situation réelle mais celle d'une situation idéale (concurrence parfaite entre une multiplicité d'agents identiques, homogénéité du produit, libre entrée dans la profession, information parfaite de tous les agents, parfaite mobilité des facteurs de production) dont il extrêmement improbable qu'elle puisse jamais être rencontrée, la théorie marginaliste laisse apparaître deux de ses défauts majeurs :

1° faute de pouvoir être observées à l'oeuvre dans des circonstances réelles, les situations de concurrence et d'information parfaites ne peuvent prétendre être autre chose que des idéalisations dont le seul intérêt est leur commodité au sein d'un mode de théorisation aux fondements par ailleurs problématiques. Autrement dit : ces concepts n'ont pas fait la preuve de leur pertinence comme dimensions dans l'analyse de situations réellement observées,

2° par l'accent qu'elle met sur des circonstances idéales, c'est-à-dire imaginaires, et non réelles 5, la théorie marginaliste propose des modèle normatifs, c'est-à-dire un « code de bonne conduite » soumis aux agents économiques. En ceci, ses modèles s'opposent aux modèles scientifiques, construits par abstraction du comportement effectif d'entités du monde réel (comme c'est le cas pour les modèles de la physique par exemple), lesquels modèles ne visent pas à inculquer aux agents observés ce qu'ils devraient faire (s'ils respectaient, par exemple, les principes supposés de la rationalité des choix économiques), mais à décrire de façon simplifiée et en vue de la prévision exacte, des comportements réels 6.

Ceci explique en particulier pourquoi, lorsque le modèle marginaliste est mis en accusation pour avoir proposé des prévisions qui s'avèrent inexactes, il n'est pas pour autant remis en question par ses tenants (ce qui serait bien entendu le cas en physique par exemple, et malgré les restrictions constatées par Kuhn ou Feyerabend au comportement systématiquement « falsificationniste » des savants, tel que Popper le supposa) : ce sont au contraire les agents économiques qui sont accusés d'avoir enfreint les principes idéaux de la théorie marginaliste, tenus pour intangibles par ses partisans au titre de lois du comportement économique rationnel 7 (lois au sens d'injonctions assorties de sanctions, et non au sens de régularités observées) 8. Comme l'exprime excellemment Simon Clarke : « Observer que ses abstractions ne correspondent pas à la réalité, ne constitue pas une critique de l'analyse marginaliste ; en effet, dans la mesure où le monde réel ne s'accorde pas avec les abstractions du marginalisme, ce n'est pas la théorie économique qui est dans l'erreur, mais le monde réel qui manifeste la nécessité d'être réformé » (Clarke 1982 : 165).

Cette prétention de la théorie marginaliste d'avoir nécessairement raison (puisque ses erreurs de prévision ne résultent que de l'irrationalité des agents économiques - dont les comportements sont censés aller à l'encontre de leur propre intérêt) l'apparente davantage à un système juridique qu'à une science. Et là encore, l'histoire même de ce qui allait devenir la « science économique » vient confirmer cette observation : alors que l'« économie politique » représentée successivement par les Physiocrates, Smith, Ricardo, Marx, et au XXe siècle, Sraffa, s'inscrit parfaitement dans le cadre d'une science naturelle (une « physique sociale » ; cf. Jorion 1988) soucieuse des conséquences sociales des mécanismes globaux pour les agents économiques qui y sont impliqués, le principe de rationalité selon lequel un acteur poursuivant « intelligemment » son profit économique réalise automatiquement le bien commun, révèle les préoccupations de réforme morale individuelle des fondateurs de la « science économique », Jevons, Menger et Walras, et situe d'emblée leur discours normatif comme calqué non sur celui de la Science mais bien sur celui du Droit.

