PAUL JORION
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CHAPITRE 6

LA RÉPARTITION DU SURPLUS

La vérité sur l'offre et la demande

La prise de décision économique à la petite pêche se situe pour le pêcheur dans le cadre d'une représentation globale : celle de la pêche comme « jeu à somme nulle ». Tout gain de l'un est en effet censé se faire aux dépens des autres : pêcheurs concurrents comme mareyeurs adversaires. On reconnaît là la conception dite des biens en quantités limitées, mise à jour pour la première fois par George Foster (Foster 1965) pour rendre compte de la représentation spontanée du processus économique au sein d'une population de paysans mexicains (pour l'application du concept au cas des pêcheurs de l'Ile de Houat, voir Jorion 1984a : 90-91).

Cette conception des ressources comme strictement limitées préside à toute représentation de la concurrence dans le milieu de la pêche (tout ce qui est capturé par d'autres pêcheurs, pense-t-on, diminue d'autant mes propres prises potentielles ; tout bénéfice fait par eux à la vente diminue d'autant mon profit potentiel) ainsi qu'à toute représentation de la distribution des gains entre parties conçues comme antagonistes (le profit fait par le mareyeur diminue d'autant celui du pêcheur).

C'est à l'intérieur de ce cadre que doivent être comprises certaines modélisations partielles, telle la « loi de l'offre et de la demande » - examinée au deuxième chapitre - envisagée comme exemple et illustration de la pêche conçue comme « jeu à somme nulle ». La « loi » de l'offre et de la demande en tant que mécanisme de la formation des prix est l'exemple même d'une modélisation que le pêcheur invoque volontiers. Il émaillera son discours de remarques du genre, « Si le prix a été d'autant, c'est à cause de l'offre et de la demande ». Ce qui fonde la plausibilité de la référence à une telle « loi », c'est la constatation renouvelée de faits empiriques apparemment compatibles avec le mécanisme que la « loi » postule. A savoir que,

- lorsque l'apport de poisson est faible son prix unitaire est à la hausse par rapport au prix moyen 1, et

- inversement, que lorsque l'apport de poisson est important, son prix est à la baisse par rapport au prix moyen.

Le mécanisme supposé est le suivant : si le prix a été médiocre, c'est parce que l'offre était supérieure à la demande, alors que si le prix a été élevé, c'est parce que la demande était supérieure à l'offre 2.

Ceci serait sans conséquence si le pêcheur ayant souscrit, comme le lui suggère aujourd'hui l'école, à la formulation marginaliste de la « loi », n'essayait d'expliquer les faits à la fois comme confrontation nue de l'offre et de la demande, et comme effet des facteurs d'ordre essentiellement humain décelés par lui, introduisant par là même des incohérences majeures dans ses explications. Ainsi, et à titre d'illustration, la négociation peu combative d'un patron avec un mareyeur, en raison, selon le pêcheur, de la fatigue consécutive à une marée éprouvante, et qui se conclut par l'obtention d'un faible prix unitaire, sera « expliquée » quand mêmepar celui-ci comme résultant en fait de la « loi de l'offre et de la demande » ; le faible apport de poisson observé sur le marché sera considéré comme sans influence réelle puisque le mauvais prix obtenu constitue en soi la preuve d'un apport important existant quelque part ailleurs, en l'occurrence, une « importation » occulte. Cette dernière est toutefois simplement inférée : elle explique a posteriori - et en fonction de la formulation marginaliste de la « loi » dont la validité est considérée comme incontestable - le faible prix effectivement obtenu. Du coup, l'explication du pêcheur, où la fatigue aurait pu jouer un rôle causal suffisant si le prix se déterminait ponctuellement et en fonction de l'interaction effective entre vendeur et acheteur, se transforme en une explication incohérente où des importationspostulées et invérifiables par lui jouent un rôle explicatif comparable à celui que jouaient autrefois lesesprits ou les sorciers.

Ce qui vient renforcer la conviction acquise par le pêcheur que la « loi » de l'offre et de la demande est bien le mécanisme opérant dans la formation des prix, et lui seul, c'est que la vente peut avoir lieu dans des conditionsapparemment comparables, que le mareyeur (acheteur) et le pêcheur (vendeur de ses prises) soient présents ou que ce dernier soit totalement absent, comme c'est le cas dans les systèmes de criée qui ont poussé le principe de l'anonymat du vendeur à son ultime aboutissement. Ceci n'empêche pas qu'à l'inverse, et paradoxalement, il est difficile sinon impossible de convaincre le pêcheur que la vente se déroule dans des conditions également favorables pour lui lorsqu'il n'est pas présent pour « défendre sa pêche » selon l'heureuse expression d'un pêcheur cité au chapitre précédent. Comme le dit un responsable de la commercialisation : « Le pêcheur pense toujours qu'il vendra mieux qu'un autre. C'est pour cela qu'il préfère vendre au Pan Coupé (voir chapitre précédent) plutôt qu'à la Coop : le rapport est plus personnalisé... D'ailleurs c'est vrai que depuis qu'on pèse [dans les criées, mais pas sur les marchés à l'amiable], les prix ont baissé. Du coup ils mettent moins dans les caisses [pour que le poids de la caisse elle-même intervienne davantage] ».

Dans les années soixante, l'idée s'imposa dans les pêcheries françaises que, puisque le prix se constitue « objectivement » au point de rencontre de l'offre et de la demande, il serait souhaitable d'organiser les marchés de manière à réduire au minimum l'interférence humaine dans le processus de la vente. Seraient ainsi éliminées les conséquences néfastes d'influences purement subjectives. La vente aux enchères anonyme permettrait d'atteindre cet objectif.

La condition d'anonymat est respectée selon divers degrés dans les différents cas de vente en criée. Dans certaines, les acheteurs potentiels suivent dans ses déplacements un « priseur » qui circule entre les captures disposées dans des grands bacs plastiques sur le sol de la halle et regroupées par bateau. Une vente aux enchères ascendantes se tient successivement devant chacun des bacs contenant une seule espèce de poisson, de crustacé ou de mollusque et censément une seule qualité de prises. L'anonymat n'est ici nullement respecté puisque tout participant à la vente connaît parfaitement l'identité du bateau dont la pêche est actuellement vendue ; de même les acheteurs sont présents et font leurs offres en leur nom propre et au vu de tous. A l'autre extrémité de l'éventail de l'anonymat se situe le cas où les bacs de poisson traversent la salle des ventes sur un tapis roulant et l'acheteur marque son accord à un prix affiché dans des enchères descendantes en pressant un bouton sur un pupitre qui enregistre son achat. Dans ce cas-ci, le vendeur est anonyme durant la vente, et l'acheteur est censé l'être, ou en tout cas, la concurrence est censée s'exercer dans des conditions suffisamment proches de la perfection pour que le principe de la vente descendante assure au vendeur le meilleur prix.

Mais, mise à part la croyance jamais étayée que le prix se constitue dans la rencontre de l'offre et de la demande (des chiffres réels seront analysés plus bas, dans la section intitulée Les variations de prix), et se constitue « mieux » en l'absence de facteurs subjectifs, quels sont les éléments qui pourraient faire penser que la vente aux enchères anonymes générerait un prix « juste » du point de vue du vendeur ? Quelles sortes de biens retrouve-t-on en effet dans les ventes aux enchères ? Proposer sa marchandise dans le cadre d'une salle des ventes est un pari fait par le vendeur. Quand il existe un prix de retrait, la vente rappelle l'achat d'une option financièredu type call (voir chapitre 11, section Les options sur instruments financiers) : si la vente a effectivement lieu, le vendeur est assuré de vendre sa marchandise à un prix égal ou supérieur au prix de retrait qu'il fixe lui-même 3. Par ailleurs, la concurrence entre acheteurs potentiels est susceptible de pousser le prix à un niveau supérieur à celui que le vendeur pourrait obtenir dans un autre contexte, par le marchandage en « face à face », par exemple. Mais une dimension de pari du point de vue du vendeur demeure sous-jacente, l'organisateur des enchères décourageant les prix de retrait trop élevés qui, en augmentant la proportion des objets « ravalés », retirés de la vente, nuit au bon renom de la salle des ventes, qui se voit alors souvent contrainte de déguiser les retraits en ventes effectives.

Il est curieux alors que le mode de la vente aux enchères, qui implique un risque obligatoire pour le vendeur, puisse lui être imposé pour certains types de marchandises, ceci censément pour son bénéfice et sous le prétexte de l'« objectivité » du contexte de la vente. La philosophie affichée pour soutenir la pratique n'est pas bien entendu qu'il est plus facile ainsi de gruger le vendeur, mais que, de cette manière, l'offre rencontre la demande dans un contexte de plus grande « perfection » de la concurrence. La réalité, c'est que restent alors seuls en présence les acheteurs, et que ceux-ci ne sont pas à ce point stupides qu'ils ne sachent pas que leur meilleur avantage consiste à s'entendre entre eux avant la vente, la concurrence qui s'exerce pour des produits aussi interchangeables que des poids identiques de crabes ou de sardines, n'étant pas du même ordre que celle qui peut jouer à l'avantage du vendeur dans la vente d'un joyau unique. L'existence d'ententes entre acheteurs est attestée sur les criées anonymes de poisson, elles subsisteront aussi longtemps qu'il sera avantageux pour un acheteur de payer le moindre prix, à savoir pour l’éternité. Du coup les pêcheurs sont prompts à suspecter que de telles ententes existent effectivement entre mareyeurs, et l'atmosphère des criées est désormais empoisonnée par la suspicion.

La presse rapporte régulièrement des informations allant dans ce sens, en voici deux exemples : « Premiers problèmes sous la criée : "la concurrence entre mareyeurs qui n'est pas une vraie concurrence". "L'enchère ne va jamais jusqu'en haut. Les mareyeurs tirent au sort entre eux, pour désigner l'acheteur. Il y a des accords" » (Cougot & Le Solleu 1980). Ou encore : « Jeudi (à Binic), au début de la criée, le premier lot de coquilles Saint-Jacques part à un prix très bas : 10 Fr le kg. Les lots suivants grimpent doucement, 11, 12, 13, 14 Fr. Pas très contents, les pêcheurs téléphonent dans les autres criées de la baie de Saint-Brieuc. Partout ailleurs, les prix sont beaucoup plus élevés, entre 17 et 19 Fr. "Ce n'est pas la première fois que les mareyeurs nous font le coup, et bien sûr juste avant Noël", disent les pêcheurs, qui parlent d'une entente entre les acheteurs. Pendant ce temps, la vente se termine sur le prix plus habituel de 18,45 Fr. Mais avec quelques voitures garées sur la jetée, les camions de marée sont bloqués, et le forcing commence. Les mareyeurs, sûrs de leur bon droit - la vente s'est passée tout à fait réglementairement - n'ont pas d'autre explication des cours que celle du jeu de la criée : "c'est l'offre et la demande (P.J.: souligné par moi), et puis il y a la concurrence de la coquille normande", disent-ils. (...) Le directeur de la criée, M. Maigourd, relativise l'incident : "Des écarts de prix de six francs ou plus entre deux lots sont une chose normale. C'est bien parce qu'il y a des variations qu'on tire au sort les débuts de vente. Mais cet aspect aléatoire joue dans les deux sens" » (Kiesel 1987).

Comme des prix s’y créent effectivement, la vente anonyme semble confirmer l’idée que les prix se forment par l'effet d'un mécanisme automatique, fait de la simple rencontre des quantités offertes et des quantités demandées. Il convient de noter toutefois que c'est lacroyance à l'objectivité du mécanisme (le caractère supposé indifférent de la présence ou de l'absence des acteurs) qui a conduit à considérer la vente anonyme comme une version équivalentede la vente à l'amiable avec marchandage mettant les acteurs en présence « face-à-face », maissupérieure quant à son objectivité, puisque rien ne vient interférer de manière parasite avec la confrontation nue de l'offre et de la demande. Le fait que l'acheteur - au contraire du vendeur - soit, lui, bel et bien présent est considéré comme allant de soi, et non comme l'introduction d'une asymétrie dans la relation entre vendeur et acheteur.

