PAUL JORION
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CHAPITRE 4

LA FORMATION DES PRIX SELON ARISTOTE

Le retour de Polanyi à Aristote

Dans son ouvrage classique publié en 1954, l'Histoire de l'analyse économique, le prix Nobel d'économie Joseph Schumpeter consacrait quelques remarques désobligeantes à la théorie de la formation des prix d'Aristote en affirmant qu'elle est « pompeuse, plate et passablement médiocre » (1954 : 57), après quoi, sans avoir peur de se contredire, il admettait n'y avoir rien compris. Quelques années plus tard, en 1957, alors qu'il enseignait à Columbia University, l'historien d'origine hongroise Karl Polanyi publiait un texte intitulé « Aristotle Discovers the Economy », sa contribution à un volume collectif consacré aux marchés dans les économies précapitalistes. Dans cet article, Polanyi suggérait que l'on prenne au sérieux la théorie de la formation des prix proposée par le philosophe grec, et ceci pour la première fois sans doute depuis la fin du moyen âge, qunand les Scolastiques, dont Thomas d'Aquin, étudièrent la question dans les termes posés par Aristote.

Sur la question de savoir pourquoi la théorie d'Aristote cessa d'intéresser, Berthoud a émis une intéressante hypothèse : « ... on peut tout aussi bien prétendre que l'Économie Politique écarte l'échange d'Aristote parce qu'elle en comprend la portée profonde. Quel est en effet le projet des économistes à partir du XVIIIe siècle environ, sinon d'établir déductivement que les variations des grandeurs économiques - prix, intérêts, revenus, quantités - relèvent de forces anonymes, mécaniques ou matérielles s'exerçant selon des causalités efficientes et interdépendantes, et ne doivent rien aux volontés s'exerçant selon leurs fins. Or la notion de juste prix constitue pour cette ambition un obstacle décisif, l'équivalent dans le domaine des richesses du concept du mouvement fini de la physique aristotélicienne dont se débarrassèrent un siècle plus tôt, et non sans mal, Galilée, Descartes, puis Newton. A quoi servirait, en effet, de multiplier les énoncés de lois liant deux à deux telle ou telle grandeur économique comme le fait le mercantilisme, s'il reste au point nodal, sur les marchés, là où ces grandeurs se confrontent pour constituer un système possible, des volontés prévalant sur des forces ? Mais comment, par ailleurs, sous le point de vue de la réalité et au regard d'un projet descriptif, positif ou explicatif, justifier l'affirmation que tout marché ou tout échange est soumis à des forces et non à des volontés ? La réponse est aisée et semble aller de soi. Il suffit d'envisager le marché selon sa forme moderne de foule, de foires ou de grandes bourses. Ici, à l'évidence, - semble-t-il - une même marchandise fait l'objet d'une multitude de demandes et d'offres, le prix est un effet collectif qui n'est proprement voulu par personne et que chacun accueille avec soulagement et effroi, comme il accueille une chose de la nature, comme grandeur naturelle ou prix naturel. Parle-t-on de la justice quand il s'agit d'effets naturels ? La cause est entendue : le marché-foule dilue les volontés, rabat chaque individu sur son intérêt ou ses préférences privées, et disloque l'idée même d'une action commune, d'une rencontre et d'une relation à autrui » (Berthoud 1991 : 151-152). On aura reconnu là sous la plume de Berthoud, une thèse identique à celle que je développe ici aux chapitres 1 et 3 en tant que problématique de l'objectivation des faits économiques.

C'est donc à Polanyi que revient le mérite d'avoir à nouveau attiré l'attention sur la théorie économique d'Aristote telle que celui-ci l'exprime, non dans les Économiques (dont la paternité est d'ailleurs douteuse) mais dans sa Politique et dans son Éthique à Nicomaque 1. Selon l'historien hongrois, deux dimensions sont déterminantes dans la conception de l'échange économique chez Aristote : 1° le statut réciproque des deux parties impliquées, comme fondement du prix des marchandises qu'ils échangent entre eux, 2° leur engagement mutuel à poursuivre leurs échanges en tant que partenaires de bonne foi, comme témoignage de leur « sens communautaire » (comme on dit « sens de l'État »).

« Chez Aristote », écrit Polanyi, « le lien de bonne volonté unissant les membres de la communauté, la philia, (...) s'exprime dans un comportement de réciprocité (antipéponthos) » (Polanyi 1968 [1957] : 79). La philia, c'est bien sûr l'amitié, mais c'est ici aussi la bonne volonté « philanthropique » qui unit les membres d'une même communauté en vue de la réalisation du bien commun. Elle s'exerce en particulier dans la bonne volonté mutuelle manifestée entre partenaires habituels en vue de la poursuite ultérieure d'échanges harmonieux entre eux et qui se marque par leur relation de plus en plus personnalisée (« fidélisation »). Le caractère avantageux de la récurrence des transactions entre partenaires se reproduit dans le monde antique selon les termes habituels de leurs échanges, c'est-à-dire, selon le rapport inégal, car socialement conditionné, de la répartition du surplus entre eux, la fixation du prix ayant lieu en effet en fonction du statut réciproque des parties impliquées dans l'échange. Ou dans les termes propres du philosophe : « Dans l'échange de services, la justice sous la forme de la réciprocité, est le lien qui maintient l'association ; la réciprocité, à entendre sur la base de la proportion, non sur celle de l'égalité. » (accent mis par moi - Éthique à Nicomaque, V, v, 6).

Polanyi paraphrase l'expression de la formation du prix chez Aristote de la manière suivante : « Les prix sont établis justement s'ils se conforment au statut des membres de la communauté, renforçant ainsi la bonne volonté sur laquelle la communauté repose (...). Les talents des personnes de statut différent doivent être échangés selon un taux proportionnel au statut de chacun » (Polanyi 1968 [1957] : 80, 88). Malheureusement Polanyi se crut alors obligé d'ajouter que le Stagirite ne décrivait pas là le mécanisme effectif de la formation des prix mais se contentait d'exprimer des voeux personnels relatifs à ce qui lui apparaissait comme les conditions d'un prix « juste » : « ... proposant une formule selon laquelle le prix devrait être fixé » (ibid. 108), écrit-il. L'historien insistait également sur le fait que les marchés à proprement parler n'existaient pas du temps d'Aristote, et que celui-ci n'aurait donc pas pu - même s'il l'avait voulu - décrire le mécanisme de la formation des prix marchands, « Ceci devrait régler une fois pour toutes la question de savoir si Aristote proposait dans l'Éthique à Nicomaque une théorie du prix » (ibid. 106), concluait-il.

Or, une lecture attentive du texte d'Aristote révèle tout au contraire que le philosophe produisit sa théorie des prix - à l'instar du reste de son oeuvre - comme une phénoménologie, comme la description d'un mécanisme effectivement à l'oeuvre et dont il accompagne simplement l'observation par des commentaires - éventuellement désapprobateurs. En réalité, dans le bref passage consacré au prix, le philosophe antique mettait en place les prolégomènes d'une théorie complète de la formation des prix. Par ailleurs, la brève remarque qu'il consacrait aux pratiques usuraires, pour les condamner sans appel sur le plan moral, aurait pu le mener - comme le suggère le peu qu'il en dit 2 - à concevoir également le principe de la valeur actuelle d'une tombée monétaire à venir. Ceci mis à part, tout ce qu'il pouvait observer en matière de formation des prix convergeait vers la théorie qu'il développa et dont le principe est que le prix exprime le rapport de force entre le vendeur et l'acheteur dont leur statut social réciproque constitue une mesure adéquate.

