Les taux directeurs des banques centrales ont fait leur temps

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le match Sarkozy – Trichet… et nous, et nous, et nous… me vaut de nombreuses objections. Je réponds ici à celles de Bernard Valton. Je le cite :

De plus, le système actuel est de plus en plus simple : les financiers et les grands patrons s’entendent pour augmenter la rentabilité des grandes entreprises au détriment du reste du système (employés, sous-traitants et tout au bout la nature). Donc ne nous dites pas qu’il faut laisser ces gens-là s’entendre sur la monnaie, ce serait une véritable horreur.

Je ne parle pas de la monnaie, je parle des taux d’intérêt. Si l’on me répond : « C’est la même chose ! », je vous dis : « C’est là l’un des crédos de la religion monétariste, mais je ne suis pas de cette religion ! ». Je m’en suis déjà longuement expliqué dans notre débat sur la monnaie.

D’ailleurs, la crise actuelle est due au fait qu’on a laissé les taux trop bas pendant trop longtemps sous la pression des financiers et des grands patrons.

Les financiers bénéficient des taux bas ? Les taux déterminent la part du surplus que les patrons accordent aux financiers qui leur ont avancé les fonds nécessaires à la création d’une nouvelle richesse, c’est le résultat d’une négociation entre eux (sur les taux longs en tout cas, et ce serait également le cas sur les taux courts si les banques centrales n’intervenaient pas). Quand les taux sont bas, les patrons y gagnent et les financiers y perdent. Quand les taux sont élevés, c’est l’inverse : les financiers y gagnent et les patrons y perdent.

… j’ai du mal à identifier comment doit être régulée la finance mondiale mais je crois qu’elle doit être nettement plus régulée qu’elle ne l’est aujourd’hui pour préserver la planète et de manière général favoriser une économie qui fonctionne à long terme (le désormais fameux développement durable).

Je suis d’accord avec vous que la finance doit être davantage régulée qu’elle ne l’est aujourd’hui (si vous me lisez régulièrement ici, je ne vous apprends rien). Est-ce à dire que toute règle à n’importe quel endroit est une bonne règle ? Non ! Est-ce à dire qu’il n’y a aucun endroit au monde où il ne vaudrait pas mieux supprimer une règle en place ? Là, je dis également « Non » et la manipulation des taux d’intérêt à court terme par les banques centrales me paraît le meilleur endroit pour une telle suppression. Car il y a deux choses : ce dont les banques centrales essaient de nous convaincre quand elles manipulent ces taux et ce qu’elles font effectivement.

Les banques centrales nous disent qu’en manipulant les taux elles nous protègent de l’inflation, protègent le pouvoir d’achat, défendent la monnaie. Vous semblez les croire, moi non : je réponds « Boniments ! », je réponds aux banques centrales : « Ce n’est pas cela que vous faites : ce n’est pas l’inflation que vous combattez, ce sont les salaires ! » Un jour où Sir Alan Budd avait apparemment un petit coup dans le nez, il a vendu la mèche : relisez le passage de l’article d’Herbert Schui que je cite dans Les hypothèses orphelines :

Selon Budd, nombre de ceux qui étaient alors au gouvernement [de Madame Thatcher] « n’ont jamais cru que l’on pouvait combattre l’inflation par le monétarisme. Ils reconnaissaient certes que le monétarisme pouvait être très utile pour augmenter le chômage. Et l’augmentation du chômage était plus que souhaitable pour affaiblir la classe ouvrière dans son ensemble ».

On nous dit « inflation = salaires trop élevés », je réponds dans Comment les banques centrales triomphent de l’inflation :

Remarque en passant :
si le patron avait pris sur lui l’augmentation des salaires, sans la refléter dans le prix de ses produits, autrement dit s’il avait réduit sa marge bénéficiaire, il n’y aurait pas eu d’inflation.

Il y a inflation si les augmentations de salaires sont automatiquement répercutées dans le prix des produits que les salariés produisent mais c’est uniquement parce que la part des patrons est considérée elle comme intangible.

