Le Monde / L’Écho, Les taux d’intérêt négatifs signalent-ils – comme l’imaginait Keynes – l’avènement du socialisme ?, mardi 8 mars 2016

L’euthanasie par les taux d’intérêt négatifs

Une légende tenace veut que Keynes ait qualifié l’inflation d’« euthanasie du rentier ». Or s’il a bien utilisé cette expression, c’était dans un autre contexte, dans la conclusion de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936) intitulée : « Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire ». La philosophie en question était le socialisme et Keynes décrivait une stratégie douce pour le mettre en œuvre : une « euthanasie du pouvoir oppressif cumulatif du capitaliste d’exploiter la valeur-rareté du capital… ». Autrement dit mettre fin au capitalisme en éliminant ce qui permet à tout détenteur de capital, ou « capitaliste », d’en obtenir une rente.

Pour réaliser cet objectif il convient d’éliminer le rapport de force favorable aujourd’hui au prêteur en cessant de le récompenser car « … s’il existe parfois des raisons intrinsèques à la rareté de la terre, il n’y a aucune raison intrinsèque à la rareté du capital », ajoutait Keynes.

La mort du capitalisme serait rendue inéluctable par des taux d’intérêt très bas, ne comprenant plus que « le coût de l’usure et de l’obsolescence, et une marge modeste couvrant le risque et rémunérant l’exercice du talent et du bon jugement », expliquait-il encore.

Or si des taux d’intérêt très faibles causent une lente euthanasie du rentier, les taux d’intérêt négatifs qui sont désormais la norme au Japon, en Suisse et dans la zone euro, la réalisent de manière encore plus expéditive : l’Euribor, le taux interbancaire en euro, de maturité un an est aujourd’hui de -0,015% ; l’obligation allemande à trois mois « coûte » plus d’un demi pourcent – on ne peut plus dire « rapporte ». Les banques centrales seraient-elles alors en train d’opérer la transition vers le socialisme que Keynes appelait de ses vœux ?

La question pourrait paraître saugrenue tant l’opinion est répandue que les banques centrales sont sous l’emprise d’une idéologie libérale, voire ultralibérale, dont le socialisme est la bête noire. Il faut cependant y aller voir de plus près. D’une part, viser le bien commun fait partie des objectifs d’une banque centrale et rien ne l’oblige à l’identifier exclusivement aux intérêts des établissements financiers. La Federal Reserve, la banque centrale américaine, a ainsi un « double mandat » statutaire : la stabilité des prix et le plein emploi. D’autre part, on observe aujourd’hui une « nationalisation larvée » de la finance : le démantèlement des banques systémiques (à ce point importantes qu’elles entraînent le secteur financier tout entier dans leur chute) que la législation n’avait pu obtenir, est en train pourtant d’avoir lieu du fait de leur coût excessif dans le nouveau cadre réglementaire : dans la zone euro, les réserves imposées sur la part de capital la plus exposée des banques systémiques sont passées à la mi-février de 9,6% à 10,1%.

Izabella Kaminska, du Financial Times, écrivait en juillet 2012, lorsque des taux négatifs furent introduits dans le but affirmé de relancer l’économie : « Ce geste pourrait présager la mort des banques et des organismes de prêt. […] Si toutefois l’intention était d’utiliser les taux négatifs pour orchestrer un processus d’extinction des banques – en faveur d’une création et d’une distribution monétaire publique décentralisée ou nationale – il s’agirait d’une tout autre affaire […] cela signifierait alors que ce qui est bon pour l’économie ne l’est pas nécessairement pour le secteur bancaire ».

N’est-ce pas cela après tout que le socialisme : considérer que la bonne santé des rentiers et des banques n’équivaut pas à celle de l’économie ? Bien sûr, ceux-ci peuvent se mettre en quête d’un meilleur rendement dû seulement à la prime de risque implicite d’un placement risqué. Les États et les banques centrales leur rappelleront cependant que la leçon de 2008 a été entendue et que ne pouvant espérer aucun secours de leur part, ils poursuivront leur quête à leurs risques et périls.

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