Le retour en force, après une longue éclipse, de la « théorie des jeux » comme outil fécond de modélisation de la formation des prix, n'aurait pas été possible sans la prise de conscience récente du rôle symétrique joué par le vendeur et l'acheteur dans l'issue de la transaction, et l'importance de leur présence physique à l'un et à l'autre quant au prix obtenu. Dans cette perspective, l'éviction du vendeur dans le mécanisme de la criée constitue ni plus ni moins une manifestation flagrante de sa spoliation - dont il est tentant de penser qu'elle reflète simplement le rapport de force réel entre les parties : pêcheurs, d'une part, mareyeurs de l'autre, au sein du tissu social 4.

Le pêcheur considère que l'invisibilité des acteurs ne modifie en rien leur pertinence institutionnellepour le fonctionnement même de ce mécanisme, à savoir qu'ils demeurent les acteurs en présence, présents ou absents, visibles ou invisibles. C'est cette absence du pêcheur dans la vente en criée, sans que le mécanisme de la formation des prix en semble affecté, qui permet à la « loi » de l'offre et de la demande d'être invoquée également dans les situations où le pêcheur est présent mais s'abstient d'exprimer aucun desiderata quant aux prix - alors que rien dans les circonstances de la vente ne s'y opposerait - et se confie entièrement au bon-vouloir du mareyeur sur cette question. De même dans d'autres cas où des fluctuations sont observées et dont le mécanisme est parfaitement compris, mais où le fait même qu'il y ait fluctuation semble ramener inexorablement à une interprétation en termes de confrontation nue d'offre et de demande. Un bel exemple en est offert par le cas de la vente des sardines au Croisic dans les années 1920 et 1930 présenté ci-dessus : tout se passait en effet là comme si le prix diminuait à mesure que l'offre augmentait, du début à de la journée à 10:00 h à sa fin à 16:30 h (après quoi, les achats étant interrompus, il n'y avait plus de prixdu tout pour les pêcheurs retardataires), et comme si le phénomène fournissait une illustration parfaite de laloi de l'offre et de la demande. Or nous savons que le mareyeur offrait un meilleur prix d'intention délibéréeen matinée afin que les pêcheurs, confrontés au choix stratégique entre moins de poisson mieux payé et plus de poisson moins bien payé, étalentstatistiquement leurs retours, permettant ainsi au mareyeur qui fractionne ses achats à intervalles réguliers tout au cours de la journée, de maximiser les quantités vendues, et éventuellement son profit (s'il maximisait ou non son profit dépendait des différents prix qu'il avait à payer à divers moments de la journée afin que le choix des pêcheurs entre les deux stratégies, retour précoce ou retard tardif se résolve statistiquement par leur rentrée parfaitement répartie entre 10:00 h et 16:30 h). Au cas où les intérêts financiers des deux parties, pêcheurs et mareyeurs, auraient été ainsi satisfaits de manière optimale, on aurait eu affaire à une illustration splendide d'un effet d'homéostase, de « main invisible », mais dépendant entièrement de la rencontre des stratégies des uns et des autres au sein d'un contexte de bonne volonté mutuelle (philia aristotélicienne), et en aucune manière d'un mécanisme qui aurait opéré selon la rencontre fortuite de facteurs objectivés tels que l'offre et la demande.

Comment expliquer alors que le pêcheur puisse à la fois considérer que les prix se fixent en fonction de la « loi » de l'offre et de la demande, et que le prix lui soit « logiquement » défavorable dans la vente en criée dont il est écarté ? Tout simplement, parce qu'il n'y a pour lui rien d'inhabituel à rendre compte des faits à l'aide d'un faisceau d'explications concurrentes éventuellement inconciliables5. Ainsi, dans le cas mentionné plus haut où un pêcheur rend compte d'une « mauvaise vente », à la fois par sa fatigue personnelle et par une importation (occulte) de poisson influant sur l'état du marché. Tout se passe comme si la première explication (la fatigue) valait pour le monde sensible, le monde empirique de la vie quotidienne (le monde en acte d'Aristote), tandis que la seconde explication (les importations) valait pour laRéalité-Objective (le monde en puissanced'Aristote) que met en scène la Science véhiculée par l'école et par les scientifiques que les pêcheurs fréquentent occasionnellement.

Il en va de même pour la vente en criée opposée à la vente à l'amiable qui confronte directement le vendeur et l'acheteur : les pêcheurs s'accordent à dire, d'une part, que « c'est la même chose », entendez du point de vue de la Réalité-Objective, mais, d'autre part, que ce n'est pas la même chose, entendez, du point de vue du monde empirique de la vie quotidienne. Ceci laissant bien entendu en suspens deux questions essentielles :

1° le rapport problématique, nous l'avons vu au deuxième chapitre, entretenu par la théorie marginaliste - qui véhicule la croyance à la loi de l'offre et de la demande - avec un mode de théorisation qui soit proprement scientifique,

2° le caractère fictif de la Réalité-Objective qui, au contraire du réel empirique, demeure essentiellement uneconstruction métaphysique6.

En certaines occasions, le pêcheur n'hésitera pas à souligner la possibilité pour le vendeur, c'est-à-dire pour lui-même, d'obtenir par son astuce un meilleur prix à la vente : disposition personnelle à vendre mieux certains jours que certains autres, à vendre mieux que ne le font ses concurrents, à vendre mieux que certains de ses membres d'équipage à qui la vente est occasionnellement confiée, etc.

Une telle ouverture possible sur le « bon coup » est conçue comme offerte à quiconque fait preuve d'un certain talent à subvertir à titre personnel ce qui demeure cependant conçu comme une loi et dont le domaine d'application est celui des comportements idéaux. Et ceci, de la même manière qu'un contribuable astucieux pourra tourner les lois qui règlent le système des impôts, pendant que la Réalité-Objective a « l'attention occupée ailleurs ». Et c'est parce qu'un tel talent - dont on sait personnellement la délibération et les qualités qu'il requiert - est nécessairement mal partagé, que la loi de l'offre et de la demande demeure inentamée comme description globale sinon du monde tel qu'il est, du moins du monde tel qu'il pourrait être.

Ce que l'analyste observe ici, c'est la reconnaissance par le pêcheur de perspectives de lecture autonomes du domaine économique : pour lui en effet, l'explication d'un fait peut être produite dans la perspective de lecture qui paraît la plus éclairante en situation, sans qu'il soit nécessaire que cette explication demeure cohérente lorsqu'elle est lue dans d'autres possibles et mieux adaptées à d'autres circonstances. Autrement dit, et pour recourir au langage de la physique, le pêcheur ne conçoit pas comme nécessaire (il ne ressent pas le besoin) qu'il existe des règles de correspondance permettant de traduire les phénomènes tels qu'ils se présentent à l'observateur dans une perspective de lecture, en phénomènes d'un autre ordre, lisibles dans une autre perspective.

Plus spécialement, l'incohérence n'est pas perçue d'une conception qui suppose, d'une part, que la communautédes pêcheurs est jugée sans influence dans la formation des prix et, d'autre part, que le pêcheur individuel est jugé, lui, susceptible d'exercer une influence réelle sur ces mêmes prix. Cette incohérence n'est pas reconnue : elle est jugée seulement apparente, comme un simple paradoxe, curieux en effet, mais sans conséquences.

En fait, la facilité du pêcheur à passer d'une perspective de lecture de la réalité économique à une autre, sans relever les incohérences qui apparaissent à l'occasion de leur confrontation, révèle l'affinité réelle qui existe entre la conception qu'il se fait du rôle que doit jouer une modélisation et celle qui sous-tend aussi la théorie marginaliste. Pour toutes deux en effet, la modélisation ne vise pas à dégager les traits d'un monde idéalisé au sens de « stylisé » pour sa compréhension plus aisée, mais à décrire un monde idéalau sens où chacun y respecterait la même norme juridico-éthique : pour l'économiste, que les agents économiques individuels soient « rationnels » et que les entreprises « respectent les lois du marché », et pour le pêcheur, que les confrères soient des hommes « valables » et les mareyeurs, des partenaires commerciaux « réglos ».

C'est pourquoi il n'y a pas à proprement parler pour le pêcheur d'incohérence dans ses explications lorsqu'il invoque parallèlement deux optiques logiquement inconciliables, mais simplement la mobilisation de deux perspectives de lecture, légitimes chacune à sa manière. Ainsi, le monde où l'on réussit sa vente par habileté personnelle est bien le monde tel qu'il est, alors que celui où les prix sont régulés par la confrontation nue de l'offre et de la demande - quelles que soient les qualités personnelles des agents économiques impliqués - est bien le monde tel qu'il pourrait être... si seulement chacun avait à coeur de se montrer droit et raisonnable.

Le monde idéal dont parlent les économistes est bien en effet aux yeux du pêcheur celui de la Raison et de l'Harmonie triomphantes ; celui, au contraire, où l'on évoque ses propres exploits, est celui de la « triste » réalité (par opposition à la Réalité-Objective) : celui d'un monde fait de justes mais hélas aussi de coquins, de malins mais aussi d'imbéciles, où tous les confrères ne sont pas « valables », ni tous les marchands, « réglos ». Le monde de la réalité « vraie » est non seulement celui où l'espoir du « bon coup » peut se voir matérialisé ou bien déçu en dépitdes implications logiques des « bons principes », mais aussi celui où chaque « coup » peut être jugé à la fois en termes généraux d'efficacité et en termes spécifiques de qualités physiques, intellectuelles, morales ou même du « pot » de la personne singulière qui le tente (cf. Jorion 1983a, chapitre 3, Bons et mauvais pêcheurs : 72-85).

On comprend dès lors mieux pourquoi les deux discours, celui du « coup » individuel et celui du modèle économique peuvent être tenus en alternance ou même parallèlement dans la même conversation 7. Mais on peut comprendre aussi pourquoi le premier correspond davantage à un discours tenu à titre privéet orienté vers la singularité des comportements individuels soumis au jugement moral, alors que le second correspond plutôt à un discours public, orienté vers les « considérations générales », et qui permet, diplomatiquement, de passer sous silence les qualités et surtout les défauts des uns et des autres.

Le salaire de subsistance

Il va de soi qu'une représentation de la détermination des prix qui conçoit que ceux-ci sont définis uniquement en fonction de facteurs objectivés et de nature statistique tels que les quantités offertes et les quantités demandées, en niant l'évidence quotidienne de l'importance des décisions et des choix personnels, implique automatiquement que les prix pourraient bien se fixer à n'importe quel niveau, assurant ou non à cette occasion la subsistance de l'ensemble des acteurs de l'industrie : patrons, matelots et leurs adversaires et partenaires communs, mareyeurs.

Il en irait tout à l'inverse d'une représentation de la formation des prix qui impliquerait que ceux-ci s'établissent de manière à assurer au pêcheur,

1° au moins l'équivalent d'un salaire de subsistance,

2° une partie des bénéfices correspondant aux surplus dégagés par l'industrie et en fonction du rang qu'occupe chacun dans la « profession », et la profession elle-même au sein du tissu social.

Dans cette deuxième conception - qui correspond au point de vue de l'Économie Politique classique, et plus récemment à la critique néo-ricardienne du marginalisme -, le fait que le prix se fixe de telle manière que soit assuré au pêcheur au moins l'équivalent d'un salaire de subsistance, ne relève pas d'un heureux hasard, mais d'une nécessité (Sraffa 1960 : 9-10).

Or, le pêcheur qui souscrit, lui, à la théorie marginaliste transmise par l'école, est forcé de considérer le fait que les prix s'établissent de manière à assurer - bon an, mal an - sa subsistance, ainsi que celle du mareyeur, comme un hasard providentiel. Confronté à l'existence de ce « heureux hasard », il admettra que celui-ci est en effet inexplicable puis, passé un moment de perplexité, il ajoutera que cette circonstance étant nécessairement précaire - puisqu'elle ne s'explique pas - il est d'autant plus indispensable que soient mises en place, et maintenues, des structures institutionnellement garanties qui permettent de contenir les prix à l'intérieur d'une fourchette favorable, entendez, telle qu'elle autorise la survie financière du pêcheur et, subsidiairement, celle du mareyeur. Autrement dit, est ainsi induite chez le pêcheur une disposition à accueillir favorablement, ou même à réclamer, des mesures de protection sociale - dont le retrait subventionné du poisson lorsque son prix en criée touche un niveau plancherconstitue le prototype.