Que Polanyi considère la théorie d'Aristote comme « normative » et non comme « phénoménologique » s'explique par l'existence de facteurs de deux ordres qui découragent a priori le lecteur moderne de prendre au sérieux l'hypothèse d'Aristote relative à la formation des prix. Le premier, est que nous sommes habitués aujourd'hui, en tant que consommateurs, à l'existence de marchés à prix fixes et que nous nous jugeons personnellement floués lorsque nous avons affaire à un commerçant qui rompe cet usage et nous fasse payer « à la tête du client », c'est-à-dire en termes seulement du pur rapport de force entre lui et nous, dont la théorie d'Aristote suggère qu'il détermine effectivement le prix. C'est oublier bien sûr que si les conditions pratiquées aujourd'hui entre intermédiaires et consommateurs sont en général non négociables, celles pratiqués sur les marchés qui mettent en présence producteurs (pêcheurs, par exemple) et intermédiaires (mareyeurs, par exemple) demeurent soumises soit à la négociation de gré à gré, soit aux enchères, et subissent donc des fluctuations dues aux interactions directes ou indirectes entre acheteurs et vendeurs 3.

La deuxième raison qui conduit nos contemporains à envisager avec suspicion l'hypothèse d'Aristote, c'est le postulat corrélatif d'un rapport déterminable précisément (quantitativement) - même s'il est soumis à fluctuations - du statut réciproque des diverses conditions - et dans les exemples qu'il propose, des divers corps de métiers - conception qui implique que notre système social soit apparenté à celui d'une société « à castes », ou à « états » pour reprendre une expression appartenant à notre vocabulaire historique, supposition qui répugne à notre représentation égalitariste du corps social.

La théorie de la proportion d'Eudoxe

Le principe de la théorie des prix chez Aristote se résume aisément : inscrit au sein de toute structure sociale est un rapport de force entre les groupes qui la constituent. Lorsque ces groupes sont conduits à interagir à l'occasion d'une transaction de type commercial entre eux, le prix qui est exigé pour le transfert de propriété de l’actuel détenteur au possesseur futur est déterminé par deux types de facteurs : l'effort consenti autrefois par le propriétaire pour acquérir l'objet (ce qu'il avait dû payer lui-même pour les matières premières, quelle quantité de son propre travail il avait dû investir dans le produit fini, etc.) et le statut relatif du vendeur et de l'acheteur. Plus bas sera le statut social du vendeur par rapport à celui de l'acheteur, meilleur marché sera le prix que ce dernier acquittera pour acquérir la marchandise. Inversement, plus le statut social du vendeur sera élevé par rapport à celui de l'acheteur, plus cher sera le prix que ce dernier aura à acquitter.

Pour comprendre la manière dont Aristote aborde la question de la formation des prix, il convient de prendre au sérieux le principe qu'il suppose et selon lequel le prix exprime une « proportion ». Il faut retenir aussi que son traitement de la question du prix est pour lui quelque peu accessoire, ne constituant guère davantage qu'une illustration au sein d'un exposé consacré à la nature de la justice, où il contraste la formation du prix selon une proportion « diagonale » et l'exercice de la justice distributive qui opère selon une proportion « parallèle ».

L'obscurité apparente de la théorie du prix comme proportion qu'Aristote présente dans l'Éthique à Nicomaque résulte en fait principalement de l'oubli par notre époque de la théorie mathématique grecque de la proportion (analogia) et de son calcul par l'antanairesis (anti-ana-hairesis : ré-traction réciproque) ou anthuphairesis (anti-hypo-hairesis : sous-traction réciproque) (cf. Fowler 1990 : 31-32), théorie qui imprégnait non seulement les mathématiques du temps d'Aristote mais une conception générale de l'enchaînement associatif des idées, en mathématiques, comme en musique, et plus spécialement dans le raisonnement syllogistique (cf. Jorion 1996 : 280-282).

Il faut concevoir d'abord l'arithmétique contemporaine d'Aristote comme bâtie à partir du matériau que lui procure la géométrie en tant que « physique intuitive » (Platon n'a aucun scrupule à concevoir la montagne comme approximation du cône, au contraire de Mandelbrot qui s'étonne aujourd'hui que de telles suggestions aient jamais pu être émises), et non comme l'arithmétique contemporaine qui se conçoit comme instanciation des relations « vides » de l'algèbre. En Grèce, on s'abstient soigneusement de mélanger les nombres qui appartiennent à des univers géométriques distincts, tels ceux qui découleraient d'opérations au sein d'espaces de dimensions différentes. Ainsi, au contraire de ce qui se pratiquait à Babylone (cf. van der Waerden 1983 : 72), on ne compare pas les longueurs avec les aires. Pour les Grecs contemporains de Platon et d'Aristote (Euclide est parmi eux), le « 9 » qui résulte de l'addition (linéaire) d' « 1 » à « 8 », est essentiellement d'une autre nature que le « 9 » qui est le carré (bidimensionnel) de « 3 ». Cette séparation des nombres issus d'univers distincts contribue à constituer, comme le note Fowler, une mathématique peu arithmétisée (Fowler 1990 : 10-14).

Axiomatisée par Euclide (Ve livre des Eléments), attribuée à Eudoxe 4, la méthode de l'antanérèse ou de l'anthyphérèse a le mérite essentiel d'offrir le moyen de contourner la première défaite cinglante des mathématiques et de poursuivre l'entreprise de mathématisation en feignant qu'il ne s'agissait pour elles que d'un simple revers : la constatation que certains nombres sont « irrationnels » 5. L’irrationalité résulte de l'impossibilité d'attribuer une mesure exacte, une fraction déterminée, à la diagonale du carré par rapport à la longueur de son côté : le côté et la diagonale du carré sont « incommensurables », ils ne peuvent être mesurés conjointement à l'aide de la même unité 6. Ainsi, si l'on considère que le côté mesure « 1 », alors la diagonale (c'est une conséquence du théorème de Pythagore), est équivalente à la racine carrée de « 2 », à savoir 1,414213... dont la suite des décimales différentes de zéro ne s’interrompt jamais ; si au contraire c'est la diagonale que l'on définit comme étant de longueur « 1 », alors c'est le côté dont la longueur égale la racine carrée de « 1/2 », soit 0,707106..., nombre dont la suite des décimales ne s’interrompt pas davantage, et qui s'avère valoir la moitié de la racine carrée de « 2 » 7.

La question de l'incommensurabilité entre des longueurs aussi « évidentes » que le côté et la diagonale du carré imposa l'introduction d'un nouveau type de nombres, les irrationnels qui constituent encore aujourd'hui une difficulté mathématique (la seconde défaite, après celle de la proportion de la diagonale du carré et de son côté, est tout aussi fameuse et d'une nature similaire : l'impossibilité d'assigner une fraction déterminée au rapport entre la circonférence d'un cercle et son diamètre. La réponse est un nouveau nombre irrationnel, que l'on convint de désigner du nom de p, dont la valeur est connue de tous : 3,141592... ). Eudoxe découvrit le moyen de tourner les difficultés de calcul impliquées par les irrationnels en mettant au point une méthode d'exhaustion où les deux nombres incommensurables sont soustraits l'un de l'autre jusqu'à ce que le reste de l'opération ait une valeur négligeable (cf. van der Waerden 1983 : 89-91 ; Szabo [1969] 1977 : deuxième partie ; Fowler 1990 : deuxième chapitre).

Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans le détail de cette théorie puisque seules ses prémisses relatives à la proportion nous intéressent. Bien que l'on puisse à juste titre considérer la proportion comme un donné élémentaire, on peut aussi la considérer comme la mise en équivalence, de deux rapports. Un rapport, c'est ce que le grec appelle logos, le latin ratio, et le français, dans la même ligne, raison : c'est une relation particulière entre deux entités. Les sens du mot grec logos ont donné lieu à des débats innombrables. Natali note par exemple, « Parmi les nombreux sens que le terme logos a chez Aristote, (...) logos en tant qu'argument simple, à l'aide duquel on soutient ou l'on attaque une thèse, et logos en tant que discours, c'est-à-dire ensemble composé d'une série d'arguments simples disposés d'une manière organisée » (Natali 1986 : 112-113) 8.

En réalité, le mot logos ne véhiculait sans doute pas les ambiguïtés qui nous semblent aujourd'hui les siennes : c'est faute d'un concept équivalent que nous, les Modernes, nous nous révélons incapables de le traduire comme une notion claire. Le Grec désigne principalement du terme de logos, le jugement constitué au minimum d'un sujet, d'un prédicat et d'un opérateur connectant les deux de manière symétrique ou antisymétrique. A l'époque, les distinctions entre approches formelles de domaines divers étaient beaucoup moins spécialisées qu'aujourd'hui. La notion de proportion (analogia) par exemple, trouvait à s'appliquer, comme je l'ai dit, non seulement en mathématiques, mais aussi en musique, également à la pratique du raisonnement, et, comme on va le voir, par Aristote, à d'autres domaines disparates comme la justice ou la formation des prix (Éthique à Nicomaque).

Appelons, connexion, la mise en présence par la pensée, sans autre spécification, de deux entités « a » et « b » : « a ET b » ( « a » et « b » étant tout ce que l'on veut et donc pas nécessairement des nombres). Entre ces deux entités peut exister une relation symétrique, ce que j'ai appelé ailleurs connexion simple (Jorion 1990 : 52-54). La connexion simple c'est « a et b » (sans présupposé de subordination), « a comme b », « a = b », « a avec b », « a signale b » (et donc « b signale a »), etc. En arithmétique, il s'agit des opérations symétriques simples que le mathématicien appelle commutatives, comme la multiplication ou l'addition (« 7 + 9 = 9 + 7 »). Dans le domaine discursif, il s'agit de la conjonction, de l'apposition ou de la synonymie (la définition est d'une nature plus complexe).

Le rapport, raison, logos, ratio, c'est au contraire la confrontation asymétrique de deux entités, ce que Hegel caractériserait comme leur rapprochement en vue de souligner leur séparation (Biard et al. 1987 : 91). Le rapport, c'est « a cause b », « a divisé par b », « a est b » 9, etc. En arithmétique, il s'agit des opérations simples qui sont asymétriques, non-commutatives, comme la division ou la soustraction (« 9 - 3 ¹ 3 - 9 ») : « pour Euclide un logos de deux nombres ou grandeurs a et b est ce que nous désignons ordinairement par a : b (a est à b) » (Szabo 1977 [1969] : 163). Dans le discours, le rapport, c'est ce que les philosophes appelèrent le jugement (Urteil). L'invention proprement grecque, comme chacun le sait, c'est précisément cela : le logos, la raison que nous identifions à l'enchaînement associatif asymétrique 10.

La distinction entre la relation symétrique entre deux entités et leur relation asymétrique ouvre la voie à la proportion (latin : proportio), ou analogie (grec : analogia). La proportion, c'est la connexion simple entre deux rapports, c'est-à-dire, une relation symétrique établie entre deux couples d'éléments en relation asymétrique l'un avec l'autre 11. La proportion ou analogie 12 nous ouvre toute entière la compréhension de ce qu'Ernest Renan appela de manière pompeuse mais nullement inappropriée, le « miracle grec ». Dans la langue moderne bien sûr, le mot « proportion » s'appliquera plus volontiers aux utilisations mathématiques, le mot « analogie » aux usages discursifs 13.

Une proportion est un énoncé du type « A est à B comme C est à D ». Elle est donc composée de deux rapports, dont le premier est « A est à B », et le second, « C est à D ». Par exemple, en finance, « la rétribution annuelle du prêt sera au montant du prêt lui-même (principal) comme 7 est à 100 », soit 7 pour 100, c'est-à-dire 7 pour cent, autrement dit 7 %. Donc, si le montant du prêt est de 10.000 Fr, le flux d'intérêt annuel sera comme 7 est à 100, à savoir autant de fois 7 Fr que 100 Fr entrent dans 10.000 Fr, c'est-à-dire cent fois, d'où un paiement annuel de cent fois 7 Fr, donc 700 Fr.

Soit une proportion familière, la proportion géométrique, « quatorze est à deux comme vingt-et-un est à trois ». On sous-entend, sans le dire explicitement, que la relation asymétrique existant entre les éléments des couples rapprochés est de l'ordre de la division. Que l'on peut encore écrire sans difficulté selon les conventions classiques de l'arithmétique :

14 / 2 = 21 / 3, (ou 14 : 2 = 21 : 3), soit 7

14 et 3 sont les extrêmes, et 2 et 21, les termes (oros) moyens.

Telle quelle, avec quatre termes distincts, la proportion est discrète. Avec un seul terme moyen, elle devient continue : « Seize est à huit comme huit est à quatre », ce qui s'écrit encore,

16 / 8 = 8 / 4,

16 et 4 sont les extrêmes, mais 8 est le terme moyen unique : ou comme l'on dit encore, la moyenne (ou raison) géométrique.

Une démarche similaire est envisageable pour la proportion arithmétique : « Seize est à huit comme douze est à quatre »,

ce qui doit s'écrire cette fois comme différence et non plus division,

16 - 8 = 12 - 4

16 et 4 sont les extrêmes, et 8 et 12, les moyens termes. Ici aussi, la proportion est discrète puisqu'il existe deux moyens termes distincts.

La continuité s'obtient par la présence d'un moyen terme unique, par exemple dans

16 - 10 = 10 - 4

10 constitue ici la moyenne (ou raison) arithmétique entre 16 et 4.

On connaît l'algorithme commun du calcul de la moyenne arithmétique de deux termes : la somme des extrêmes est divisée par deux (16 + 4 = 20 ; 20 / 2 = 10), soit une instance particulière, limitée à deux nombres, de ce qu'on appelle aujourd'hui, le moment de premier ordre lorsqu'on a affaire à une distribution statistique : « la somme des termes divisée par leur nombre (cardinal) ». On note la différence entre les deux types de proportion : la moyenne géométrique de 16 et 4 est 8, leur moyenne arithmétique est 10.

Et maintenant, dans les termes d'Aristote lui-même : « Qu'une proportion discrète compte quatre termes va de soi, et de même pour une proportion continue, qui traite un terme comme s'il en figurait deux en le répétant : par exemple, comme la ligne qui représente le premier terme (P.J., disons de longueur 12), est à la ligne représentant le deuxième terme (P.J., disons de longueur 6), de même la ligne représentant le deuxième terme (P.J., de longueur 6 comme il vient d'être dit) est à la ligne représentant le troisième terme (P.J., disons de longueur 3) : ici donc, la ligne représentant le deuxième terme a été mentionnée deux fois, si bien que si on la comptait deux fois, on aurait bien quatre termes proportionnels (analoga) (P.J., donc 12 / 6 = 6 / 3 ; 6 constituant la moyenne géométrique de 12 et 3) » (V, iii, 8-9).