La « loi » de l'offre et de la demande

Rappelons comment s'énonce la « loi » de l'offre et de la demande dans l'idiome marginaliste : « Il peut être démontré que dans les conditions appropriées (comprenant l'absence d'ignorance, d'incohérence et d'incertitude), l'interaction de la demande et de l'offre débouche sur un ensemble unique de prix d'équilibre qui libèrent (vident) les marchés en égalisant offre et demande. Ces prix sont ceux qui correspondent aux choix libres et rationnels de tous les membres individuels de la société cherchant à réaliser leurs propres solutions optimales dans des conditions de rareté » (Clarke 1982 : 152-153).

La formulation marginaliste de la « loi » est très exactement ce que Roncaglia caractérise (à la suite de Sraffa) comme « ... une tentative de construire un système qui expliquerait simultanément les prix, les quantités demandées et la répartition des revenus » (Roncaglia 1978 : 99). La question de la répartition des revenus est ici subordonnée au modèle et rejette de fait l'approche défendue antérieurement par l'Économie Politique et qui considérait la répartition des revenus comme ancrée dans la stratification inégalitaire de la société en conditions (« conditiones » comme s'exprime Thomas d'Aquin) ou en états (rebaptisés ensuite « classes ») : le propriétaire foncier s'appropriant la rente, le capitaliste, le profit et le salarié, le salaire. Dans la perspective marginaliste, comme le note Clarke, « L'allocation initiale des biens est censée être un donné historique et il ne revient pas à l'économiste de s'en soucier » (Clarke 1982 : 153). La formulation qu'utilisa Jevons est significative : « ... dans la mesure où cela est compatible avec l'inégalité des richesses dans chaque communauté, toutes les marchandises sont distribuées par l'échange de manière à produire le bénéfice maximal » (Jevons 1970 [1871] : 171).

Pour l'un des principaux responsables de la révolution marginaliste donc, « l'inégalité des richesses dans chaque communauté » était considérée comme un facteur susceptible d'introduire des distorsions regrettables, mais dont il ne convenait pas de se préoccuper spécialement. Autrement dit, ce qu'on appelle en physique, les « conditions initiales » d'un système, et dont on sait aujourd'hui qu'elles déterminent historiquement dans son unicité la configuration de tout système complexe à un instant précis, sont supposées pouvoir être parfaitement ignorées sans que la compréhension globale ou fine des mécanismes et des « moments » du système en soient diminuées.

Comment s'exprime au contraire sur ce sujet, un représentant de l'Économie Politique, en l'occurrence, Ricardo ? « C'est le coût de production qui doit en fin de compte réguler le prix des marchandises, et non, comme il est souvent dit, la proportion entre l'offre et la demande : la proportion entre offre et demande peut, en effet, affecter la valeur marchande d'une marchandise pour un temps, aussi longtemps qu'elle est offerte en plus grande ou en moindre abondance, selon que la demande a crû ou baissé ; mais un tel effet sera seulement de durée temporaire (...) L'opinion selon laquelle le prix d'une marchandise dépend seulement de la proportion de l'offre par rapport à la demande, ou de la demande par rapport à l'offre, est devenu presque un axiome en économie politique, et a été la source de multiples erreurs dans cette science » (Ricardo 1951 [1817] : 382).

L'opinion de Ricardo est sans ambiguïté : les variations dans l'offre et dans la demande ne font que déterminer les fluctuations du prix marchand autour de son prix naturel, déterminé lui par le coût de production. Le point de vue selon lequel l'offre et la demande pourraient déterminer seules le prix est dénoncé par lui comme opinion populaire, comme « théorie spontanée ». En disant cela, Ricardo ne faisait que reprendre à son compte la conception défendue par Smith et déjà exprimée avant celui-ci sous une forme succincte par Cantillon.

Les deux formes de la « loi », son expression contemporaine marginaliste, et l'expression ancienne de l'Économie Politique, nous confrontent donc à une difficulté déjà mentionnée : dans l'expression marginaliste de la « loi de l'offre et de la demande », « loi » doit s'entendre au sens normatif du Droit, alors que dans l'expression classique de l'Économie Politique, « loi » devait s'entendre au sens descriptif de la Science. La vision marginaliste entretient l'ambiguïté de laisser supposer qu'est l'aboutissement de l'observation d'une régularité naturelle (l’objectif de toute loi scientifique) ce qui est en réalité une prescription normative (une loi juridique ou « éthique ») impliquant que les choses ne se passeraient comme elle le prévoit que si et seulement si les agents économiques avaient la sagesse et l'intelligence de prendre leurs décisions de façon « rationnelle », c'est-à-dire, s'ils se comportaient en fait d'une autre manière qu'ils ne le font dans la réalité des choses 9.