Quand les banques centrales baissent les taux, cela favorise les patrons contre les investisseurs et encourage les salariés à s’endetter davantage pour compenser la baisse tendancielle des salaires au fil des années qui a eu lieu parce que la part combinée des patrons et des investisseurs n’a pas arrêté de grimper ; hausser les taux favorise les investisseurs contre les patrons et met les salariés au chômage. A ces manipulations des taux par les banques centrales, les salariés eux n’ont rien à gagner de toute manière.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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6 réflexions au sujet de « Les taux directeurs des banques centrales ont fait leur temps »

  1. J’aurais aimé faire un commentaire éloquent sur l’équation « Chômage = hausse des taux d’intérêts + inflation répercutée sur les prix », mais tout est dit bien mieux que je ne saurais l’exprimer.

    D’autre part, en allant toujours dans le sens des idées exprimées par Paul sur la dérégulation des taux d’intérêts à court terme, il me semble qu’elle peut présenter un double intérêt : en effet, outre l’aspect « technique », qui comme Paul l’a expliqué rétablirait un vrai marché de l’offre et de la demande en la matière, un des seuls qui soit viable et dont le fonctionnement puisse approcher l’optimum dans ses conditions, et bien donc si on se positionne d’un point de vue de la pénétration des idées de réforme du carcan « monétariste », de la création de monnaie et des instances de contrôle (idées qui nous réunissent tous ici à des degrés d’acceptation et de conception détaillée divers), il me semble que l’on peut disposer d’une formidable contrepartie, certains diront « concession » aux libéraux de l’économie pour faire accepter les réformes en question.

    Synthétiquement, cela donnerait quelque chose comme : « nous souhaitons poser des règles là où les mécanismes actuels peinent à accomplir leur tâche, en échange de quoi, nous vous offrons la libéralisation du seul outil de régulation – la fixation des taux à court terme par la Banque Centrale – qui compromet le fonctionnement d’un marché équilibré ».

    Qu’en pensez-vous ?

  2. On peut peut-être expliquer l’alliance contre nature entre les financiers et les patrons grâce aux marchés des actions. Désormais un financier n’investit plus via des prêts aux rendements poussifs et constants quelque soient les fluctuations de la conjoncture mais achète et renvend des actions en pariant sur les dividendes et les plus-values rapides. Les patrons aussi se font payer via des stock-options et des parachutes dorés. Ainsi il n’existe plus d’actionnaires qui agissent comme des propriétaires responsables d’un capital industriel et humain mais des flambeurs et des bluffeurs qui cherchent à s’enrichir le plus vite possible sur le dos des salariés. Or il est plus facile de faire grimper le cours des actions quand les taux d’intérêts sont bas, c’est pourquoi et les patrons et les financiers se sont entendus pour les baisser.

    Pour revenir à la situation antérieure de l’antagonisme entre patrons et financiers telle que la souhaite Paul Jorion, il conviendrait donc d’interdire les stock-options et d’introduire des rigidités sur le marché des actions.

  3. Ces arguties « pointues »(?) sur les taux d’intérêts ne font nullement progresser la techique financière, plus exactement ne contribuent en rien, que je sache, à la rapprocher ou la mettre, ou la remettre dans son champ naturel et fécond et normal. Car rien, ou presque, n’est « normal » en la matière. Il y a ce sous-entendu constant de la couverture monétaire (au moins s’agissant de M1) qui n’est jamais de 100%-monnaie constante, mais doit arriver à peine à ~20%, les ~80% restant (il y a pas mal de différences selon les pays et les régions) relèvent de la sacro-sainte « politique du crédit » des banquiers et consorts. Le terme : politique du crédit veut tout dire et son contraire.

    Un couverture monétaire à 100%-monnaie resterait à somme nulle et sécurisée pour la masse monétaire (ni inflation ni déflation) si les banques ne prêtaient QUE les dépôts de leurs clients. La création monétaire, elle, relevant d’autres critères qu’on trouve dans les découvertes expérimentales du major Clifford Hugh Douglas. Cette couverture monétaire à 100%-monnaie ferait les « carnassiers » s’entredévorer à leur seuls et uniques frais, tandis que les « herbivores », qui sont les vrais et authentiques créateurs de richesses, auraient enfin la jouïssance pleine et entière de leur propre production. Par exemple, le Crédit-Social (major Douglas) et l’Écosociétalisme (A. J. Holbecq) (entre autres et qui ont un dénominateur commun) mettent parfaitement les choses à plats et donnent les explications essentielles relatives à une finance saine.