Ni la représentation marxiste de la formation des prix (qui suppose que la marchandise atteint nécessairement un prix au moins équivalent à son prix de production, en matériel et en temps de travail social incorporé [coût de la reproduction de force de travail] et dont le travailleur n'est spolié qu'à la condition que le surplus produit par ses oeuvres soit approprié comme profit ou rente par le détenteur des moyens de production, capitaliste ou rentier), ni la représentation néo-ricardienne prônée par Sraffa (qui suppose que le prix se fixe de manière à ce qu'au moins un salaire de subsistance soit obtenu par le producteur) ne permettent, à l'instar de la conception marginaliste, que les prix puissent se fixer selon l'offre et la demande seules, c'est-à-dire, en principe à n'importe quel niveau, assurant ou non à cette occasion la subsistance des acteurs économiques en présence 8.

L'idée que le montant du salaire ne puisse demeurer longtemps en-dessous du niveau qui assure la subsistance du salarié et de sa famille, c'est-à-dire en-dessous du niveau qui assure la reproduction sociale de la force de travail, et sa conséquence, à savoir que le mécanisme de la fixation des prix doit refléter d'une manière ou d'une autre le fait que la rétribution globale du travailleur doit suffire au moins à assurer sa subsistance, cette idée est à ce point plausible qu'il nous faut prendre au sérieux les hypothèses explicatives de la formation des prix qui reconnaissent au salaire de subsistance un rôle causal crucial.

C'est pourquoi il faut s'attarder un peu sur cette notion ancienne de « salaire de subsistance », l'examiner avec soin dans son développement historique et juger si oui ou non il y aurait bénéfice à la ressusciter à l'instar de Sraffa en raison du rôle analytique qu'elle pourrait jouer dans les questions qui nous occupent ici. Nous avons vu au chapitre trois que l’une des manières dont Adam Smith conçoit le prix d'une marchandise est sa conception « additive » où celui-ci n'est rien d'autre que la somme de la rente sur la terre, les salaires des travailleurs et les profits des capitaux mobilisés pour sa production et sa mise sur le marché (1976 [1776] : 72). Voici ce que dit Smith à propos du niveau auquel s’établissent les salaires : « ... il existe un certain taux au-dessous duquel il semble impossible de réduire, au-delà d'une certaine durée, les salaires ordinaires, même de la plus basse espèce de travail. Un homme doit toujours être à même de vivre de son labeur et son salaire doit au moins suffire à l'entretenir. » (ibid. 85). Smith ajoute que les « Maîtres » s'efforcent quelquefois par l'entente « secrète et silencieuse » d'abaisser le salaire au-dessous de ce niveau. Il ne propose ici aucun autre mécanisme explicatif que la nécessité pour l'économie de voir la force de travail reproduite.

Ricardo ira bien au-delà en suggérant que le prix naturel du travail s'identifie au salaire de subsistance. Il écrit à ce propos que, « Le prix naturel du travail est celui nécessaire pour permettre aux ouvriers, l'un dans l'autre, de subsister et de perpétuer leur race sans accroissement ni diminution » (Ricardo 1951 [1817] : 93).

Ce qui permet à Ricardo de considérer le salaire de subsistance comme le « prix naturel » du travail, c'est l'existence d'un mécanisme postulé par Malthus à partir de sa fameuse « loi de population ». Je me contente ici de reproduire pour sa clarté un passage de l'ouvrage de Simon Clarke : « La loi de population empruntée à Malthus était censée établir que la population avait tendance à croître plus rapidement que les moyens de subsistance, de sorte que ces derniers agissent comme un blocage à la croissance de la population. La loi des salaires dépendait sur le long terme de la loi de population puisque les salaires seraient retenus par l'opération des blocages malthusiens au niveau de subsistance déterminé par l'histoire et par la coutume. Au cas où les salaires croîtraient au-delà du niveau de subsistance coutumier, les ouvriers se marieraient plus tôt et auraient des familles plus nombreuses, si bien que dans le long terme, l'offre en travail croîtrait plus vite que l'offre des moyens de subsistance, forçant ainsi les salaires à revenir au niveau de subsistance, à moins que la prospérité générale ne suffise à faire progresser ce niveau ou que l'abstinence morale (ou pour les plus évolués, les moyens mécaniques) ne restreignent la croissance de la population. Au cas où les salaires tomberaient en-dessous du niveau de subsistance, le retardement judicieux du mariage, allié à une mortalité accrue, ralentiraient la croissance de la population de sorte que la statu quo serait finalement restauré » (Clarke 1982 : 111).

Sur ces questions, même s'il dépassera la notion de salaire de subsistance en exprimant la valeur d'une marchandise en termes de temps de travail social incorporé, Marx n'hésite pas à s'exprimer comme un représentant classique de l'Économie Politique. On peut lire dans Le Manifeste Communiste que « Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour faire vivre l'ouvrier en tant qu'ouvrier » (Marx 1965 [1848a] : 176).

Et le salaire de subsistance n'est pas seulement pour Marx le « prix moyen » du travail mais aussi, comme chez Ricardo, son « prix naturel » : il écrit en effet la même année dans son Discours sur le Libre-Échange que « ... le minimum du salaire est le prix naturel du travail » (Marx 1965 [1848b] : 152). Il expliquera plus tard dans Salaire, Prix et Plus-valueque « ... les honnêtes fermiers anglais [...] surent abaisser les salaires des travailleurs agricoles au-dessous de la limite physiologique la plus basse ; mais ils complétèrent, grâce à la loi sur les Pauvres, l'ordinaire sans lequel le travailleur n'eut point perpétué sa race » (Marx 1965 [1865] : 529).

Toujours dans le Discours sur le Libre-Échange, Marx décrit le mécanisme qui autorise les oscillations des salaires réels autour du montant du salaire de subsistance : « Et qu'est-ce que le minimum de salaire ? C'est tout juste ce qu'il faut pour faire produire les objets indispensables à la sustentation de l'ouvrier, pour le mettre en état de se nourrir tant bien que mal et de propager tant soit peu sa race. ... [La classe ouvrière] aura parfois plus que le minimum ; mais ce surplus ne sera que le supplément de ce qu'elle aura en-dessous du minimum aux époques de stagnation industrielle. Cela veut dire que, dans un certain laps de temps qui est toujours périodique, dans ce cercle que fait l'industrie, en passant par les vicissitudes de prospérité, de surproduction, de stagnation, de crise, en comptant tout ce que la classe ouvrière aura eu de plus ou de moins que le nécessaire, on verra qu'en somme elle n'aura eu ni plus ni moins que le minimum... » (Marx 1965 [1848b] : 152-153).

Beaucoup plus récemment, on retrouve chez Sraffa, dont le retourà Ricardo est délibéré, le salaire de subsistance comme une notion dont l'évidence s'impose : « Jusqu'ici nous avons considéré le salaire comme s'identifiant à la subsistance nécessaire aux ouvriers et intervenant dans le système sur le même pied que la carburant pour les moteurs ou l'aliment pour le bétail. Il nous faut maintenant prendre en considération l'autre aspect du salaire, puisqu'en plus de l'élément de subsistance toujours présent il peut aussi inclure une part du surplus, etc. » (Sraffa 1960 : 9).

On doit à Roncaglia une explicitation bienvenue de la position extrêmement laconique de Sraffa sur cette question : « Sraffa suggère que la limite inférieure du taux de salaire est déterminée par le prix du "panier de subsistance" en biens de consommation [... Le surplus peut être défini comme la part des biens produits dans le système qui excèdent le [simple] remplacement des moyens de production consommés et la subsistance des travailleurs employés [...] Le prix de la force de travail dépend uniquement du prix des moyens de subsistance nécessaires à la survie du travailleur durant la période envisagée. La distribution parmi les salariés de la part de surplus qui leur revient se fait sur la base de leur temps de travail » (Roncaglia 1978 : 58, 85).

Que conclure de ce rapide survol ? Que la littérature économique nous propose en effet un concept, celui de salaire de subsistance, et différents mécanismes postulés où intervient le montant de ce salaire, qui pallient l'incapacité de la théorie marginaliste à rendre compte du fait que les prix s'établissent globalement à un niveau tel que la subsistance des acteurs économiques impliqués soit assurée. Quel pourrait être alors le rendement de ce concept dans le cas que j’ai choisi pour mes illustrations, de la pêche artisanale ? Pour pouvoir le comprendre, il faut en savoir davantage quant au système de rémunération qui caractérise cette activité - en Afrique occidentale d'ailleurs aussi bien qu'en Europe -, le système de métayageque l'on convient souvent d'appeler aujourd'hui « système à la part ».

Le système « à la part »

Mes compagnons de voyage m'avaient abandonné pour quelques jours au motel d'El Mina sur le littoral ghanéen, et plutôt que de poursuivre la lecture de Proust à laquelle ils me croyaient condamné, je m'aventurai le long de le côte rocheuse à la recherche d'un campement de pêcheurs. Je n'eus pas à aller très loin, à deux cents mètres à peine se trouvait un hameau de paillotes en palmes de cocotiers tressées où des femmes fumaient le poisson sur des fours faits de barils de fioul déroulés à la masse. On me conduisit selon la coutume auprès du doyen qui battait le carton avec des jeunes gens. Quand se furent terminées les présentations, il m'apprit que tous étaient pêcheurs Kéta, originaires d'Anlogan, à plusieurs centaines de kilomètres plus à l'Est, non loin de la frontière togolaise. Il m'apprit aussi qu'il avait été lui-même fonctionnaire des pêches et qu'il était expert sur la question.

Nous nous revîmes plusieurs fois. Nous parlions de la pêche et des migrations nombreuses des pêcheurs Kéta qui les conduisent jusqu'aux confins de la Sierra Leone, où j'avais en effet rencontré certains d'entre eux quelques semaines auparavant : forçats de la senne de plage sans grand espoir de retour au pays. Un jour, il m'annonça qu'il allait me révéler un secret. Il avait réfléchi au fil des années aux raisons profondes des difficultés de la pêche piroguière au Ghana, jusqu'à ce qu’un jour les écailles lui tombent soudain des yeux. La révélation méritait un décor plus solennel que l'enclos d'une paillote et je l'invitai à venir prendre un verre à la terrasse de l'El Mina Motel le lendemain.

Tandis qu'en fond sonore Alpha Blondy adjurait le peuple américain de faire connaître aux partisans de l'apartheid le sort autrefois réservé aux Nazis, le vieil homme me fit connaître ses conclusions qui passaient par une description détaillée du système de métayage appelé à la petite pêche, « système à la part », système où chacun se voit allouer un certain nombre departs déterminé par sa contribution à l'effort commun : autant pour qui fait partie de l'équipage, autant pour qui possède la pirogue, autant pour le propriétaire du moteur ou des filets, etc. Voilà quelles étaient, selon lui, dans ce système infâme, les causes profondes de la déchéance de la pêche au Ghana.

Les faits qu'il croyait me révéler ne m'apprenaient hélas rien car j'avais étudié les détails de ces diverses proportions depuis plusieurs années, et ce qu'il ignorait en sus, c'était que les mêmes pratiques se rencontrent non seulement sur la côte africaine, en tout cas de Dakar au Sénégal à Pointe-Noire au Congo, pour la partie que j'avais parcourue, mais aussi de Saint Jean de Terre-Neuve jusqu'aux rives du Bosphore, et, à ma connaissance, à peu près partout dans le monde où se pratique une pêche artisanale.