Passons maintenant à la proportion sous sa forme verbale, soit ce que nous appelons aujourd'hui à proprement parler, l'analogie. Commençons par un exemple où les relations rapprochées sont symétriques et ne sont donc pas à proprement parler des rapports : « La politesse est à l'esprit ce que la grâce est au visage »,

politesse (1) / esprit (2) = grâce (3) / visage (4)

que l'on peut représenter sous la forme canonique a / b = c / d, et dont Perelman soutint (... contre Lacan ; cf. Perelman & Olbrechts-Tyteca 1958 : 535-536, Lacan 1966 : 889) qu'elle est le soubassement de la métaphore. En l'occurrence : la grâce (3) comme « politesse (1) du visage » (4), et la politesse (1) comme « grâce (3) de l'esprit » (2). Les termes sont ici au nombre de quatre : la politesse et le visage comme extrêmes et l'esprit et la grâce comme termes moyens. Pour reprendre le vocabulaire qui s'appliquait à la proportion mathématique, l'analogie est ici discrète.

L'analogie continue exige elle un moyen terme commun, « L'esprit est à l'homme, ce que l'homme est à la nature »,

soit l'homme comme d'une part « esprit de la nature » et d'autre part comme « nature de l'esprit ».

Ce que le moyen terme unique autorise ici, c'est la mise en rapport des extrêmes, tout comme les moyennes arithmétique et géométrique dans la proportion. L'homme comme « esprit de la nature », c'est une métaphore semblable à celles qu'autorisait l'analogie discrète mais cette mise en rapport par le truchement d'un moyen terme se révèle aussi comme conclusion : « l'homme est l'esprit de la nature ».

Ce qui apparaît ainsi avec l'analogie continue, c'est la mise en rapport des extrêmes, débouchant sur l'expression d'une relation directe entre eux, soit très précisément, ce qu'opère le syllogisme. Celui-ci permet alors, comme l'on sait, diverses figures, selon la nature symétrique ou asymétrique des relations rapprochées :

Par exemple, deux relations asymétriques : « La baleine est un mammifère, le mammifère est un animal »,

donc « la baleine est un animal », soit l'illustration de ce que l'on convient d'appeler la transitivité de l'inclusion 14,

Ou bien, une relation asymétrique et une symétrique(ou l'inverse) : « La baleine est un mammifère, les mammifères ont le sang chaud »,

donc « la baleine a le sang chaud », soit l'héritage des propriétés.

Ce que nous appelons de manière contemporaine analogie, c'est donc l'une des trois figures qu'autorise l'analogia grecque continue, la proportion continue quand elle porte sur les enchaînements associatifs propres au discours : celle qui établit une relation symétrique entre deux couples de relations, elles aussi, symétriques et dont la conclusion est nécessairement de l'ordre de la métaphore. Les deux autres figures possibles de l'analogia continue, constituent le syllogisme proprement dit : celles qui établissent une relation symétrique entre deux couples de relations dont l'une au moins est asymétrique, et dont la conclusion apparaît du coup littérale (et le plus souvent instructive, encore que certains esprits excellents – tels John Stuart Mill - lui aient contesté cette dernière propriété ; cf. Jorion 1990 : 121).

Le « juste » et le prix

De même qu'afin que la proportion continue soit valide il convient que le moyen terme, la moyenne, soit juste, de même, pour que l'analogie continue, soit valide, il convient que le moyen terme soit juste. Et c'est avec cette notion de justesse du moyen terme que nous débouchons maintenant sur la théorie du prix chez Aristote, dont on verra qu'elle constitue une variation sur les figures qu'autorise la justice, et combine les propriétés de ce que nous distinguons aujourd'hui comme proportion et comme analogie.

Comme je l'ai déjà signalé, Aristote ne consacra à la question du prix que quelques pages, ne représentant guère plus qu'une notule dans l'Éthique à Nicomaque : une illustration accessoire du fait que le prix se forme comme une proportion qui n'est ni exactement celle qui prévaut dans la justice distributive, ni dans la justice corrective. Je cite ici quelques passages de l'Éthique à Nicomaque, que je paraphraserai au passage, et illustrerai à l'occasion par des nombres pour suppléer aux diagrammes qui éclairaient sans doute le texte d'Aristote mais que nous avons perdus.

Commençons par la notion de « justice » considérée en soi, c'est-à-dire chez Aristote, comme une proportion : « ... la justice implique au moins quatre termes, à savoir, deux personnes pour qui il est juste et deux parts qui sont justes. Et il existera la même relation équitable entre les parts qu'entre les personnes, puisque le rapport entre les parts sera équivalent au rapport entre les personnes ; car si les personnes ne sont pas égales (P.J., de même condition), elles ne recevront pas des parts égales ; c'est quand des égaux possèdent ou reçoivent des parts inégales, ou quand des personnes qui ne sont pas égales reçoivent des parts égales, que les querelles et les récriminations surgissent » (V, iii, 5-6).

Le premier cas, celui auquel il est fait allusion dans le passage qui vient d'être cité, est celui de la justice distributive dont l'exercice a rapport avec l'ordre politique puisqu'elle vise au maintien de l'ordre social existant : la justice distributive a à voir avec le fait qu'Athènes, en dépit de sa réputation d'avoir été le berceau de la démocratie était, dans les faits, une oligarchie, c'est-à-dire une Cité-Etat inégalitaire où les personnes étaient traitées en fonction du statut socio-légal qui était le leur. Lorsqu'Aristote parle de « personnes » qui « ne sont pas égales », on a donc affaire à des personnes supposées de statut différent, disons, l'officiel et l'homme du commun pour reprendre les exemples que propose Aristote : « ... si un officiel frappe un homme (P.J., du commun), il est injuste pour celui-ci de rendre le coup ; et si un homme (P.J., du commun) frappe un officiel, il ne suffit pas que celui-ci le frappe à son tour, l'homme doit en plus être puni » (V, v, 4).

Dans la justice distributive, le principe est donc clairement inégalitaire. Plus la différence entre les statuts est grande, plus importante sera la réparation, plus la différence entre les statuts sera faible, plus minime sera la réparation. Et ceci sous la forme d'une proportion :

Condition de l'officiel / condition de l'homme du commun = part de l'officiel / part de l'homme du commun

Le premier logos est donc constitué du statut réciproque d'un officiel et d'un homme du commun, le second, de la réparation due à chacun : « La justice est donc une sorte de proportion (analogia) ; car la proportion n'est pas seulement une propriété de la quantité numérique, mais de la quantité en général, la proportion étant l'équivalence des rapports (logon) et impliquant au moins quatre termes » (V, iii, 8). La proportion établit que les deux rapports sont égaux : « Donc le juste suppose aussi au moins quatre termes, et le rapport existant au sein du premier couple de termes est le même que celui qui existe au sein du second couple » (V, iii, 10).

Comme Aristote définira ensuite le prix comme étant de « figure diagonale », notons qu'ici, dans le cas de la justice distributive, la figure est « parallèle » : ce qui est « de l'officiel » apparaît en numérateur dans les deux membres de l'équation, et ce qui est « de l'homme du commun », en dénominateur ; on devine déjà que dans la figure « diagonale », les catégories seront au contraire, croisées.

Enfin, « ... La justice distributive n'est pas une proportion continue, car son deuxième et son troisième terme, le bénéficiaire (P.J., l'homme du commun) et une part en soi (P.J., la part de l'officiel), ne constituent pas un terme unique » (V, iii, 14).

La justice corrective est elle d'une autre nature, elle préside aux transactions privées, lorsque l'une des parties a subi un tort dont il convient, d'une part de prouver qu'il est réel et d'autre part qu'il est bien le fait du défendeur. Dans la pratique, telle qu'Aristote l'envisage, le juge opère de la manière suivante : il examine la situation présente des deux parties pour ce qui touche à l'objet du litige. On peut supposer que le plaignant a effectivement subi un tort et qu'il ne conserve de l'objet du litige qu'une portion congrue. Le défendeur, de son côté, en possède davantage qu'il ne le mérite. En conséquence de quoi le juge évalue la différence entre les quantités possédées par l'un et par l'autre, divise la différence par deux, abandonne une des deux moitiés de cette quantité au défendeur et commande que l'autre moitié soit retournée - si nécessaire par la force - au plaignant.