  4. @ Laurent S

    Tout à fait : ce sont les stock-options qui ont aligné les intérêts des patrons et des investisseurs – c’était d’ailleurs le but recherché. J’ai longuement débattu de cette question dans Investing in a Post-Enron World (2003), aux pages 97 à 122 ; dans Vers la crise du capitalisme américain ? (2007), aux pages 39 à 44 et je résume la question dans les termes suivants à la page 22 de L’implosion (2008) :

    L’idée était d’« aligner » les intérêts des deux parties, qui bénéficieraient toutes deux de la même manière de la plus-value boursière de l’action de l’entreprise. Désormais, dirigeants et actionnaires cesseraient de tirer à hue et à dia, ce qui ne manquerait pas de bénéficier à l’entreprise elle-même. Le ton était donné : les recettes en hausse généreraient les plus-values boursières, les actionnaires encourageraient les dirigeants d’entreprises à les créer, eux qui auraient de toute manière intérêt à y veiller.

  5. Tout à fait d’accord avec la remarque initiale de B Valton qui est fondamentale.

    Il n’y a plus de patrons au sens initial du terme à la tête des multinationales, mais des « kapo », opportunistes ou cooptés par les actionnaires et chargés de faire accepter l’inacceptable.

    Quant au distinguo entre la monnaie et les taux d’intérêt, je pense que les taux eux-même ne sont pas le problème, et les discussions techniques sur les taux sont des querelles byzantines.

    Le problème est l’intérêt lui-même (hors rémunération normale de la prestation et réserve pour sinistres) qui est précisément ce qui donne à la monnaie sa caractéristique perverse, la faculté de se reproduire, prérogative normalement réservée au « vivant », et qui ne peut perdurer durablement que par le cycle de la reproduction et de la mort.

    Des petites ‘morts’ partielles ont déjà participé à cette régulation obligatoire, les emprunts russes, par exemple.

    Les choses ont changé d’échelle aux temps modernes par trois facteurs successifs:

    – les progrès de la technologie extractive (charbon, pétrole, uranium,..) qui ont permis une création de richesse monétaire exponentielle, mais dont les sous produits durables ont permis, au moins un temps, d’accroître la richesse réelle de l’humanité, mais aussi assoupi la vigilance des citoyens caressés dans le sens du poil.

    Les deux autres facteurs, quasi simultanés, qui n’ont guére que 30 ans ont été:

    – la fécondation financière « in vitro » (sans besoin de parenté dans le monde réel) avec l’apparition des produits dérivés et l’hyperdéveloppement des marchés à terme qui ont multiplié la masse financière, certes virtuelle, mais vivante dans les cerveaux des actionnaires.

    – la mondialisation de l’économie, que j’entends comme le cartel des multinationales, la gouvernance et la propagande qui lui sont associées.

    Ces deux facteurs se combinent pour:

    – créer un déséquilibre croissant entre les masses monétaires et leur gage dans le monde réel

    – sortir les gens de la réalité en faisant des professions non vitalement et socialement productives (voir les écoles les plus branchées), le parangon de la réussite sociale.

    – interdire toute tentative de rééquilibrage progressive et raisonnée.

    Il me semble que l’élastique est maintenant tendue au max: la crise qui ne fait que démarrer a de bonnes chances d’être globale!

  6. Sur ce débat des taux d’intérêts, il faut préciser que la banque centrale ne fixe que les taux à court terme, mais c’est le marché qui détermine les taux à moyen et long terme. Et de façon tout à fait irrationnelle ceux-ci etaient inférieurs aux taux de la BCE et de la Fed pendant l’euphorie de la bulle spéculative. Et d’ailleurs je crois qu’une telle situation d’inversion des taux se produit à chaque phase d’exubérance des marchés.

    Donc les banques centrales, dans ce rôle qui ne devrait pas être le leur, ont été bien plus raisonnables que les opérateurs privés. Et si l’on veut laisser les patrons et les financiers déterminer eux-mêmes les taux, il faudrait donner les règles qui feront que l’équilibre trouvé soit meilleur que celui imposé par les banques centrales.

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