Non, les malheurs du Ghana en 1986 ne pouvaient pas provenir de là et mon vieil homme avait pris pour des conditions particulières un des traits communs de la pêche à l'échelle de la planète. Il pouvait se rassurer, car il n'était pas seul : combien d'anthropologues qui étudièrent trois kilomètres de côte n'ont-ils pas attribué les caractéristiques du système à la part, qui, à l'âme africaine, qui, à l'esprit du protestantisme voire au fier tempérament des indigènes des îles Orcades ! 9

Dans la pêche artisanale se retrouvent côte à côte pour un effort commun et quotidien, un capitaliste à petite échelle 10, l'armateur embarqué, et des prolétaires d'un genre un peu particulier, l'équipage de matelots, métayersrémunérés au prorata du chiffre d'affaires, sans garantie aucune du versement d'un salaire, sans garantie aucune d'une somme minimale qui viendrait récompenser leurs efforts au bout du mois - du moins en principe. A chaque homme embarqué, une « part d'équipage » (ou une fraction de part pour le mousse) et des fractions, des quarts de parts, des demis-parts, des doubles parts, selon la répartition des responsabilités à bord : patron, mécanicien, matelot. Et au propriétaire de l'embarcation, des engins de pêche, du moteur, une ou souvent l'ensemble des « parts du bateau ». Comme j'ai pu le montrer ailleurs (Delbos & Jorion 1984 : 73-85), à la petite pêche, la combinaison optimale du point de vue du revenu est celle du ménage : les hommes en mer et les femmes à terre, le père en mer avec ses fils encore célibataires, pas de système à la part qui tienne ici, tout l'argent qui rentre se retrouve dans la caisse commune : la bourse du ménage. Les fils ne reçoivent alors guère plus que de l'argent de poche, et lorsque les frères sont ensemble, le plus souvent l'on « s'arrange » aussi, à savoir que, le navire appartenant conjointement à la fratrie, chacun obtient une rétribution proportionnelle à ses besoins perçus : selon que l'on est marié ou célibataire et que l'on a des enfants ou non, le père retraité contribuant encore à définir les besoins respectifs. Le pseudo-Aristote écrivait que « l'Économique doit (...) avoir pour objet à la fois la fondation d'un ménage et la façon d'en assurer le fonctionnement » (Les Économiques, I, i, 9).

Aujourd'hui en Bretagne, la constitution des équipages où aucun lien de parenté proche ne lie patron et matelots se fait sur une base contractuelle classique dont le prototype est le système « cinquante / cinquante », à savoir qu'une fois les frais du total et les taxes de port retranchés du chiffre net des ventes, le reste est divisé en deux, une moitié dite « part du bateau » revenant au (ou aux) armateur(s) et l'autre, dite « part de l'équipage » revenant à celui-ci et étant divisée en autant de parts qu'il y a d'équipiers (compte tenu des aménagements déjà mentionnés).

Soit, et à titre d'exemple, le compte d'exploitation sur le premier semestre 1974 d'un chalutier-langoustinier gâvrais de 15,5 mètres.

Ventes brutes 100,0 %

Frais communs 26,2 %

(Ventes nettes) 73,8 % (100,0 %)

Équipage 42,5 % (57,5 %)

Armement 31,3 % (42,5 %)

Ici le partage n'est pas exactement 50 % / 50 % entre équipage et armement mais 57,5 % / 42,5 % ; le patron ayant cependant droit a une part et demie d'équipage et le mécanicien à une part et un quart. Les frais communsse ventilent sur les postes suivants (par ordre d'importance) : gazoil, sécurité sociale : (« invalides »), divers, location du Toran (système de guidage), vivres, taxes criée, location radio et sondeur, allocations familiales, mutuelle, huile, glace, taxe de port.

Sur la part d'armement du patron (part du bateau), 56 % (soit 23,8 % des ventes nettes) ont été épongés pour ce semestre là en dépenses : achat de matériel de pêche, assurances, intérêts d'un prêt, entretien du bateau, divers.

Soit en définitive et dans ce cas précis, pour le patron-propriétaire, sur les ventes nettes:

42,5 % + ( 1,5 * ( 57,5 % / 5,75 )) = 57,5 %

et 42,5 % pour l'équipage moins le patron.

Et dans le cas plus commun dit « cinquante / cinquante » :

50 % + ( 1 * ( 50 % / 5 )) = 60 %

Les chiffres pour la pêche piroguière africaine sont tout à fait comparables, fait qui surprendra ceux - dont certains spécialistes des pêcheries africaines – qui imaginent que le partage des rentrées s'y opère sur une base fantaisiste.

Je prends le cas d'une pirogue motorisée (moteur hors-bord) dite « watcha » de 15 mètres faisant la pêche au filet tournant ou au filet maillant à sardinelles en 1986 (pêche pratiquée par les ethnies Fanté, Anlo-Évé [« Kéta »] et Xwla au Liberia, Ghana, Togo, Bénin, Gabon et Congo).

Système cinquante / cinquante

Ventes brutes 100,0 %

Frais communs 9,0 %

(Ventes nettes) 91,0 % (100,0 %)

Équipage 45,5 % (50,0 %)

Armement 45,5 % (50,0 %)

Système dit des quatre parts

Ventes brutes 100,0 %

Frais communs 9,0 %

(Ventes nettes) 91,0 % (100,0 %)

Équipage 49,7 % (54,6 %)

Armement 41,3 % (45,4 %)

Système dit des six parts

Ventes brutes 100,0 %

Frais communs 9,0 %

(Ventes nettes) 91,0 % (100,0 %)

Équipage 46,0 % (50,6 %)

Armement 45,0 % (49,4 %)

Les frais communs comprennent le fioul (mélange deux temps), les vivres et diverses primes (de 2 à 2,5 % des ventes brutes pour divers « spécialistes » embarqués). Pour une embarcation de ce type, qui peut contenir douze hommes, on compte environ vingt membres d'équipage, comprenant par exemple, outre les membres embarqués effectivement, cinq remplaçants et trois « retraités », généralement anciens patrons, plus une part d'équipage allant à l'ensemble des ramendeurs qui réparent sur la plage les filets déchirés (retraités, malades, invalides).

Dans le cas du système « cinquante / cinquante », le calcul est simple. Dans les cas dits « quatre » et « six parts », le calcul est plus compliqué : le patron aura droit à 35 % des ventes nettes, à quoi s'ajouteront quatre ou six parts des 65 % restant. Soit dans le cas de 21 membres d'équipage,

(65 % / (21 + 4)) * 4

ou (65 % / (21 + 6)) * 6,

plus une part en tant que membre d'équipage.

Donc, sur les ventes nettes, le patron-propriétaire recevra

Système cinquante / cinquante

50 % + 2,5 % + (50 % / 21) = 54,9 %

Système des quatre parts

35 % + 2,5 % + ((65 % / 25) * (4 + 1)) = 50,5 %

Système des six parts

35 % + 2,5 % + ((65 % / 27) * (6 + 1)) = 54,35 %

On le voit, les systèmes de répartition des bénéfices africains ne sont pas moins complexes que les systèmes européens, et pour déboucher sur des redistributions étonnamment semblables. La seule différence notable pour l'observateur est dans le comptage qui préside au partage puisqu'il ne présente pas le caractère « algorithmique » que je lui attribue involontairement en l'écrivant sous forme de formule (voir ce qui a été dit en note 5, au chapitre précédent, à propos du bénéfice fait par les épouses de pêcheurs africains lorsqu'elles revendent à des femmes étrangères au campement).

Système « à la part » et salaire de subsistance

Rien ne paraît à première vue plus étranger au « système à la part », que le concept de salaire de subsistance introduit ci-dessus. Pourtant rien n'est précisément plus courant dans l'industrie des pêches que l'astuce consistant pour l'armateur à « laisser courir les frais » en période de « vaches maigres », c'est-à-dire à ne pas déduire provisoirement du montant des ventes les « frais du total », afin d'assurer ainsi artificiellement des parts d'équipage plus élevées. Les anecdotes ne manquent pas qui en témoignent : « Un jour, en 1963, les blocs-moteurs ont éclaté. On a été trois semaines à terre. Le bateau était toujours armé (les cotisations de sécurité sociale - dites « invalides » - continuaient d'être payées). On a laissé courir les frais. Après on les a récupérés sur trois quatre semaines, à la confiance (entre patron-armateur et équipage) ».

L'astuce consistant à « laisser courir les frais » équivaut en fait pour l'armement à subsidier l'équipage, tant que cela s'avère nécessaire, à partir de la « part du bateau », c'est-à-dire en fait à assurer en toute occasion à l'équipage un salaire de subsistance effectif. Dans le cas des pêches artisanales africaines, le phénomène est encore plus net dans la mesure où en période de disette, la totalité ou la quasi-totalité des prises est distribuée au patron, à l'équipage et aux haleurs des pirogues, non seulement en vue de l'autosubsistance de leurs familles mais aussi pour permettre à l'équipage de revendre personnellement une partie des prises ; dans la pêche industrielle française, la « godaille »11obtenue par tous les membres d'équipage au retour d'une campagne, est aussi partiellement revendue. Au Bénin, la pêche à la senne de plage durant la mauvaise saison (de novembre à avril), pratiquée par les pêcheurs trop jeunes et trop vieux, qui ne participent pas aux déplacements saisonniers vers des zones plus poissonneuses, est consacrée presque entièrement à l'autosubsistance des campements de pêcheurs (Jorion 1985b).

Ce qui cache l'existence d’un mécanisme automatique d’octroi d'un salaire de subsistance dans le système à la part, c'est bien sûr le fait que la décision ou non de « laisser courir les frais » est à l'entière discrétion de l'armateur (le plus souventpatron, lui aussi embarqué), et son opération est en conséquence jugée dépendre de lagénérosité individuelle, et en aucune manière ne résulter de l'effet d'un principe homéostatique « naturel » simplementincarné par des patrons individuels.

On observe aussi que dans les cas plus dramatiques où l'armement n'est plus à même d'assurer cette subsidiation provisoire de l'équipage, ce sont alors les fournisseurs ou les mareyeurs qui prennent le relais en « laissant souffler » l'armateur, en ne lui réclamant temporairement pas certaines créances. Ainsi, à la question posée de savoir si les chantiers de construction navale laissent parfois « courir leurs créances », les patrons répondent invariablement « Jamais ! »... avant de mentionner une ou plusieurs occasions où ce fut en effet le cas pour eux... « mais à titre exceptionnel » : « J'ai eu un découvert au chantier, chez le frigoriste et chez l'électricien. Je n'ai pas payé d'intérêts ».

Soit l'expression donc de la philia aristotélicienne, décrite au quatrième chapitre, qui lie les différents partenaires d'une industrie, et qui ne se confond pas nécessairement avec leur intérêt bien compris, à savoir que la générosité se révélerait toujours « en fin de compte », avoir été payante. Le même phénomène, qui s'articule autour de la nécessité ressentie par tous de la survie des équipages peut d'ailleurs prendre des formes plus « communautaires » en impliquant des acteurs extérieurs à l'industrie de la pêche. Ainsi dans l'anecdote suivante : « Une fois, j'avais obtenu un prêt de 500.000 francs mais le paiement ne venait pas. J'étais au café et j'étais ennuyé. Un ami a vu que je broyais du noir et il me dit, "Qu'est-ce qui ne va pas ?". Je lui explique et il me dit. "Je pourrais peut-être bien te les prêter !". Je suis allé le voir chez lui. Je lui dis, "J'ai pensé à ce que t'avais dit l'autre jour...". Il répond : "Je disais ça pour rigoler !". J'étais très gêné ! Sa femme était là et voilà qu'elle dit, "C'est combien qui te faut ?". Je dis "Cinq cent mille". Elle a rien dit mais elle est partie ; elle est revenue avec l'argent dans un sac : toutes des petites coupures. Sa mère avait un petit commerce et elle était aller demander... Dans des cas comme ça, il y a pas d'intérêt, juste un cadeau après : ça fait moins que les 5 % (d'un prêt régulier)... Une autre fois, j'ai eu de l'argent du boulanger, j'ai repayé juste après ».

Paradoxalement donc, ce sont les représentations dites « objectivistes », marxiste et néo-ricardienne qui supposent dans le mécanisme de la détermination des prix un effet d'homéostase, d'autorégulation, correspondant à la « main invisible » d'Adam Smith, alors que la conception marginaliste, pourtant « subjectiviste » par choix, n'envisage rien de tel : tout effet collectif s'identifie pour celle-ci à la somme des comportements individuels, conçus eux-mêmes comme réalisation des préférences, des utilités subjectives, dont le principe demeure constant. La conséquence en est bien sûr que l'indifférence supposée du système à ses acteurs individuels est palliée ensuite - à condition que les producteurs puissent faire prévaloir collectivement leurs intérêts - à coup de réglementations, augmentées elles-mêmes d'autres réglementations correctrices visant à pallier les conséquences négatives imprévues de la législation initiale, et ainsi de suite 12.