Voici un exemple chiffré. Disons qu'il ne reste au plaignant que trois moutons et que l'accusé en a désormais onze. La différence entre les deux quantités de moutons est de onze moins trois soit huit. Huit divisé par deux fait quatre. Quatre des huit moutons sont laissés au coupable et quatre sont attribués par l'autorité judiciaire au plaignant. L'accusé a perdu dans l'affaire quatre des moutons qu'il avait et il lui en reste sept. Le plaignant en avait trois et en reçoit quatre, il en a sept également. La justice corrective a opéré.

Et dans les termes d'Aristote lui-même : « Le juge rétablit l'égalité de la manière suivante : si nous nous représentons le cas par une ligne divisée en deux parties inégales (P.J., une ligne de longueur 14 divisée en deux parties, l'une de longueur 3 et l'autre de longueur 11), il retire du plus grand segment (P.J., celui de longueur 11), la longueur par laquelle il excède la moitié de la ligne entière (P.J., la moitié de la ligne vaut 7, et le plus grand segment l'excède d'une longueur de 4), et il l'ajoute au plus petit segment (P.J., qui vaut maintenant   3 + 4 = 7, soit la moitié de la ligne initiale). Lorsque le tout a été divisé en deux moitiés, les gens disent qu'ils "ont perçu leur dû", ayant perçu ce qui est équivalent » (V, iv, 8). La justice corrective c’est celle que Salomon exerce lui aussi quand il prétend couper l’enfant en deux et attribuer une des moitiés à chacune de celles qui affirment être sa mère.

C'est ici bien entendu qu'intervient la logique de la proportion telle qu'elle fut initialement formulée par Eudoxe et transmise à la postérité par Euclide : le calcul qui précède et dont Aristote rapporte le cheminement laborieux n'est autre que celui qui détermine la moyenne arithmétique dont le calcul immédiat consiste, comme je l'ai rappelé plus haut, à additionner les deux termes extrêmes (11 pour l'accusé et 3 pour le plaignant) et à diviser la somme par deux pour obtenir la moyenne (7, c'est-à-dire la quantité dont disposeront en fin de compte les deux parties, une fois que la justice corrective aura exercé son autorité).

Voici d'ailleurs la suite du paragraphe que je viens de citer : « Lorsque le tout a été divisé en deux moitiés, les gens disent qu'ils "ont perçu leur dû", ayant perçu ce qui est équivalent. C'est bien là l'origine du mot dikaion (juste) : il signifie dicha (par moitié), comme si l'on prononçait dichaion ; et un dikast (juge) est un dichast (qui partage par moitié). L'équivalent est une moyenne (mèson) par la proportion arithmétique entre le plus grand et le plus petit » (V, iv, 9-10). Et aussi : « ... Mais le juste dans les transactions privées, bien qu'il soit l'équivalence dans un certain sens (et l'injuste, la non-équivalence), n'est pas l'équivalence selon la proportion géométrique, mais arithmétique. (...) L'injuste étant ici le non-équivalent, le juge fait en sorte de rétablir l'équivalence en imposant la pénalité ou le retrait, soustrayant ainsi le gain (P.J., injuste) » (V, iv, 1, 3, 4). Aristote affirme aussi que « ... La justice dans la Rectification sera la moyenne entre la perte et le gain. » (V, iv, 6).

La justice corrective s'exerce donc sur le mode de la moyenne arithmétique. Contrairement à ce qui se produit dans la justice distributive, le juge vise à rétablir l'égalité, quel que soit le statut réciproque des parties impliquées, « ... la loi se contente d'examiner la nature du dommage, traitant les parties comme égales, et s'interrogeant seulement sur le point de savoir si l'une a commis et l'autre subi l'injustice, de savoir si l'une a infligé, et l'autre souffert le tort » (V, iv, 3), alors que dans la justice distributive le tort est redressé en fonction du statut social des parties impliquées. Le cynique fera remarquer qu'aujourd'hui ce qu'Aristote appelle justice corrective, s'identifie à l'idéal de la justice, tandis que ce qu'il décrit comme justice distributive, c'est la justice telle qu'elle s'exerce dans les faits. La distinction entre les deux est cependant indispensable à l'exposé, car c'est par opposition à ces deux types de justice que la formation des prix peut être comprise.

La « proportion diagonale  »

Dans l'argumentation d'Aristote, l'articulation entre justice et prix réside alors dans une réflexion sur la notion de « réciprocité », dont j'ai d'ailleurs déjà cité la partie centrale à propos de la justice distributive : « La réciprocité ne coïncide cependant ni avec la justice distributive ni avec la justice corrective. (...) Car en de nombreux cas, la réciprocité est en contradiction avec la justice : par exemple, si un officiel frappe un homme (P.J., du commun), il est injuste pour celui-ci de rendre le coup ; et si un homme (P.J., du commun) frappe un officiel, il ne suffit pas que celui-ci le frappe à son tour, l'homme doit en plus être puni. (...) Mais dans l'échange de services, c'est la réciprocité en tant que forme de justice qui est le lien fondateur de l'association : réciprocité qu'il faut entendre sur la base de la proportion et non sur celle de l'équivalence (P.J., stricte) » (V, v, 2-6).

Ces distinctions étant désormais claires, le Stagirite peut passer à la question de la formation du prix : « Or, la compensation selon la proportion s'effectue par la figure diagonale. Par exemple, soit A un maçon, B un savetier, C une maison, et D une chaussure. Il faut que le maçon reçoive du savetier une portion du produit de son travail et lui donne une portion du produit du sien. Pour autant que l'équivalence proportionnelle ait été préalablement établie, et que l'échange réciproque ait eu lieu ensuite, la compensation en question sera alors effective ; si cela n'est pas le cas, le marché n'est pas équitable, et la relation s'interrompt. Car il se peut que le produit de l'une des parties vale davantage (P.J., intrinsèquement) que celui de l'autre, et dans ce cas, il convient de les faire équivaloir » (V, v, 8).

Comme on ne peut imaginer que la confection d'une chaussure puisse être l'équivalent de la construction d'une maison, il faut considérer que ce sera la confection d'un nombre n de chaussures qui équivaudra à la construction d'une maison. Mais alors que pour la justice distributive la part qui revenait à chacun exprimait de manière directe leur statut social réciproque, ici, lorsqu'il s'agit d'échange, le rapport sera inversé : plus le statut des parties en présence sera inégal, plus l'inférieur devra donner une quantité importante de son produit au supérieur en échange de ce que celui-ci a à offrir.

Prenons un exemple, imaginons d'abord qu'en Grèce ancienne, le statut du maçon et du savetier soit équivalent. Alors,

statut du maçon / statut du savetier = n chaussures / une maison = 1

Imaginons maintenant que le maçon ait un statut supérieur à celui du savetier. Un maçon, vaut p savetiers. Donc

statut du maçon / statut du savetier = p.

Dès lors dans l'échange, ce n'est plus n chaussures qu'un savetier devra confectionner à l'intention d'un maçon pour obtenir de lui la construction d'une maison mais p fois n chaussures. En effet,

statut du maçon / statut du savetier = p x n chaussures / une maison = p

On voit l'inversion qui a eu lieu par rapport à la justice distributive. En ce qui concerne celle-ci on aurait,

statut du maçon / statut du savetier = part du maçon / part du savetier = p,

le maçon et sa part en numérateur, et le savetier et sa part en dénominateur, alors qu'ici, lorsqu'il s'agit de l'échange, le maçon apparaît en numérateur en compagnie d'un certain nombre de chaussures, et le savetier apparaît en dénominateur en compagnie d'une maison. D'où le passage de la « figure parallèle » dans la justice distributive à la « figure diagonale » dans l'échange.