Dans la perspective marginaliste, est seul envisagé un monde idéalisé, tel qu'il devrait être et non tel qu'il est (avec pour justification que les physiciens mécanistes acceptent eux aussi de travailler sur un monde idéal, « sans frottement »). C'est pourquoi, pour les représentants de ce courant, l'explication du phénomène observé de la fluctuation des prix peut ignorer l'influence possible de facteurs autres que la confrontation nue de l'offre et de la demande 10, pour en faire l'effet d'une relation « mécanique » entre des facteurs « objectifs », entendez, indépendants de la nature des décisions individuelles et ne résultant aucunement de leurs interactions : les quantités offertes et celles demandées, et ceci, paradoxalement, en dépit de l'option délibérément « subjective » adoptée a priori par la théorie marginaliste 11.

Le retour à Adam Smith

Ceci me conduit tout naturellement à me réinterroger sur la formulation ancienne de la loi de l'offre et de la demande, celle due à l'Économie Politique et qui présentait l'avantage par rapport à la conception marginaliste qui lui a succédé de ne pas être viciée par les trois défauts qui entachent celle-ci :

1° d'être un modèle normatif au sens du Droit, et non un modèle descriptif au sens de la Science,

2° d'ignorer d'intention délibérée l'influence possible des facteurs sociologiques et politiques,

3° de feindre - par un a priori subjectiviste - de prendre en considération l'action des individus, mais d'ignorer en réalité comme non-pertinent l'impact des décisions individuelles.

N'y aurait-il pas donc pas à ce sujet, au sein de l'Économie Politique, une approche à réexaminer dans un esprit ouvert ? Et de manière plus explicite : est-il ou non justifié d'envisager pour l'analyse des faits, un retour à Adam Smith ? Comment l'inventeur de l'Économie Politique moderne conçoit-il en effet l'exercice de la loi de l'offre et de la demande ? Voici d'abord l'opinion de Smith sur le prix naturel d'une marchandise 12 : « Lorsque le prix d'une marchandise n'est ni plus ni moins que ce qui suffit à payer la rente de la terre, les salaires de la force de travail et les profits du capital utilisés à la produire, la préparer et la conduire au marché, selon leurs taux naturels, la marchandise est alors vendue pour ce que l'on peut appeler son prix naturel » (Smith 1976 [1776] : 72).

Ensuite sur le prix marchand (ou prix de marché) d'une marchandise : « Le prix effectif auquel une marchandise est communément vendue s'appelle son prix marchand. Celui-ci peut être inférieur, supérieur ou exactement semblable à son prix naturel » (ibid. 73).