Parmi les conséquences négatives imprévues de telles corrections réglementaires, la plus flagrante réside dans le fait que des mesures conçues au départ comme étant de protection sociale, permettent en fait à celui qui se trouve dès l'origine et structurellement dans une position favorable au sein du rapport de force existant, de mettre au point de nouvelles stratégies qui lui seront une fois de plus favorables, cette fois à l'intérieur de l'espace qu'offrent les législations à but correcteur mises en place. L'intention du législateur se trouve ainsi entièrement détournée et des difficultés réelles pour le pêcheur sont générées là où n'existaient pour lui jusque-là que des difficultés le plus souvent imaginaires, car il s’agissait d’artefacts engendrés par un raisonnement fallacieux (comme dans le cas mentionné plus haut où, la rémunération semblant pouvoir s'établir à n'importe quel niveau, il apparaît impératif de fixer réglementairement une rémunération minimale).

Le plus regrettable sans doute est que la conception commune corrélative de la croyance dans l'interprétation marginaliste de la « loi » de l'offre et de la demande, en suggérant à l'acteur qu'il n'a aucun rôle actif à jouer dans la formation des prix, le conduit non seulement à adopter vis-à-vis de cette question une attitude résignée - fondée sur le sentiment de l'impossibilité d'obtenir jamais davantage qu'une victoire occasionnelle dans une vente aux termes exceptionnellement favorables - mais aussi, en renforçant l'aura de mystère attachée à un mécanisme mobilisant visiblement des partenaires humains mais dont ils sont prétendument et curieusement irresponsables quant à ses effets, encourage cet acteur, dans le mouvement spontané qui le pousse cependant à réintroduire des personnesau sein de ses explications, à se tourner alors vers la « thèse du complot », c'est-à-dire non pas vers l'image d'une action humaine rassurante car résultant sans plus de l'interaction nécessaire des hommes, mais vers celle d'une action inhumaine inquiétante car résultant d'un conspiration, d'une entente, d'un pacte délibéré entre personnes dont le seul souci est de nuire à certains de leurs semblables.

Ainsi, par son implication d'impuissance dans les questions qui déterminent directement son revenu, la croyance du pêcheur à la version marginaliste de la « loi » de l'offre et de la demande, renforce sa méfiance, renforce la disposition « paranoïde » obligée de quiconque a le sentiment qu'on ne lui offre qu'une information insatisfaisante quant aux facteurs qui définissent son sort, selon les termes d'une logique que l'on peut caractériser comme étant celle du « on nous cache tout, on ne nous dit rien ».

Les variations de prix

Il faut s'efforcer de comprendre maintenant comment a pu s'imposer la représentation erronée de la formation des prix en termes de confrontation nue de l'offre et de la demande. Pour cela il faut envisager les faits qui ont conduit à cette interprétation et examiner dans quelle mesure ils s'écartent de ce que la « loi » prédit. Il faudra enfin bâtir en son lieu et place, une interprétation adéquate.

A ce point de vue, le phénomène de la « mévente » est particulièrement éclairant. Je rappelle brièvement que selon les principes marginalistes de la « loi » de l'offre et de la demande, le prix s'établit au(x) point(s) de rencontre des courbes continues représentant les quantités offertes (nécessairement variables à l'intérieur d'une fourchette assez large dans le domaine d'activité de la pêche), et les quantités demandées (également considérées comme variables, encore que dans une moins large mesure - demande moins élastique - sans quoi le prix pourrait sans dommage être maintenu constant, par exemple, par convention). Le modèle est fort bien décrit par Meuriot (1987 : 45-52).

Or, la variation prévue par la modélisation ne s'observe pas dans les conditions de vente habituelles, et l'on pourrait aussi bien faire l'hypothèse d'un prix convenu entre les parties et soumis à de faibles fluctuations en plus ou en moins 13. A qualité constante en effet, le prix obtenu varie peu, et ceci, quels que soient les apports. Les variations enregistrées par moi-même sur une année dans l'île de Houat (mai 1973 - avril 1974) sont extrêmement faibles, comme le révèle le tableau suivant :

Espèce Période Ratio max/min ±% moyenne

Homard mai 73 - avril 74 1,52 20

Tourteau mai 73 - avril 74 1,61 23

Araignée mai 73 - avril 74 1,62 24

Langouste mai 73 - avril 74 1,5 20

Saint-Jacques oct 73 - avril 74 1,14 7

Bouquet sept 73 - févr 74 1,41 17

éventail selon les producteurs 2,55 30

Ont été indiqués dans ce tableau, le rapport entre les prix maxima et minima obtenus au cours de la saison, ainsi que la traduction de ce rapport en termes de fluctuations en plus ou en moins autour du prix moyen. Pour la crevette bouquet, un « éventail » a été mentionné en raison de la variation considérable de prix, correspondant au changement de qualité rencontré au cours de la saison : le ratio le plus élevé s'applique aux pêcheurs qui vendirent en fin de saison la crevette « parcheminée » (juste après la mue) peu appréciée des consommateurs.

On pourrait imaginer que je privilégie ici des données d'un type tout à fait particulier choisies parce qu'elles vont dans le sens de mon hypothèse, en fait des données semblables se retrouvent partout à la pêche, y compris à la pêche industrielle où Meuriot, Gilly et Cochet ont constaté un phénomène très semblable :

Espèce Variation des quantités Variation des prix

Eglefin 3,5 - 6 1,5 - 2

Merlan 2 - 4 1,5 - 2

Lieu noir 3,5 - 5 1,5 - 2,5

Cabillaud 1,5 - 3 1,25 - 2

(Meuriot, Gilly & Cochet 1986 : 7)

On observe que les variations de prix ne reflètent ici aussi que très faiblement les variations dans les quantités offertes : les mêmes auteurs signalent que pour le cabillaud, l'augmentation des quantités débarquées de 10 % conduit à une baisse des prix de 3 % et l'augmentation des importations de 10 % à une baisse de 1 à 1,5 % seulement (ibid. 1 & 21).

La chute spectaculaire du prix pour une espèce particulière ne se rencontre en fait que lorsque les apports sont constitués massivement d'une qualité moindre pour le même produit, soit en raison de la technique de pêche - par exemple, « bar de chalut » qui a été comprimé et à perdu une grande partie de ses écailles, contre « bar de ligne » - soit, le plus souvent en raison de la taille peu attractive des prises : par exemple, une taille intermédiaire pour un poisson qui se vend essentiellement soit « portion », soit « tranche », « grosse » sardine par opposition à la taille « usine » ; crevette rose « paille » par opposition à la taille « bouquet », « cavaille » (juvénile de maquereau) par opposition à « maquereau », etc. Pour ces produits de taille peu attrayante, la demande est faible de façon générale, et le bas prix obtenu l'est en réalité de manière constante pour ce niveau de qualité 14.

Quoi qu'il en soit, il serait erroné de confondre une baisse globale du montant des ventes due à l'apparition sur le marché de qualités moins appréciées d'un produit donné, avec un effondrement des prix occasionné par l'arrivée soudaine et massive d'un produit de qualité égale. Or cette confusion est commune chez les auteurs (soulignons que dans le premier cas le prix, à qualité égale, reste constant, alors que dans le deuxième cas, il varierait).

Ce mécanisme allouant des prix différents (à l'intérieur de fourchettes étroites) à des produits de qualités différentes, ne constitue cependant pas à proprement parler le phénomène de mévente, qui ne réside pas - comme le supposerait la version marginaliste de la « loi » de l'offre et de la demande - dans un effondrement des prix en cas d'apports importants 15, mais dans la raréfaction dramatique de la demande en raison de facteurs ponctuels ou locaux, la faible quantité achetée l'étant encore généralement à un prix raisonnable. Le « pas de prix » dont parlent les pêcheurs dans leurs conversations, correspond donc en fait à un « pas de vente », une absence deliquidité dans le vocabulaire de la finance, plutôt qu'à un effondrement des prix.

Dans le cas de la pêche à Lorient, les facteurs intervenant pour raréfier la demande en provenance des mareyeurs et vendeurs ambulants sont de différents ordres : calendrier des fêtes, budget des ménages, météorologie, etc. Par exemple, les jours chômés tombant en fin de semaine (jeudi ou vendredi) sont à ce point de vue désastreux puisqu'ils diminuent la vente en raison de la fermeture des poissonneries, alors qu'un lundi férié peut au contraire faire croître la demande en ajoutant au calendrier une ou deux occasions supplémentaires pour un repas de fête. La demande baisse également en fin de mois, en raison de la dépression conjoncturelle du budget des ménages. La météorologie intervient aussi pour faire baisser considérablement la demande les jours de neige et de verglas, alors que par temps de canicule on observe un effet particulier de déplacement de la demande qui passe du poisson à bouillir ou à frire au poisson à griller, etc.

La baisse tendancielle des prix due à l'impossibilité pour le marché d'absorber l'offre conduisait autrefois aucontingentement, soit à une diminution concertée de l'offre plutôt qu'à une baisse du prix, ce qui n'est pas la même chose - faut-il le souligner ? - qu'une baisse de prix concommitante à une absorption totale d'une offre inhabituellement abondante par le marché.

La fixation du prix par l'« entente »

Puisque dans la représentation marginaliste de la formation des prix par la « loi » de l'offre et de la demande le prix se fixe dans la rencontre « nue » des quantités offertes et des quantités demandées, le mécanisme ne subit l'influence des interventions humaines que d'une manière statistique qui gomme la particularité des stratégies individuelles, et opère donc toujours à l'insu des acteurs humains impliqués. Du coup, toute intervention collective délibéréerelative à la détermination des prix apparaît comme une interférence coupable, susceptible seulement de bouleverser le cours « naturel » des choses. Autrement dit, toute fixation des prix par la négociation est conçue par la théorie marginaliste comme une contravention détestable aux « lois du marché », et il devient alors, selon elle, illégitime que soit évoquée une « formation des prix » proprement dite.

Ainsi, lorsqu'un pêcheur évoque les pratiques de contingentement qu'il a pu connaître au cours de sa carrière, et qui furent particulièrement massives dans la pêche à la sardine en Bretagne entre les deux guerres, il ne peut s'y référer dans la perspective marginaliste qu'en tant que cas monstrueux, c'est-à-dire, proprement inexplicables.

La pêche à la sardine au filet droit s'accompagna durant les nombreuses années de crise qu'elle connut, d'ententes diverses entre, d'une part l'ensemble des producteurs entre eux, afin de minimiser par consensus les conséquences les plus aiguës de leur concurrence en fixant entre soi les quantités maximales à pêcher par chacun et, d'autre part entre producteurs et acheteurs pour convenir de prix « admissibles » par les deux parties en fonction de la capacité d'absorption du marché, toutes pratiques qualifiées de « taxation » dans l'usage local de la langue.

Or, ces pratiques de taxation, aussi courantes qu'elles aient pu être, demeurent intellectuellement inassimilables, si ce n'est comme comportement déviant et atypique, propre à pallier occasionnellement une situation de crise, mais jugées sans rapport avec les circonstances d'une situation de marchénormale. La suggestion est vivement écartée par les pêcheurs - suivant en cela l’opinion des économistes - que la taxation ne ferait que révéler, rendre visible et explicite, la vérité générale du mécanisme de formation des prix, à savoir la collaboration de parties aux intérêts opposés mais solidaires au maintien et à la consolidation de l'industrie dans son ensemble, par la fixation de prix qui permettent aux uns et aux autres d'assurer la rentrée d' - au moins - unsalaire de subsistance (la philia aristotélicienne). Le principe étant le suivant : que, lorsque les ressorts du mécanisme deviennent de plus en plus visibles, à mesure que l'on se rapproche dangereusement de revenus qui n'assurent plus que la subsistance et rien d'autre, le partage d'un surplus devenu minimal exige une concertation de plus en plus explicite entre les parties concernées, concertation accompagnée de mesures conservatoires de redistribution, telles celles observées dans les faits : à savoir la constitution d'une caisse commune, le tirage au sort journalier des pêcheurs autorisés à sortir en mer, les ventes privilégiées à certaines conserveries en fonction de l'ordre des retours au port, etc.

Pourquoi dès lors ne pas postuler une hypothèse inverse de celle prônée par la science économique, à savoir que la concertation dans la taxation ne constitue pas un cas aberrant, simple infraction aux règles, mais constitue au contraire un cas de lisibilité en surface d'un mécanisme qui demeure sinon caché ? Autrement dit, une traduction de l'implicite en explicite rendue nécessaire par des circonstances difficiles ? C'est cette hypothèse qui me conduit à attacher une réelle importance à ces situations habituellement négligées par les analystes, et c'est pourquoi je vais dans un premier temps rassembler brièvement un ensemble de constatations empiriques avant de les examiner dans la perspective supposée par mon hypothèse.