« Ainsi », poursuit Aristote, « ce qu'un maçon est par rapport à un savetier, doit être aussi telle ou telle quantité de chaussures par rapport à une maison (...) ; car sans cette proportion réciproque, il ne peut y avoir ni échange ni association ; et ceci ne peut être garanti que si les marchandises en question s'équivalent d'une manière ou d'une autre (...) Il y a donc proportion réciproque quand une équivalence a été établie entre les produits, de telle sorte que le rapport entre un maçon et un savetier, est le même que celui qui existe entre (P.J., une certaine quantité du) produit du savetier et le produit du maçon » (V, v, 10, 12) 15.

Prix et statut

Dans l'exemple d'Aristote, il faut noter que le prix que le vendeur en puissance est disposé à payer lui-même pour les chaussures qu'il confectionne ou pour les maisons qu'il bâtit n'intervient en aucune façon dans la formation du prix : c'est au contraire en se mettant à la place d'un client éventuel et en estimant la somme que celui-ci est disposé à dépenser pour une telle marchandise en fonction de la condition sociale des personnes qui achètent ordinairement de telles marchandises, que le vendeur pourra se représenter le prix qu'il peut obtenir. Pour Aristote, ce qui compte dans la détermination du prix, ce n'est pas la qualité de l'objet qui passe du vendeur à l'acheteur mais les qualités respectives de l'acheteur et du vendeur eux-mêmes. Dans les termes qu'utilisa Caillé en 1990 pour caractériser ma thèse : « ... les prix des choses ne sont rien d'autre, en dernière analyse, que les prix des personnes et des catégories sociales » (Caillé 1990 : 10).

Pourquoi la qualité de l'objet lui-même n'intervient-elle pas ? parce que chez Aristote le monde qui est décrit est un monde donné. On n'a pas à sa préoccuper dans les démonstrations du maître d'Alexandre de savoir si les biens trouveront acheteurs et deviendront ainsi des marchandises, on est dans un monde où les professions vendent des choses que des consommateurs achètent, c'est-à-dire un monde où la question de l'utilité sociale de la marchandise a été réglée pragmatiquement, autrefois, par la constatation d'une demande effective. La seule question qui reste posée est celle du prix auquel la marchandise sera mise en vente et ici, ce sont les qualités respectives des parties de l'échange qui le déterminent.

On pourrait objecter qu'il est peu plausible que la même marchandise se soit vendue en Grèce antique à des prix différents pour des clients différents. La réponse à cette objection est que sous ce rapport la Grèce antique était certainement semblable au monde occidental contemporain, à savoir que le juge et le savetier n'y commandent pas au maçon le même genre de maison et que le maçon et le juge n'y commandent pas au savetier le même genre de chaussures. Le juge voudra une maison chère pour qu'on la distingue aisément d'une maison de savetier, qui sera elle bon marché, bien qu'étant sans doute aussi chère que le savetier puisse se le permettre, afin de prouver aux yeux du monde qu'il peut se loger dans de meilleures conditions qu'un puisatier, etc. Comme l'écrit Adam Smith : « ... chaque chose est chère ou bon marché selon qu'elle est achetée par une classe supérieure ou inférieure... » (Lectures on Jurisprudence, cité par Lapidus 1986 : 59), mais il faudrait préciser - comme on va le voir - pour respecter la logique mise en évidence par Aristote, que « les classes supérieures paient les choses chères, bon marché, alors que les classes inférieures paient les choses bon marché, cher ».

La manière dont les choses pourraient se passer « pratiquement », dans le type d'exemples proposés par le philosophe antique, c'est que le savetier commande au maçon une maison et lui procure pour la construire deux tonnes de briques et quatre cent kilos de tuiles 16, alors que le juge procure au maçon vingt-cinq tonnes de briques, deux tonnes de tuiles et quinze tonnes de marbre. Admettons un instant qu'il faille au maçon le même temps pour construire la maison du juge que celle du savetier, la seconde n'en sera pas moins automatiquement plus chère du fait qu'elle recèle dans ses murs quinze tonnes de marbre. En réalité, bien entendu, la maison du juge mettra beaucoup plus de temps à construire que celle du savetier.

La question qui se pose alors est la suivante : tous calculs faits, une fois les deux maisons bâties, le maçon aura-t-il compté son heure de travail au même prix au savetier et au juge ? La réponse d'Aristote (elle est implicite dans ses textes mais pour autant, sans équivoque) est que le savetier paiera plus cher l'heure de travail de maçon que le juge ; il en coûtera relativement moins cher en « honoraires de maçon » de construire une maison chère qu'une maison bon marché parce que le juge est un personnage très considérable par rapport au maçon et le savetier non.

Que le temps passé à confectionner la marchandise importe aussi dans l'échange, Aristote en est conscient, il n'envisage pas que le maçon échange la construction d'une maison contre la confection d'une seule paire de chaussures : la construction d'une maison - si elle doit s'échanger contre la confection de paires de chaussures - s'échange nécessairement contre un certain nombre de paires de chaussures. Aristote précise, je le rappelle : « Car il se peut que le produit de l'une des parties vale davantage que celui de l'autre, et dans ce cas, il convient de les faire équivaloir » (V, v, 8). Rappelons brièvement la logique de la « figure diagonale » de la proportion. Si un maçon était l'équivalent d'un savetier, alors la construction d'une maison s'échangerait contre la confection de n paires de chaussures. Mais comme un maçon est égal à p savetiers (p étant plus grand que 1 si le métier de maçon est plus prestigieux que celui de savetier et plus petit que 1 si le métier de savetier est le plus prestigieux des deux), c'est-à-dire, comme un maçon est à un savetier ce que p est à 1, alors la construction d'une maison s'échange pour la confection de n fois p paires de chaussures. C'est la proportion qu'Aristote appelle diagonale : plus le savetier se trouve haut dans la hiérarchie sociale, moins il devra offrir de paires de chaussures en échange de la construction d'une maison. Le facteur p exprime le statut réciproque entre maçons et savetiers, il est dans la nature des choses humaines en tant que l'homme est un animal « social », le facteur n, lui, est objectif, il est d'une certaine manière dans la nature des choses humaines en tant que l'homme est un animal « tout court ».

Comment se calcule ce facteur « objectif » n, Aristote ne le dit pas. Il y a cependant un principe sous-jacent à sa théorie du prix, qui permet que l'on calcule la valeur de n. Les n paires de chaussures ce sont celles que le savetier a le temps de réaliser pendant le temps qu'il faut au maçon pour construire une maison. Disons que le n est défini par le nombre de paires de chaussures qu'arrive à fabriquer le savetier au cours d'une unité de durée qui est ici, pour la facilité du calcul, le temps qu'il faut pour construire une maison. Le facteur supplémentaire qui intervient, c'est que le temps du maçon et le temps du savetier ne s'échangent pas sur la base d'une unité pour une unité, il y a un coefficient correcteur p : une heure de temps de travail de maçon s'échange pour p heures de travail de savetier, ou exprimé inversement, une heure de temps de savetier s'échange pour 1 / p heures de temps de maçon. On pourrait dire, « une heure de temps de travail de maçon vaut p heures de temps de travail de savetier », en prenant la même précaution que celle prise plus haut : « p étant plus grand que 1 si le métier de maçon est plus prestigieux que celui de savetier, et plus petit que 1 si le métier de savetier est le plus prestigieux des deux ».