Maintenant sur la détermination du prix marchand : « Le prix marchand de chaque marchandise particulière est régulé par la proportion entre la quantité qui est effectivement apportée au marché, et la demande de ceux qui sont prêts à payer le prix naturel de cette marchandise, c'est-à-dire la valeur totale de la rente, du travail et du profit qui doivent être payés pour l'y conduire » (ibid. 73). Quelle est la nature exacte du mécanisme de formation des prix ? « Lorsque la quantité d'une marchandise apportée au marché est moindre que la demande effective, tous ceux qui sont disposés à payer la valeur totale de la rente, des salaires et du profit, qui doivent être dépensés pour l'y conduire, ne peuvent être fournis de la quantité qu'ils désirent. Plutôt que de la vouloir telle quelle, certains d'entre eux seront prêts à payer davantage. Une concurrence s'installera immédiatement entre eux, et le prix du marché augmentera plus ou moins au-dessus du prix naturel, selon que, soit l'importance du manque, soit la richesse ou le luxe capricieux des concurrents, contribuent à animer plus ou moins l'âpreté de la concurrence (...) Quand la quantité apportée au marché excède la demande effective, elle ne peut être toute vendue à ceux qui sont disposés à payer la valeur totale de la rente, des salaires et du profit, qui doivent être payés pour l'y conduire. Une partie doit être vendue à ceux qui sont disposés à payer moins, et le bas prix qu'ils offrent pour elle doit réduire le prix du tout. Le prix marchand baissera plus ou moins en-dessous du prix naturel, selon que la grandeur de l'excès accroît plus ou moins la concurrence des vendeurs, ou selon qu'il est plus ou moins important pour eux de se débarrasser immédiatement de la marchandise (...) Quand la quantité apportée au marché est juste suffisante pour fournir la demande effective et rien de plus, le prix marchand se trouvera être soit de manière exacte, soit de manière aussi approchée que l'on puisse en juger, le même que le prix naturel (...) C'est pourquoi le prix naturel est, si l'on peut dire, le prix central, vers lequel les prix de toutes les marchandises gravitent. Différents accidents peuvent parfois les tenir suspendus considérablement au-dessus de lui, et parfois les forcer quelque peu en-dessous de lui. Mais quelque soient les obstacles qui les empêchent de s'établir en ce centre de repos et de perpétuation, ils tendent constamment vers lui » (ibid. 73-75) 13.

Il est clair que selon Adam Smith les prix ne s'établissent pas par la confrontation nue de l'offre et de la demande, mais au voisinage proche du « prix naturel » qui intègre de manière cumulée les salaires (que les ouvriers parviennent à obtenir pour eux), les profits (que les capitalistes parviennent à obtenir pour eux) et la rente (que les propriétaires fonciers parviennent à obtenir pour eux). Il est clair aussi que cette redistribution du surplus entre trois conditions n'a, elle, rien de naturel, il s'agit d'un fait politique résultant d'un rapport de force. L'oeuvre de Smith est tout à fait cohérente sur ce sujet : il répète à l'envi et sous des formes multiples que la répartition du surplus s'opère selon les implications d'un rapport de force (point qui sera développé au chapitre suivant à propos de La valeur comme temps de travail). La position de Smith sur la question du rapport de force entre les conditions pourrait se résumer ainsi : La répartition du surplus entre salariés, entrepreneurs et propriétaires fonciers est déterminée par la proportion dans laquelle chacune de ces conditions obtient que l'édifice législatif, judiciaire et policier identifie ses objectifs administratifs propres avec la défense des intérêts de cette condition en tant que condition.

Chris Gregory écrit très justement que « Le projet de l'Économie Politique peut être envisagé comme une tentative de comprendre la relation entre les apparences superficielles des phénomènes marchands et les relations entre classes dans la sphère de production, tandis que la Science Économique peut être comprise comme une tentative d'examiner les conséquences pour le marché de relations subjectives postulées entre des individus et des objets qu'ils désirent » (Gregory 1982 : 7-8).

Dans la perspective ouverte par Smith, le salaire moyen ne s'identifierait à un salaire de subsistance, salaire tout juste suffisant à assurer la subsistance du travailleur et de sa famille, que si la classe des travailleurs était dans l'impossibilité politico-légale d'obtenir pour elle aucune part du surplus dégagé par la vente des marchandises. On observera que cette position qui subordonne entièrement l'économique à un ordre politique est, d'un point de vue sociologique, plus radicale, plus « hobbesienne », que celle de Marx qui envisage la condition de l'ouvrier comme exploité, c'est-à-dire comme spolié d'un surplus qui lui reviendrait de droit entièrement en tant que fournisseur de la force de travail 14. Ce trait de l'explication marxiste qui consiste à séparer et à privilégier dans l'analyse une des conditions, celle des salariés, au nom de l'illégitimité « transcendante » de la propriété privée des moyens de production, la rapproche de ce que j'ai appelé au premier chapitre la « thèse du complot » en tant qu'« explication par défaut » qui, du fait de ses lacunes constitutives, se caractérise souvent par une « dérive paranoïde ».