La « taxation », c'est-à-dire lecontingentement de la pêche par bateau, est bien connue de tous les pêcheurs qui s'adonnèrent en Bretagne, du début du siècle au milieu des années soixante, à la pêche à la sardine au filet droit (maillant) ou à la bolinche (filet tournant). Pourquoi plus particulièrement pour la pêche de ce poisson ? Parce qu'il est essentiellement un poisson de conserverie lié pour sa vente à un calibre très particulier, celui de l'immuable « boîte à sardines » (« taille usine », « moule »). Mais également parce que la sardine à l'huile est un produit dont le marché est international, soumis à forte concurrence (sardine portugaise, espagnole, marocaine, tunisienne) et dont le prix est donc susceptible de connaître des fluctuations de grande amplitude.

Le Croisic 1920-40

Lorsque ni le mareyeur ni le conserveur n'étaient preneurs du poisson, il fallait jeter la sardine qui avait été pêchée. C'est alors qu'était évoquée l'éventualité de recours les jours suivants au contingentement de la pêche par bateau (« taxation ») : « Il fallait souvent tout rejeter à l'eau : il y avait mévente. Il y avait mévente souvent deux jours par semaine. Un jour, c'était vers 1935, on a pris un camion pour aller vendre soixante milles de sardines à Angers. On en a vendu trois milles. Celles qui restaient, on les a renversées sur la route. On a eu une amende. C'étaient les goélands qui les mangeaient, ils se régalaient. »

Voici le mécanisme du contingentement tel qu'il se pratiqua dans les années 1920 : « Si un jour il y avait mévente, on se réunissait, les patrons, l'usinier (conserveur) et les marchands, et on se taxait pour le lendemain. Le marchand disait combien il pourrait prendre le lendemain, il disait ses ordres. Parfois il se trompait - ses ordres étaient décommandés. Il disait aussi le prix qu'il pourrait payer, parfois le jour dit il payait davantage. On disait alors : "On pêchera tant de paniers demain" ; on taxait par exemple à 50 kilos par bonhomme, ou 150 kilos, ce qui faisait quatre milles ou treize milles sardines pour le bateau [à raison de quatre hommes d'équipage et d'environ quatre kilos pour un cent de sardines]. Il y en avait un alors qui était chargé de vérifier le nombre de paniers qu'on débarquait. Certains trichaient, ils disaient en douce au marchand le jour d'avant : "Je t'en mettrai 250 par panier" [au lieu de 200]. Les autres le savaient pas, et le marchand leur payait ce qu'ils avaient vraiment livré ».

Dans les années qui suivirent, on s'organisa mieux encore pour répartir équitablement entre tous les effets de la mévente : « Vers 1935-37, on faisait une caisse noire pour ceux qui avaient dû tout rejeter à l'eau. On donnait vingt francs par semaine, par bateau. Avec ça, on s'arrangeait pour payer les frais des malchanceux. »

Lorient 1950-60

Ici aussi la nécessité du contingentement se faisait sentir quand il arrivait plusieurs jours de suite que la sardine restât invendue : « Ça arrivait qu'on doive jeter du poisson à la côte : il n'y a jamais eu d'initiative personnelle [pour vendre]. Il n'y avait pas d'hypermarché [pour la "vente directe"] ».

Alors la décision de se concerter était prise en commun : « Quand il fallait taxer, on se réunissait tous les soirs par port, entre syndicats représentant les patrons (tous les patrons pouvaient venir si ils voulaient), et la COFICA [banque] qui représentait les usiniers. La "taxe", c'était la quantité autorisée par bonhomme d'équipage. C'était un système sur lequel on [les patrons-pêcheurs] s'était mis d'accord... pour le bien-être, comme le prix-plancher [aujourd'hui] ».

Sans vouloir idéaliser les relations existant dans la profession à partir de ces exemples, il faut convenir qu'elles mettent en évidence de manière très claire comment les intérêts des pêcheurs et de leurs clients, mareyeurs et conserveurs, peuvent être à la fois antagonistes et cependantsolidaires, et ceci dès que les difficultés rencontrées par l'ensemble des parties semblent mettre en cause l'avenir même de l'industrie. Antagonistes, dans la mesure où chacun entend défendre sa survie en tant qu'agent économique mais ne dispose comme marge de manoeuvre pour négocier que celle définie par le rapport de force préexistant entre les parties. Solidaires, dans la mesure où les vendeurs ont à coeur de prévenir l'entière éradication des acheteurs, et les acheteurs celle des vendeurs.

Le rapport de force préexistant contribue à maintenir proportionnellement constants les termes de la répartition du surplus entre les parties prenantes : aux matelots, l'équivalent d'un salaire, aux mareyeurs, aux conserveurs, et dans une moindre mesure aux patrons-armateurs, leur profit d'entrepreneur ayant réuni entre ses mains un ensemble de facteurs de production. Le rapport de force est cependant tel qu'aux époques difficiles qui conduisaient au contingentement, c'était sans doute le matelot se trouvant au bas de l'échelle sur laquelle s'étagent les parties en présence, qui voyait sa rétribution réduite à la baisse jusqu'à atteindre le niveau incompressible du salaire de subsistance. Il est alors tentant de lire la situation d'ensemble comme une illustration quasi parfaite du mécanisme décrit autrefois par Adam Smith.

Je n'entends pas suggérer que les circonstances qui obligèrent les pêcheurs et les conserveurs à ce type de concertations furent en aucune manière positives. Il n'est pas évident non plus que la situation de crise n'ait pas contribué en elle-même à modifier le rapport de force entre les parties. Il est possible par exemple que le partenaire qui se trouvait au départ (avant même que n'interviennent les difficultés) dans un rapport de force défavorable (le pêcheur, et bien davantage encore le matelot que le patron) ait vu ce rapport se dégrader encore davantage en sa défaveur, mais j'entends souligner le caractère hautement improbable de l'interprétation selon laquelle le prix obtenu pour le poisson se serait déterminé en fonction d'un rapport de force entre vendeurs et acheteurs uniquement dans de telles situations de crise, ou bien que la bonne volonté des parties antagonistes à oeuvrer chacune à sa façon pour la survie (ou la consolidation) de l'industrie aurait été absente des négociations qui contribuaient à fixer les prix en dehors des situations difficiles conduisant au contingentement (malgré la piètre opinion qu'elles expriment occasionnellement à propos l'une de l'autre dans les conversations). Examinons donc de plus près cette question de l'antagonisme et de la solidarité.

Antagonisme et solidarité

Matelots et patrons :

« Au départ, avec un nouveau bateau, on a une idée en tête : on sait où on ira pêcher, on sait quel genre d'équipage on veut, on sait à quels mareyeurs on vendra... Et puis, quand on commence à pêcher, on s'aperçoit que le bateau ne tient pas la mer comme on avait prévu : il a sa vitesse, il a sa façon d'aller dans le courant, il a sa manière de prendre le coup de roulis. Et l'équipage, c'est pareil : on voit que dans tel métier [type de pêche] les hommes se fatiguent plus vite qu'on n'aurait pensé, on s'aperçoit que les ramendeurs ne sont pas très forts, alors on cesse d'aller dans la casse [fonds rocheux qui déchirent le chalut] et on reste dans le franc... Au bout d'un an, on trouve que le bateau et l'équipage n'ont plus de défauts, mais ce n'est pas vrai : on s'est habitué à eux, c'est tout ! »

On s'habitue. Le système à la part, c'est l'intéressement : la vie est gagnée au prorata de ce qui a été pêché, les conditions de l'harmonie entre patron et équipage semblent ainsi préétablies. Et souvent cela marche en effet : les matelots ont à coeur que le matériel soit entretenu, ils s'intéressent à la vente, dont l'un s'occupe parfois à défaut du patron ; sur certains bateaux le mécanicien prend les commandes quand le patron est défaillant, les matelots discutent de ce que les autres bateaux pêchent, et le patron lui-même, abandonnant un peu de ses prérogatives pourtant incontestées, consulte quelquefois son équipage en disant, « Tiens, si on faisait ça ? »

Les accommodements traditionnels autorisaient déjà les congés pour mariages, baptêmes et enterrements, sans déduction sur la part. A quoi sont venues s'ajouter des mesures légales : les congés payés; puis, à partir de 1957, le fait que l'équipage soit rétribué et nourri lors de la « peinture », lorsque le bateau en cale sèche est remis en état après la saison. Ensuite il y a des primes de fin d'année sur l'armement, ou des cadeaux, comme un chèque pour aller prendre ce qu'on veut à la Coopérative d'avitaillement.

Voilà pour le meilleur, mais il y a aussi le pire. D'abord, les intérêts de l'équipage et du patron qui ne convergent pas nécessairement. Il y a les jours de grand vent, quand le patron voudrait bien qu'on sorte, et que l'équipage renâcle, ou bien l'inverse : le patron qui a déjà payé ses traites, et les matelots pas encore les leurs. Des équipages ont débarqué parce que c'était trop dur, d'autres parce que c'était trop mou. Et pour ceux qui ne sont pas décidés à partir, les degrés divers de la rébellion : du chalut que l'on rejette à l'eau sans avoir refait le noeud à son extrémité, « On dira au patron que le cul a largué », jusqu'à la mutinerie déclarée, le patron lui-même que l'on jette à la mer.

Sans compter les conflits spécifiques : la rogne des matelots par gros temps contre le mécanicien, le second, qui n'est tenu qu'à des quarts de quatre heures et non six; et les conflits individuels : « Le patron est le premier à repérer le matelot qui fait pas son métier... Avant l'équipage ! Ça se voit, ça se devine : on voit celui qui "coupe facilement" [... dans le filet, lors du ramendage : il coupe la maille abîmée au lieu de la refaire]. Il y a les bagarres entre eux aussi : on voit que ça se chamaille, on demande à celui qui vient prendre le quart : "Qu'est-ce qui passe en-bas là ?". Parfois c'est le bon qui doit partir, ça arrive : quand ça marche pas avec les autres, on en débarque un, pas cinq ! On n'a pas le choix ! »

Patrons et mareyeurs :

Il existe dans le Quartier maritime d'Auray, un mareyeur, Jean B., connu pour le nombre de ses « abonnés », et qui leur achète la marchandise 15 à 25 % « en-dessous du prix du marché ». Son cas est représentatif des rapports qui s'établissent entre pêcheurs et mareyeurs au-delà de la simple relation commerciale impersonnelle censée lier vendeurs et acheteurs dans un système de marché : le mot « abonné » contribue d'ailleurs à cacher la vérité du système en suggérant à la relation un caractère anodin, purement contractuel.

Au milieu des années 1970, un Groupement de pêcheurs était parvenu à obtenir pour ses membres la garantie de prix meilleurs que ceux consentis par Jean B. Après quelques mois, tous ses « abonnés » lui étaient cependant revenus, y compris d'ailleurs le président du Groupement. Le pêcheur justifiait alors son revirement en termes de confiance et de « services rendus » : « B., il te fait confiance. Tu arrives, il dit "Combien t'as de casiers 16 ?" Tu dis cinq. Ça va, il inscrit sur son bon, "400 kilos". Tu vas toi-même mettre tes casiers au radeau ». Les rapports sont détendus, au-delà de la mesquinerie qui réglerait sinon la relation entre simples partenaires commerciaux : « Quand tu passes dans son magasin, tu peux toujours te prendre une godaille, il dira rien. Tu dis "Jean, j'ai pris une godaille de palourdes", il dit "T'as bien fait !" Ou tu prends un thon ou quelque chose d'autre ».

De plus, avec lui, la vente est garantie : il y a toujours « un prix », « Tu peux venir quand tu veux avec ton poisson. T'arrives, il est même pas là. Tu pèses ton poisson, tu le mets dans la chambre froide, et tu te fais toi-même un bon. Pas de problèmes ».

A propos d'un autre mareyeur, qui vivait celui-ci dans le Quartier de Saint-Nazaire dans les années cinquante : « C. salait de la boëtte [appât] pour ses abonnés : des tacauds et des merlans, une à deux tonnes par semaine. Il gardait aussi de la boëtte fraîche, du grondin et du merlan pour appâter les casiers à homards. Il marquait sur son livre. Le vendredi quand on arrêtait les cours, il faisait le compte de chacun et déduisait la boëtte du prix. Le samedi, il n'y avait personne au magasin, mais sur une table, il y avait les enveloppes avec le nom de chaque patron. Il n'y avait jamais de problème ».