Il faut bien sûr mettre entre parenthèses ce que Thomas d'Aquin ajoutera plus tard, qu'il y a des maçons qui sont les experts de leur profession, et de même pour les savetiers, et que le prix pourra donc varier dans un certain degré en fonction de ces différences dans la qualité du travail (voir Baldwin 1959 : 72). Ceci dit, le prix de la construction d’une maison exprimé en confection de paires de chaussures et de confection de paires de chaussures exprimé en construction de maison, demeure stable puisque le maçon et le savetier n'apparaissent ici aucunement en tant que personnes, mais en tant qu'individus représentants d'une catégorie sociale disposant d'un statut relatif par rapport à celui de chacune des autres catégories, l'ensemble constituant l'ordre social.

Ceci dit, la formation du prix n'est pas toujours fondée en Grèce antique sur le rapport entre conditions : les prix sont souvent déterminés au niveau de la Cité-État. Dans « Aristotle Discovers the Economy » Polanyi évoquait le cas des colonies grecques où le prix des marchandises était déterminé au niveau diplomatique entre représentants de la métropole et des pays limitrophes, « Les prix créés par traité dépendaient du résultat d'une négociation, un vaste marchandage diplomatique précédait la conclusion d'une tel traité. Une fois celui-ci établi, tout marchandage cessait. Car un traité signifiait un prix fixé pour les échanges commerciaux à venir » (Polanyi 1968 [1957] : 105). Ce cas n'échappe toutefois pas, contrairement à ce que Polanyi semble supposer, au modèle d'Aristote : ce ne sont plus sans doute les « états » que constituent les corps de métier dont le statut réciproque se voit évalué, mais les États impliqués dans la négociation diplomatique visant à fixer les prix ; nul doute qu'ici aussi le prix se concrétisait comme effet de frontière déterminé par le rapport de force existant entre deux parties.

On pourra lire dans les deux parties suivantes de l’ouvrage, consacrées respectivement aux « marchés de producteurs » et aux « marchés financiers », comment la théorie de la formation des prix d'Aristote peut être élargie par étapes successives pour rendre compte finalement de l'ensemble des faits connus aujourd'hui en matière de formation des prix. Mais avant de passer à la suite, il me faut revenir brièvement sur ce qui pourrait apparaître comme une objection majeure à ma thèse : les quelques cas, après tout convaincants, présentés au premier chapitre, où la valeur semblait expliquer de manière satisfaisante la réalité du prix. Ou plutôt, revenir sur ces cas pathologiques qui faisaient apparaître un écart « évident » entre valeur et prix, et plus spécialement, l'exemple de la ville assiégée où se développe un marché noir.

En réalité, le phénomène rapporté n'était pas celui d'un écart se creusant entre valeur et prix : ce qui s'était modifié de manière dramatique, c'était le statut social relatif du vendeur et de l'acheteur potentiel. Le statut social du citadin, prisonnier d'une ville assiégée, s'était considérablement amoindri, alors que celui du trafiquant s'était considérablement renforcé, et ceci quelqu'ait été sa condition sociale dans la période qui précéda la guerre. Le fait que dans son village d'origine il lui faille continuer de vendre ses oeufs ou son pain au même prix modeste qu'avant, souligne que le concept de valeur demeure d'un piètre secours dans la détermination du prix. Ce n'est pas en effet, que son retour au village rapproche par quelqu'enchantement le prix des marchandises du niveau que définit leur valeur, c'est plus simplement que le rapport de force entre le trafiquant et ses co-villageois demeure dans le contexte du village exactement ce qu'il était ante bellum. Ce n'est pas donc que les oeufs étant rares, leur prix se voie multiplier d'un coefficient énorme 17, c'est que le paysan est devenu, dans le contexte de l'économie de guerre et en ville, un personnage beaucoup plus considérable que le bourgeois. Ce n'est pas que le paysan ait soudain acquis le prestige de l'oeuf, c'est que le prix de l'oeuf reflète désormais le statut nouvellement acquis du paysan par rapport au citadin. La question du manque de liquidité peut être abordée dans une perspective similaire : s'il ne reste, par exemple, qu'un seul vendeur, en position de « monopole », il fera sentir aux acheteurs potentiels dans quelle mesure précise le rapport de force entre eux s'est modifié du fait de circonstances nouvellement apparues, en fixant son offre aussi haut qu'il lui semblera possible (des exemples de cet effet seront présentés au prochain chapitre).

Conclusion :

Voici ce que l'on peut dire du prix comme proportion chez Aristote. J'ai, au passage, éclairé la relation qui existe à l'heure actuelle entre ce que nous distinguons comme proportion et comme analogie, soit respectivement la variété quantitative et la variété discursive de rapprochements de nature similaire. Les dimensions de la continuité (trois termes) et de la discrétion (quatre termes), d'une part, et de la symétrie et de l'asymétrie de la relation entre termes, d'autre part, nous ont montré les variations des figures possibles et les conséquences qu'elles entraînent par rapport à une conclusion qui apparaîtra soit comme littérale lorsqu'il existe au moins un authentique rapport (un logos) dans la proportion soit comme métaphorique lorsque toutes les relations, entre termes et entre couples de termes, sont symétriques.

1 On conçoit mieux le mérite qui revient à Polanyi dans sa relecture du texte d'Aristote quand on lit les commentaires que ce passage a suscités par ailleurs. Ainsi Schumpeter témoigne de sa totale incompréhension quand il écrit dans son magnum opus : « Le plus caractéristique de ces passages se rencontre dans l'Ethique (V, v, 12) ; je l'interprète comme suit : "Comme le travail du paysan est comparable au travail du cordonnier, de même le fruit du travail du paysan se compare avec le fruit du travail du cordonnier." Du moins, je ne peux tirer aucun autre sens de ce passage. Si j'ai raison, c'est qu'Aristote était à la recherche de quelque théorie du prix fondée sur le coût du travail, qu'il était incapable de formuler explicitement. » (Schumpeter 1983 [1954] : 98).

Bien entendu, Schumpeter n'a pas raison. Peut-être aurait-il pu comprendre le sens du passage s'il l'avait traduit correctement, et non en l'inversant comme il le fait : Aristote écrit en effet que le fermier est au savetier comme le produit du savetier est au produit du fermier, de même qu'il avait écrit auparavant que le maçon est au savetier comme un nombre de chaussures est à une maison. En effaçant la proportion de la traduction qu'il propose d'Aristote, Schumpeter en perd entièrement le sens et spécule inutilement sur « quelque théorie du prix fondée sur le coût du travail » qu'Aristote « aurait été incapable de formuler explicitement ». (Dans la traduction française de Schumpeter publiée en 1983, est mentionnée en "note des traducteurs" la version de Voilquin [Garnier 1965] qui, dans son souci d'éviter les répétitions, perd la signification de manière encore plus expéditive : « Le rapport qui existe entre le paysan et le cordonnier doit se retrouver entre l'ouvrage de l'un et celui de l'autre », écrit-il de manière parfaitement ambiguë).

2 « Car l'argent vint à exister en vue de l'échange, mais l'intérêt augmente la quantité de l'argent lui-même (et c'est là la vraie origine du mot : la progéniture ressemble aux parents, et l'intérêt [nomismatos] est de l'argent engendré par l'argent [nomisma]), en conséquence, cette forme d'acquisition de la richesse est, de toutes, la plus contraire à la nature » (La politique, I, iii, 23).