Bien entendu, le rôle joué par la loi de l'offre et de la demande est beaucoup plus restreint dans le système de Smith que dans la perspective des auteurs marginalistes, puisque pour le premier elle ne vise à rendre compte que des faibles 15 oscillations autour du prix vrai, le prix naturel, alors que pour les seconds, elle vise à rendre compte à la fois du volume de la demande, de la distribution du surplus et du montant des prix. Comme on le verra au chapitre 6, la présence de faibles fluctuations autour d'un prix-pivot est effectivement ce que j'ai pu constater sur les marchés de producteurs, et le mécanisme décrit par Smith est en accord avec les faits que j'ai pu rassembler.

La restriction par Smith de l'ambition de la loi de l'offre et de la demande (je pose d'intention délibérée le geste anachronique d'envisager le système de Smith comme correction critique de l'analyse marginaliste), permet en même temps, comme on l'a vu, de réintroduire comme pertinentes les stratégies individuelles des acheteurs et des vendeurs présents sur le marché.

1 L'ironie des auteurs à ce sujet peut être cruelle. Ainsi pour la marxiste Robinson et le sraffien Eatwell, « L'utilité est la caractéristique des biens qui fait que les individus veulent les acheter, et les individus achètent ces biens pour jouir de l'utilité procurée par leur consommation », Robinson & Eatwell, cités par Alain Samuelson (1985 : 105).

2 Ceci parce que de petites fluctuations peuvent jouer un rôle déterminant dans des processus complexes qui sont dissipatifs et auto-organisants plutôt que purement stochastiques

3 On pourrait considérer qu'il existe une intuition de la pertinence de cette dimension « globale » chez les économistes, et plus particulièrement chez les spécialistes de la finance, quand ils manifestent leur souci de moduler les raisonnements fondés sur les concepts d'utilité ou de choix rationnel par des considérations empruntées à la « psychologie des foules » qu'élaborèrent en leur temps Gabriel Tarde (Tarde 1901) et Gustave Le Bon (Le Bon 1895), travaux anciens mais qui constituent en effet les prémisses d'une psychologie collective, c'est-à-dire, en réalité, d'une sociologie. Cette dernière n'entend nier ni la pertinence des représentations individuelles, ni le rôle éventuel de déclencheur joué par les comportements individuels au sein de processus collectifs nécessairement « loins de l'équilibre » (la question est reprise au chapitre 9 à propos de la formation des prix sur les marchés financiers).

4 Ainsi par exemple dans le cas qui nous occupe, la modélisation - plausible - de la négociation économique en termes de théorie des jeux, ne permet pas (dans l'état actuel de son développement) de prévoir comment se choisit un équilibre particulier parmi plusieurs équilibres possibles, sinon par une convention entre partenaires (Binmore et Dasgupta 1986 : 8 ; 1987 : 13-14). L'idée « révolutionnaire » selon laquelle le prix doit se fixer de telle manière qu'il permette au moins à chacune des parties impliquées d'obtenir de quoi manger est discutée plus loin à propos du « salaire de subsistance » (et examinée dans des cas concrets au chapitre 6).

5 En 1874, Walras écrit dans ses Eléments d'économie politique pure : « Nous supposerons toujours un marché parfaitement organisé sous le rapport de la concurrence, comme en mécanique on suppose d'abord la machine sans frottement » (cité dans Alain Samuelson 1985 : 158). De telles simplifications sont en effet courantes en physique mais toujours à titre provisoire. Le mot « d'abord » est ici essentiel : la mécanique n'exige pas des machines qu'elles éliminent le frottement de leur propre volonté - encore que ce serait effectivement bien mieux si elles le faisaient - pour permettre une simplification de la théorie !