L'absence de problèmes était bien sûr facilitée par le fait que les prix n'étaient jamais évoqués : en fin de semaine, C. établissait ses comptes comme il l'entendait, de même pour Jean B. aujourd'hui.

Mais les avantages financiers obtenus, des prêts par exemple, jouent un rôle décisif dans la « fidélisation » du pêcheur envers le mareyeur dont il est l'abonné, ou dont il n'est que l'abonné « partiel » : pour certaines espèces, « Si t'as besoin d'argent, tu peux demander à celui avec qui t'es abonné : du moment que c'est pas connu des Affaires Maritimes ! ».

Les mareyeurs évoquent d'ailleurs la chose eux-mêmes : « Il y en avait un à qui j'avais prêté de l'argent pour acheter son bateau et qui venait me dire : "Je peux pas payer". Qu'est-ce que tu voulais que je lui dise ? ».

Un ami me faisait part de son indignation lorsqu'adolescent il avait un jour surpris une conversation entre deux mareyeurs, l'un disait à propos du bateau de son père : « Est-ce quemon bateau est déjà rentré ? ». Plus tard il avait compris qu'il ne s'agissait pas là d'un excès de langage, mais de l'expression d'un rapport de propriété réel : « Si ça s'était pas trouvé comme ça [contribution personnelle de 25 % du prix du bateau avancée par un commerçant], j'aurais pu voir avec un mareyeur ou même avec un "ambulant" [aujourd'hui en fourgonnette, autrefois avec une charrette ou à vélo] : il y avait une ambulante, elle aurait eu aucun mal à s'acheter la moitié de la grand-rue de Port-Louis ! »

Le même genre de prêts, on l'a vu plus haut, s'obtenaient aussi d'autres commerçants : les chantiers pouvaient prendre une part dans l'armement quand il s'agissait d'un « bon patron », mais aussi les bouchers, les pharmaciens, d’autres encore. Et quand il s'agissait de la contribution personnelle, l'apport que le pêcheur était censé faire lui-même afin d'obtenir des prêts ou des subventions officiels, le cautionnaire - dont le service était en principe gratuit - pouvait en sous-main obtenir jusqu'au quart de la part du bateau. Mais chacun s'accorde à dire que la formule décourageait l'initiative : « Il y en avait qui avaient des parts, d'un quart, d'un tiers, de la moitié chez le boulanger. Ça se faisait. A la fin ils disaient, "Le bateau ne m'appartient pas !" Ça encourageait le je-m'en-foutisme. »

Même si la relation entre pêcheur et mareyeur cesse d'être « commerce-commerce », même si l'on en vient dans le meilleur des cas à partager mariages, baptêmes, communions et réveillons, la conviction demeure que, sur le plan social, on n'appartient pas au même monde : « Les mareyeurs, ils se font beaucoup d'argent, mais c'est normal s'ils veulent bien payer le pêcheur. Dans ce métier là, il y en a un sur deux qui fait faillite ! Alors, il suffit pas de travailler, il faut que t'aies un Ministre des Finances avec toi ! C'est le dernier des métiers ! La matin, faut que tu vendes, même sans profit. Alors, pour que dans l'ensemble tu t'y retrouves, faut être malin ! T'as vu P. qu'a fait faillite la semaine dernière ? Soixante-quinze millions de dettes ! ».

La réussite de Jean B. est à ce point de vue, exemplaire : « Quand il a commencé, tout ce qu'il avait, c'était une brouette. Il venait sur le port, il achetait de la marchandise et il retournait en poussant sa brouette... Note qu'il lui a fallu trente ans pour réussir. Le secret de ces gars-là, c'est que c'est des joueurs. Un jour, il achète vingt tonnes de pétoncles ! Tu te rends compte ? Il les as gardés, à droite, à gauche, en les revendant par petites quantités, et il y est arrivé ! ... Il achète du homard quand il y a "pas de prix" [pas d’acheteurs, voir plus haut], je te parle d'une époque où il n'y avait pas de "bulleurs" [pour oxygéner les viviers]. Il allait battre l'eau lui-même la nuit pour les garder en vie ! Il les revendait, un peu de cuits par-ci, un peu de vivants par-là. Jusqu'au moment où il était seul à en avoir. Quand un gars qui avait ri de lui venait le voir et lui disait, "Jean, t'aurais pas quelques bêtes à vendre ?", alors là, il était content. C'est ça son plaisir ! Pas l'argent ! Un gars qui lui a emprunté pour sa contribution personnelle et qui ne le rembourse pas ? Il s'en fout ! Mais c'est le pouvoir qu'il a qui compte : d'avoir du homard quand personne n'en a ! »

Plus le volant financier du mareyeur est important, mieux il est à même d'approvisionner ses clients dans la marchandise qu'ils désirent au moment où ils la veulent : « Il donne un coup de téléphone et il apprend un arrivage important de ce qu'il cherche dans un autre port à cent kilomètres. Ça ne fait rien, il envoie un camion. Même avec le transport en plus, il s'y retrouve ! » Plus son volant financier est important, plus ses décisions pèsent sur la fixation des prix : en achetant de plus grandes quantités et en diversifiant ses achats dans différents ports, il achète à prix plus bas que ses concurrents moins fortunés. Plus il est riche, moins cher il paie 17.

Des rapports aussi complexes entre pêcheurs et mareyeurs se rencontrent également en Afrique occidentale (il s'agit alors presque toujours de mareyeuses). Dans la description des ventes au Bénin, j'ai très brièvement évoqué le cas des mama acheteuses de poisson. Le rapport qui existe là sur les plages entre vendeur et cliente est anonyme et n'implique aucun effet symbiotique. Il en va tout autrement des rapports qui s'établissent à l'occasion du financement d'un bateau par une mareyeuse, et entre mareyeuses et équipages en déplacement saisonnier.

Le premier cas ne se distingue pas suffisamment de ce qui se pratique en Bretagne pour que j'en parle de manière approfondie, je me contenterai de reproduire une remarque de Christensen dans un article au titre révélateur, Motor Power and Woman Power : Technological and Economic Change among the Fanti Fishermen of Ghana : « ... si l'acheteuse a prêté de l'argent à l'équipage pour acheter de l'équipement ou pour ses frais d'exploitation, c'est elle qui prendra le dessus dans le marchandage [relatif au prix du poisson] » (Christensen 1977 : 88).

Le deuxième cas est plus original dans la mesure où la double relation d'antagonisme et de solidarité se complexifie à l'occasion d'un contrat informel entre mareyeuse locale et équipage en déplacement saisonnier (la zone dont je parle couvre les côtes ghanéenne, togolaise et béninoise ; sur la logique de ces mouvements cf. Jorion 1988). L'accord type entre une pirogue en déplacement, et qui relâche sur une plage ou dans un port pour une période qui peut aller d'une semaine à trois mois (selon que la pêche s'avère médiocre ou rentable), et une mareyeuse locale, est le suivant : c'est elle qui assure à l'équipage le gîte et le couvert en échange de l'achat privilégié de toute la pêche du jour, pour un montant négocié en fonction du prix de marché, mais avec déduction d'un rabais constant.

Les deux parties se disent satisfaites d'un tel arrangement. Les mamas'assurent ainsi une source régulière de poisson qui leur permet d'entretenir une équipe permanente de jeunes filles qui s'occupent du fumage, de la vente au détail, et de la cuisine des équipages hôtes. Le rabais consenti leur permet de compenser les frais d'alimentation et d'hébergement (lequel s'avère le plus souvent spartiate puisqu'un équipage de douze hommes peut occuper une seule chambre de dimensions africaines). L'équipage, pour sa part, réduit considérablement ses frais en n'ayant pas à entraîner dans ses déplacements certaines de ses épouses en tant que cuisinières. Il dispose aussi d'un acheteur garanti, ce qui le libère de l'organisation de la vente (telle qu'elle est décrite au chapitre précédent). Plus important encore pour l'équipage est le fait que la logeuse prendra provisoirement à sa charge tous les frais inopinés qui pourraient survenir durant son séjour. Parmi ceux-ci, les soins médicaux et les réparations du bateau ou du moteur hors-bord. Ces avances en liquide seront remboursées ultérieurement et sans intérêt, par l'armateur de la pirogue ou par le chef de la « company ».

De tels accords peuvent être passés de manière tout à fait officielle et préalable à la venue du bateau sur la plage ou dans le port en question, par l'envoi d'un « ambassadeur » détenteur de « lettres de créance », qui prend contact avec une mareyeuse par le truchement des représentants de son ethnie déjà présents localement. Il se peut aussi que les contacts soient pris à l'occasion d'un événement familial tel qu'un enterrement ou un « retour » de funérailles 18, par l'intermédiaire de connaissances communes. Ou bien encore de manière tout à fait informelle, lors d'un débarquement : entre l'équipage et une mamaà la recherche de nouveaux partenaires et qui surveille dans ce but les allées et venues sur les plages.

Revenus compressibles et incompressibles

Le montant des ventes d'un bateau de pêche artisanale sur une période donnée peut être envisagé dans la perspective qui était celle de l'Économie Politique, celle de sa redistribution en une somme de salaires, de profits et de rentes, et ceci en quelque sorte en cascade : d'un côté, les parts d'équipage se répartissant en rémunérations des membres de l'équipage, patron, mécanicien et matelots, qui serviront - à titre privé - à rémunérer d'autres salaires, d'autres profits, d'autres rentes ; de l'autre côté, la part du bateau se répartissant, par exemple, en profit du banquier qui avance une partie du capital, en profit du patron du chantier qui construisit le bateau, en salaire des ouvriers de ce même chantier, et ainsi de suite, et - comme somme résiduelle - en profit du patron-armateur.

Trois éléments sont présents qui définissent entièrement la situation qui nous occupe : le salaire du matelot, déterminé par la « part d'équipage » 19, le revenu du patron-armateur, déterminé par sa « part d'équipage » augmentée du résidu de la « part du bateau » qui constitue son profit, et le profit du mareyeur.

Que se passe-t-il du point de vue du partage des revenus quand le prix du poisson varie ? Le mécanisme est connu :

1° si le prix baisse, alors le profit du mareyeur augmente, tandis que le profit du patron et le salaire des matelots baissent,

2° au contraire, si le prix augmente, le profit du mareyeur baisse, tandis que le profit du patron et le salaire des matelots augmentent.

Quelles sont les implications des fluctuations du prix pour la redistribution des revenus et plus particulièrement pour cette partie des revenus constituée du partage du surplus ? Comment les variations dans les prix se répercutent-elles dans la redistribution des revenus entre rentes, profits et salaires ?

Il s'agit là aussi d'un problème que Smith a traité lorsqu'il analysa les fluctuations du prix marchand autour duprix naturel. Relisons le sur ce point : « S'il arrive que (l'offre) excède la demande effective, il faut que quelques-unes des parties composantes du prix soient payées en-dessous de leur taux naturel. S'il s'agit de la rente, l'intérêt des propriétaires les poussera à abandonner immédiatement pour cet usage une partie de leurs terres ; et s'il s'agit des salaires ou du profit, l'intérêt des travailleurs dans le premier cas, et celui des employeurs dans le second, les poussera à retirer une partie de leur travail ou de leur capital d'une telle utilisation. La quantité apportée au marché se révélera alors bientôt ne plus dépasser celle qui suffit à rencontrer la demande effective. L'ensemble des parties différentes de son prix croîtront en direction de leur taux naturel, et le prix total en direction du prix naturel. Si, au contraire, la quantité apportée au marché doit à quelque moment être inférieure à la demande effective, certaines des parties composantes de son prix devront dépasser leur taux naturel. S'il s'agit de la rente, l'intérêt de tous les autres propriétaires les poussera naturellement à mettre en état davantage de terres pour la production de cette marchandise ; s'il s'agit des salaires ou du profit, l'intérêt de tous les autres travailleurs et marchands les poussera bientôt à mobiliser davantage de main d'oeuvre et de capital pour la préparation et la conduite au marché. La quantité qui y sera amenée sera bientôt suffisante à rencontrer la demande effective. L'ensemble des différentes parties de son prix s'abaisseront bientôt en direction de leur taux naturel, et le prix total en direction du prix naturel » (Smith 1976 [1776] : 74-75).