3 La vente au consommateur « à la tête du client », c'est-à-dire selon le rapport de force entre acheteur et vendeur, s'observe encore aujourd'hui dans de nombreux pays du tiers-monde. Que les situations rencontrées aujourd'hui dans ces pays se présentaient aussi dans notre propre passé, on en trouve le témoignage dans la condamnation par Thomas d'Aquin de « la pratique de l'acception des personnes dans la fixation des prix, c'est-à-dire la pratique de vendre un même produit à des prix différents à différentes catégories d'acheteurs » (de Roover 1971 : 56). Thomas d'Aquin nous exhorte à ne pas fixer le prix selon « les diverses conditions des personnes » (diversas personae conditiones), mais selon « seulement la quantité de la chose » (solum ad quantitatem rei) : « Qui vend donc une chose quelconque, doit exiger autant que ce qu'elle vaut, qu'il la vende à un pauvre ou à un riche » (Qui enim emit rem aliquam, debet tantum solvere quantum valet, sive a paupere, sive a divite emat) (in de Roover ibid.).

4 Selon Kojève, « "Timée" n'est autre qu'Eudoxe (qu'on appelait Endoxos, en raison de sa grande célébrité), qui agaçait prodigieusement Platon non seulement parce qu'il avait fondé à Athènes une Ecole rivale (où la théorie platonicienne des idées était complètement déformée en vue d'une application "physique" et Platon lui-même méchamment critiqué pour son manque de culture scientifique), mais encore et surtout parce que le scientisme mégaro-eudoxien en imposait énormément aux meilleurs élèves de l'Académie, Aristote en tête » (Kojève 1964 : 299).

5 Emile Meyerson voyait d'ailleurs dans cette ignorance délibérée de l'irrationnel, l'un des principes selon lesquels la science assure son progrès. Il écrivait dans De l'explication dans les sciences que « ... chaque fois qu'il y a un irrationnel, on le reconnaît sans doute, si l'on veut s'en donner la peine, en étudiant le chapitre correspondant de la science ; on le reconnaît notamment aux efforts passionnés que l'on a faits ou que l'on fait encore pour le réduire, à la multiplicité des théories qui ont surgi autour de lui, à l'embarras qu'éprouvent les manuels quand il s'agit des phénomènes qui y ont trait (...) Mais cela n'empêche que, dans le chapitre suivant de la science, cet obstacle, l'obstacle du chapitre précédent, sera considéré en quelque sorte comme non-existant, la science de ce chapitre sera traitée, par implication, comme entièrement rationnelle, puisqu'elle sert à la rationalisation du chapitre suivant » (Meyerson 1927 : 368-399).

6 Ceci est vrai aussi du pentagone : le rapport de la diagonale au côté est connu sous le nom de « section dorée » (1,618034…). Certains auteurs suggèrent qu’étant donnée l’importance du pentacle pour les pythagoriciens, il est probable que la question de l’incommensurabilité de la diagonale et du côté a dû être posée d’abord à propos du pentagone (le pentagone peut s’obtenir en joignant les sommets du pentacle).

7 Pour le pentagone, la relation est encore plus remarquable puisque le rapport de la diagonale au côté est la section dorée : 1,618034…, celui du côté à la diagonale est l’inverse de la section dorée : 0,618034…. Le fait que la différence de ces deux nombres soit 1 est lié au fait que la section dorée est le seul nombre dont la progression géométrique est identique à la progression arithmétique de ses puissances :

jn = jn-1 + jn-2 .

8 Théon de Smyrne, Exposé des Connaissances mathématiques utiles pour la lecture de Platon, éd. Dupuis, p. 117 cité par Tricot in Aristote La Métaphysique, vol. 1, 1981 : 25, « Le mot logos est pris en plusieurs sens par les Péripatéticiens ; car on appelle ainsi le langage que les modernes appellent oral et le raisonnement mental sans émission de voix ; on appelle encore ainsi le rapport de proportion, et c'est en ce sens qu'on dit qu'il y a rapport de telle chose à telle autre ; l'explication des éléments de l'univers ; le compte des choses qui honorent et qui sont honorées, et c'est dans cette acception que nous disons : tenir compte de quelque chose ou n'en pas tenir compte. On appelle encore logos le calcul des banquiers, les discours de Démosthène et de Lysias dans leurs oeuvres écrites ; la définition des choses qui en explique l'essence, puisque c'est à cela qu'elle sert ; le syllogisme et l'induction ; les récits lybiques et la fable. On donne aussi le nom de logos à l'éloge et au proverbe. C'est encore ainsi qu'on appelle la raison de la forme, la raison séminale et beaucoup d'autres ».

9 Contrairement à ce qu'a toujours supposé Meyerson (1931), la copule « être » joue dans notre langue un rôle essentiellement asymétrique : il ne s'agit pas d'équivalence mais d'une relation irréversible. Si « le lion est un mammifère » exprime l'universalité : « tous les lions sont des mammifères », l'inversion du sujet et du prédicat doit exprimer nécessairement (sous peine d'erreur) la particularité : « le mammifère est un lion », ne peut vouloir dire que « certains mammifères sont des lions ».

10 J'ai mis en évidence ailleurs (Jorion 1989) que ce que notre culture a caractérisé comme des faits de « mentalité primitive » révèle l'existence dans certains modes de pensée (fondés sur une langue particulière) de la seule relation symétrique, la connexion simple. Notre mécompréhension moderne et occidentale de ces effets de langue résulterait de notre incapacité (culturellement acquise) à lire une relation symétrique entre certaines entités qui sont liées pour nous de manière évidente par une relation asymétrique. Ainsi le fameux : « les jumeaux sont des oiseaux » des Nuer du Soudan où nous lisons (par nécessité culturelle) une relation d'inclusion plutôt qu’une connexion simple entre « sortes » conçues simplement comme apparentées.

11 Szabo s'interroge sur la présence de la préposition ana dans l'expression analogia. Il fait remarquer que l'on attendrait plutôt kata s'il s'agissait d'exprimer une conformité, une correspondance entre les deux rapports. Ana dit-il est un distributif, comme dans « deux par deux » ou « quatre à quatre » (Szabo 1977 [1969] : 165-167). Soit très exactement l'expression du simple rapprochement, de la simple mise en présence que j'exprime par l'expression de connexion simple : « rapport à rapport ». Il n'est donc nullement nécessaire de suivre Szabo lorsqu'il se sent obligé de supposer que l'expression est elliptique : abréviation d'un ana logon isoi : « rapport à rapport égal » (ibid. 168-169).

12 La proportion est dite analogia, les quatre termes (oros = extrémité) sont dits « proportionnels » : analogon. Ainsi, chez Euclide (VII, déf. 21) : « Des nombres sont analogon lorsque le premier est le même multiple du second que le troisième l'est du quatrième, ou lorsque le premier est la même ou les mêmes parties du second que le troisième l'est du quatrième » (in Szabo 1977 [1969] : 164).

13 L'analogie, s'entend généralement aujourd'hui de manière approximative comme un rapport vague entre quatre éléments qui se « répondent » d'une certaine manière. C'est en fait, bien plus et bien mieux que cela que découvrent les Grecs : la combinaison efficace (toute la rationalité en découle) de la mise en relation symétrique de deux relations dont l'une au moins est asymétrique.

14 En termes de théorie des ensembles, la relation d'inclusion est qualifiée d'« antisymétrique » : si a inclut b et b inclut a, alors nécessairement a est b.

15 Dans ce paragraphe, Aristote (ou plus vraisemblablement un copiste, l’oeuvre d’Aristote qui nous est connue étant ses leçons) remplace soudain le maçon par un cultivateur, j'ai intentionnellement conservé le maçon pour la cohérence de l'ensemble.

16 Il faut supposer, comme cela se fait encore aujourd'hui dans le tiers-monde - ou dans la très bonne société - que le commanditaire procure à l'artisan les matières premières dont il aura besoin dans sa tâche : briques, tuiles pour une maison, peau pour des chaussures.

17 Aristote quant à lui écarte complètement la rareté du produit comme un facteur déterminant de son prix (cf. Polanyi 1968 [1957] : 98).




© Paul Jorion
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