6 Il est piquant de constater que les termes de la confusion opérée par les marginalistes étaient parfaitement compris de certains de leurs prédécesseurs. Quesnay écrivait que « Les lois naturelles sont ou physiques ou morales. Nous entendons ici par loi physique le cours réglé de tout événement physique de l'ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain. Nous entendons ici par loi morale la règle de toute action humaine de l'ordre moral conforme à l'ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain » (Quesnay 1958 : 740).

7 Maurice Godelier observe que « La notion de Rationalité économique renvoie à un double problème : l'étude du comportement économique des individus au sein d'un système économique donné et l'étude des capacités objectives d'évolution de ces systèmes. Nous savons que ces deux problèmes sont liés tout en n'étant pas sur le même plan car il faut pour comprendre la rationalité du comportement économique des individus que soit connue la structure du système économique et social au sein duquel ils agissent » (Godelier 1966 : 30).

8 Des auteurs appartenant à l'école de la théorie des jeux observent qu'« ... une pratique courante est de réinterpréter les résultats de la théorie prescriptive comme affirmations descriptives du monde sans que soit proposée une justification appropriée d'une telle réinterprétation » (Binmore & Dasgupta 1986 : 11).

9 Une justification du silence relatif à l'inadéquation du modèle par rapport aux faits étant que « ... dans le long terme, le modèle descriptif tend à se rapprocher du modèle prescriptif... », du fait de l'élimination tendancielle des comportements irrationnels (Binmore & Dasgupta 1986 : 12-13).

10 On sait que l'astuce théorique qui permet dans la perspective marginaliste de séparer le propriétaire de la rente, le capitaliste du profit, et le salarié du salaire, est la notion de « prix de chaque facteur ». Je cite Alain Samuelson : « Le prix d'un facteur correspond à la rémunération que paie l'entrepreneur pour son utilisation au propriétaire de ce facteur. Le principe de détermination du prix de chaque facteur est identique : le salaire ou prix du service du travail est la rémunération du travailleur ; la rente ou prix du service de la terre, la rémunération des propriétaires fonciers ; l'intérêt, ou prix du service du capital, la rémunération du capitaliste » (Samuelson 1985 : 107).

11 Jevons écrit dans The Theory of Political Economy (1871) que « ... dans cet ouvrage j'ai voulu traiter l'Economie en tant que Calcul du Plaisir et de la Souffrance », « le problème de la science économique est de satisfaire autant que faire se peut nos besoins au prix du moindre effort, de procurer la plus grande quantité de ce qui est désirable au moindre prix de ce qui est indésirable, autrement dit, de maximiser le plaisir » (Dobb 1973 : 168 ; Meek 1977 : 171).

12 Chris Gregory rappelle que, « Les représentants de l'Economie Politique faisaient appel au terme "marchandises" (en anglais commodities) pour décrire les objets d'un échange, un terme dont l'étymologie suggère une relation objective entre les choses échangées, à savoir, leurs prix. Les Economistes ont eux opté pour le terme "biens" (en anglais goods). Ce dernier terme connote une relation subjective entre un individu et l'objet d'un désir. L'expression "biens" symbolise l'approche essentiellement "subjectiviste" de la science économique de la même manière que le terme "marchandise" symbolise l'approche fondamentalement "objectiviste" de l'Economie Politique » (Gregory 1982 : 7).

13 Campbell, l'auteur des notes de l'édition du bicentenaire de La richesse des nations, insiste sur le fait que dans son Essai sur la nature du commerce (1755), Cantillon évoque également les oscillations permanentes du prix marchand autour de la « valeur intrinsèque » (Smith 1976 [1776] : 75).

14 On verra au chapitre 11, à propos du mécanisme de l'inflation, comment cette redistribution inégale du surplus trouve une « objectivité » dans l'exposition différenciée des conditions sociales au risque ; le salaire étant seul un loyer, c'est-à-dire une rétribution fondée sur un taux fixe, la rente et le profit étant déterminés eux par un taux variable.

15 Smith envisage cependant comme cas exceptionnels ceux de la ville assiégée et de la famine qui débouchent sur des « prix exorbitants pour les denrées de première nécessité » (Smith 1976 [1776] : 74).




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