Ce que Smith nous dit, c'est que lorsque le prix varie, toutes les parties prenantes, en tant qu'obtentrices de salaires, de profits et de rente, ne subissent pas de la même manière, ni surtout dans la même proportion, les répercussions des fluctuations. Autrement dit, il y a dans la redistribution des revenus en rentes, profits et salaires, des parties compressibleset des parties incompressibles. Les parties compressibles, ce sont celles qui concernent directement les acteurs économiques engagés dans la réalisation des revenus dans la vente, celles qui constituent à proprement parler leurbénéfice : le bénéfice du mareyeur, le bénéfice du patron-armateur et la part des salaires des membres d'équipage qui s'ajoute au salaire de subsistance envisagé comme borne inférieure de leur rémunération. Les parties incompressibles sont celles qui concernent les dettes déjà encourues pour des montants fixés, qui peuvent être rattachées conceptuellement aux avances de Quesnay.

Alain Samuelson observe que « Quesnay est à l'origine de la tradition qui envisage le capital comme une série d'"avances" » (Samuelson 1985 : 35). Celles-ci se distinguent selon Quesnay en différents types : premièrement, les « avances primitives » qui couvrent toutes les dépenses d'équipement portant sur les bâtiments, les outils et le bétail ; deuxièmement, les « avances foncières » portant sur les dépenses du propriétaire en vue de l'aménagement des terres : défrichage, assèchement, clôture ; troisièmement, les « avances annuelles » portant sur la semence et l'entretien de la force de travail ; et enfin quatrièmement, les « avances souveraines », portant sur les dépenses générales d'aménagement public de la voirie et des ponts et chaussées.

Lesavances de Quesnay peuvent donc être rapprochées de la partie incompressible dans la répartition des revenus : ayant été déjà engagées, leur montant n'est plus modulable, elles constituent désormais une dette fixe. La notion de commandement chez Smith (présentée au troisième chapitre) paraît intrinsèquement liée à ce que j'évoque ici : la richesse en tant que moyen de fournir des avances, autrement dit, en tant que pouvoir sur les choses. Ceci n'est qu'une autre manière d'envisager la richesse en tant qu'elle estinaliénable : la capacité de l'argent à faire retour à celui qui l'a avancé et généralement sous une forme augmentée ; autrement dit, la dimension dece qui persiste de la logique du « don », au sens où celle-ci fut décrite par Marcel Mauss (1924), dans le cadre du fonctionnement d'un système capitaliste.

Dans le cas qui nous occupe, la partie incompressible dans la redistribution des revenus, c'est non seulement la dette pure, par exemple ce qui revient au patron du chantier comme remboursement de l'avance qu'il a faite à ses ouvriers sous la forme de leur salaire, mais aussi ce qui lui revient comme inaliénabilité de sa richesse initiale, comme effet du commandement qui lui est associée (cf. L'argent, c'est du temps au troisième chapitre) : son profit à lui, dont la garantie, comme Smith le souligne ailleurs, réside dans l'édifice législatif, judiciaire et policier.

La partie compressible dans la redistribution des revenus en cas de fluctuations dans les prix, c'est celle qui constitue à proprement parler un surplus, et qui peut être répartie au titre de bénéfice : tout ce qui permet aux rémunérations individuelles de « décoller » par rapport au « niveau-plancher » constitué d'un salaire de subsistance résiduel, et à l'entreprise qu'est une unité de pêche artisanale d'être financièrement rentable.

On peut affirmer de ces bornes inférieures que sont le salaire de subsistance et le profit minimal du patron-armateur que

le salaire de subsistance : si la part d'équipage tombait en-dessous du salaire de subsistance, les matelots quitteraient le bateau pour un autre et si la même situation devait se reproduire d'unité de pêche en unité de pêche, il n'y aurait bientôt plus de matelots en mer. Alternativement, il faudrait que des matelots soient recrutés au sein d'une population de moins en moins qualifiée et la rentabilité des entreprises « bateau » baisserait jusqu'à la faillite, auquel cas les mareyeurs devraient envisager de payer le poisson plus cher afin qu'il continue d'être pêché, pour permettre à leur propre activité de se poursuivre rentablement,

le profit du patron-armateur : si celui-ci devait tendre vers zéro, le patron pourrait éventuellement survivre grâce à sa part d'équipage - à condition que celle-ci ne soit pas simultanément tombée en-dessous du niveau de la subsistance - mais s'il devait être, comme l'on dit, « de sa poche », alors la firme que constitue son bateau serait inexorablement conduite à la faillite, et s'il apparaissait que tous les bateaux doivent connaître le même sort, les mareyeurs devraient envisager alors d'augmenter leurs prix, de crainte qu'il n'y ait bientôt plus de poisson sur le marché et que leur propre activité soit désormais menacée.


1 Il ne faut pas entendre ici « moyen » au sens technique et quantifiable de moyenne arithmétique mais au sens d'habituel ou mieux encore, au sens où l'on disait autrefois « commun » : « cinq quintaux à l'hectare, année commune ».

2 Le pêcheur pense cependant, et c'est très important, que ces oscillations n'ont lieu que « par rapport au prix moyen », ce en quoi, comme on l'a vu au deuxième chapitre, il se dissocie implicitement de la représentation marginaliste du mécanisme de la loi et cautionne implicitement celle proposée antérieurement par l'Economie Politique, et plus particulièrement par Adam Smith et par David Ricardo.

3 Noce signale même en matière d’art l'existence de « prix garantis » supérieurs au « prix de retrait » : « ... consentir aux grands collectionneurs des prix garantis : si l'enchère n'atteint pas le plancher fixé, la société allonge la différence » (Noce 1995a).

4 Si tel était bien le cas, il serait navrant que les modélisations de la théorie marginaliste aient renforcé la position du partenaire de l’échange se trouvant dès l'origine en position plus favorable (le mareyeur), en lui offrant une caution apparemment scientifique, renforçant ainsi davantage le déséquilibre ; on serait alors nécessairement conduit à entériner l'interprétation selon laquelle le marginalisme « n'est pas la théorie scientifique générale du système capitaliste qu'il prétend être mais constitue une vaste construction idéologique cohérente bâtie sur la théorie du revenu marginal des facteurs de production et couronnée par la théorie de l'équilibre de concurrence parfaite » (Godelier 1966 : 32) ou, selon les termes de Boukharine, s'identifie à « la théorie économique des classes oisives ».

5 Il ne s'agit pas là d'un trait propre au pêcheur : c'est une caractéristique commune à toutes les explications de sens commun. Ne nous expliquons-nous pas souvent le comportement d'une personne en invoquant parallèlement son caractère, son histoire personnelle, son humeur, sa personnalité, voire son physique ou son signe zodiacal, c'est-à-dire en faisant appel à une batterie d'arguments le plus souvent inconciliables entre eux ?

6 « Fictif » doit s’entendre au sens d’opposé à hypothétique : destiné à faciliter la pensée par une simplification maîtrisée, comme l’entend Jeremy Bentham dans sa Théorie des fictions (cf aussi Vaihinger 1924).

7 Pierre Bourdieu : « ... il y a très peu de chances que deux applications contradictoires des mêmes schèmes se trouvent confrontées dans ce qu'il faut appeler un univers de pratique (plutôt qu'un univers de discours)... » (Bourdieu 1980 : 145), et nous-même : « L'incohérence apparaît, soit parce que l'on rapproche aux fins d'analyse des savoirs "locaux" qui ne sont dans la pratique jamais mobilisés simultanément, soit parce que l'on "aplatit" sur un seul niveau un savoir local qui se satisfait d'une structure feuilletée où l'on puise selon les nécessités du moment » (Delbos & Jorion 1984 : 194).

8 La notion que le salaire est fixé par « convention » à un certain niveau, ne constitue pas une explication du niveau auquel il s'établit, mais une autre manière de dire qu'il pourrait en réalité s'établir à n'importe quel niveau.

9 Une théorisation de la problématique où s'insère le « métayage », et qui est une problématique du risque, sera analysée dans les dixième et onzième chapitres.

10 Autrefois en France, disons jusqu'aux années quarante, le patron-armateur pouvait être considéré comme étant à proprement parler un « capitaliste », puisque l'embarcation et son équipement lui appartenaient pleinement : il en avait réglé entièrement le montant, et le plus souvent en argent liquide. Aujourd'hui, le patron-armateur ne verse en général au départ qu'une proportion très modeste du prix de son bateau (les 10 % d'apport personnel statutaires s'il est membre d'un Groupement), le reste étant couvert par des prêts dont il paie les intérêts et rembourse le principal. On pourrait dire du coup qu'il « devient » capitaliste au cours de sa carrière étant de plus en plus authentiquement propriétaire de son bateau. Au départ, il est donc davantage entrepreneur au sens des économistes classiques que capitaliste : c'est lui qui rassemble en ses mains les facteurs de production, capital d'une part, force de travail de l'autre.

11 La godaille est une part des prises que quiconque a participé à la pêche reçoit au retour à terre. La règle s'applique aussi bien aux visiteurs qu'aux curieux occasionnels.

12 Sur ce mécanisme pervers, le commentaire de Meuriot : « Les préceptes concernent les mesures de politique économique à adopter. Celles-ci sont destinées à rapprocher les conditions économiques réelles de celles de la construction logique abstraite. Ainsi, les industries où les coûts marginaux sont continuellement décroissants doivent être réglementées. Les externalités négatives doivent faire l'objet d'une taxation ou d'une transaction sur un marché à créer ou d'un quota de production » (Meuriot 1987 : 21).

13 Mis à part l'« encouragement » pour l'acheteur à se rapprocher dans le prix qu'il offre du prix de retrait - qui joue dorénavant pour les espèces pour lesquelles existe un tel prix-plancher, le rôle d'un « attracteur » au sens de la dynamique.

14 Il faut toutefois signaler comme un correctif à ce que je viens de dire, un effet « paradoxal » : les apports importants de produits de faible qualité conduisent quelquefois à une relance de la demande, dans la mesure où une nouvelle catégorie d'acheteurs peut alors accéder au marché (le consommateur par l'intermédiaire du poissonnier) pour un produit ordinairement cher : on signale ainsi que certains poissonniers de quartiers populaires (par exemple, autour de l'usine Michelin à Vannes) décident d'acheter de la langoustine lorsque celle-ci est de petite taille et atteint à la baisse un prix devenu abordable pour un public qui juge normalement ce produit trop cher pour sa bourse.

15 L'effondrement effectif des prix conduit à diverses pratiques selon qu'il est ponctuel ou chronique. Le retrait subsidié des produits de la mer en excès est aujourd'hui la règle mais on retrouve à l'occasion comme autrefois les alternatives du rejet en mer (ou dans le port !), dit « foutre à la côte », la vente directe sauvage ou la distribution gratuite aux consommateurs et la « taxation » ou « contingentement » en cas de difficultés chroniques (voir sur ce dernier point, la section suivante).

16 Pour conserver vivants les gros crustacés (homards, langoustes, crabes, araignées de mer), on les rassemble dans des « casiers » (nasses), semblables à ceux qui servent à les piéger - sinon qu'il sont entièrement clos, et on pend ceux-ci à des radeaux ancrés dans le port.

17 La logique de ce mécanisme a été esquissée au quatrième chapitre à propos de la théorie du prix d'Aristote, elle sera développée au chapitre dix à propos du risque.

18 En Afrique occidentale, les funérailles donnent lieu à différents anniversaires, tel celui où le corps est exhumé, les os nettoyés et emballés dans un coussin.

19 Puisqu'il s'agit de « parts », ce ne sont pas à proprement parler des salaires que touchent les matelots, mais des parts de profit au titre d'« entrepreneurs » ; le rôle d'attracteur joué par le « salaire de susistance » dans le montant de la part d'un matelot permet cependant, à titre de simplification, de parler ici de sa rémunération comme s''il s'agissait d'un « salaire » à proprement parler. Je signale à titre documentaire que les anciens esclaves devenus métayers à la fin de la Guerre de Sécession, avaient le statut légal de salariés (Woodman 1979 : 336). Comme on le verra cependant au chapitre dix, dans la perspective du risque, salaires et profits constituent des rémunérations de type entièrement distinct.





© Paul Jorion
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