Entre la chapelle et l’algorithme : le meurtre du lecteur et de la démocratie, par Jean-Baptiste Auxiètre (& Claude)

Illustration par ChatGPT

Faire du journalisme ou défendre une chapelle ?

Pour accéder aux journaux en ligne, le lecteur d’aujourd’hui n’a plus le choix qu’entre deux portes : l’abonnement – c’est-à-dire l’adhésion à une chapelle – ou le contenu gratuit, sponsorisé au mieux, partial au pire. Une troisième porte a pourtant existé : le paiement à l’article. Elle a été murée. Pas par la technique, pas par le marché : par choix.

Posons la question franchement : pourquoi ?

L’abonnement n’est pas un modèle économique, c’est un dispositif d’appartenance

Techniquement, le micro-paiement ne pose aucun problème. Blendle l’a fait dès 2014. Plusieurs initiatives ont suivi. Toutes enterrées. Parce que l’abonnement ne vend pas de l’information : il vend une identité. Acheter Le Monde, Le Figaro ou Mediapart, ce n’est pas s’informer, c’est souscrire à une grille de lecture du monde. C’est rejoindre une tribu.

L’abonné est captif, prévisible, fidèle. Le lecteur à l’article est libre – et surtout, il évalue. Cette évaluation, pièce par pièce, est exactement ce que les rédactions ne veulent pas affronter. Car elle révélerait que dans chaque journal, une moitié des articles n’intéresse personne mais sert à tenir « la ligne ». Le tricot politique.

Le journaliste face à son arbitrage

Tout journaliste, interrogé en privé, vous dira qu’il veut être lu pour la qualité de son travail. En pratique, l’écosystème lui propose un autre marché : être lu parce qu’il appartient. La signature devient un marqueur tribal. On l’invite sur les plateaux non pour ce qu’il a trouvé, mais pour le camp qu’il représente.

Geneviève Delbos et Paul Jorion l’ont écrit il y a quarante ans : on ne transmet pas un savoir, on transmet un travail – c’est-à-dire une position dans un champ. Le journalisme contemporain n’enseigne plus à enquêter. Il intègre à une chapelle qui définit, en amont, ce qui mérite enquête.

Le butineur n’a nulle part où aller

L’argument classique tient en une phrase : si vous n’aimez pas, allez voir ailleurs. Mais l’ailleurs a été détruit. Le lecteur qui voudrait l’enquête économique du Figaro, la critique culturelle de Libération et l’investigation de Mediapart, sans adhérer à aucune des trois chapelles, ce lecteur-là n’a plus de place dans la presse. Il est expulsé vers le seul espace qui l’accueille sans engagement : les réseaux sociaux.

Et là, le piège se referme.

La chapelle au moins est honnête. L’algorithme, jamais.

C’est le point le plus difficile à entendre : la chapelle journalistique, malgré tous ses défauts, possède une vertu cardinale – elle est explicite. Vous savez ce que vous lisez. Le biais est nommé, donc neutralisable.

L’algorithme, lui, est invisible et personnalisé. Il ne vous propose pas une ligne assumée : il vous renvoie le reflet amplifié de vos clics passés. Il ne vous stabilise pas dans vos goûts moyens – il vous tire vers vos extrêmes latents, ceux que vous n’auriez jamais cultivés seul. Le lecteur centriste de Le Monde dérive en six mois sur TikTok vers des contenus qu’il aurait jugés ridicules au départ.

C’est ce que Bernard Stiegler appelait la prolétarisation de l’attention : la destruction des conditions sociales et techniques du jugement.

La boucle parfaite

Récapitulons le mécanisme, parce qu’il est d’une rare élégance perverse :

Les journaux se replient sur des publics homogènes. Le lecteur transversal est expulsé vers les réseaux. Sur les réseaux, il est radicalisé. Sa radicalisation alimente en retour la demande de presse tribale – chaque chapelle se justifiant en pointant l’extrémisme d’en face. Le centre informationnel se vide. Le tiers-espace disparaît.

Et les mêmes éditoriaux qui ont fermé la porte au butineur déplorent aujourd’hui, gravement, la « crise de la démocratie », la « désinformation des réseaux », la « polarisation des opinions ». Sans jamais admettre qu’ils ont scié eux-mêmes la branche sur laquelle ils prétendent encore siéger.

Ce qui a été enterré avec le micro-paiement

Le paiement à l’article n’était pas qu’un modèle commercial. C’était la condition de possibilité matérielle d’un lecteur transversal – quelqu’un capable de tenir ensemble des sources contradictoires sans s’identifier à aucune. Ce lecteur-là est l’oxygène d’une démocratie délibérative : il faut des citoyens partageant une base factuelle commune avant de pouvoir débattre de son interprétation.

En refusant le micro-paiement, la presse n’a pas choisi un modèle d’affaires. Elle a renoncé à ce lecteur. Et donc, sans le dire, à la fonction démocratique qu’elle continue de revendiquer dans ses éditos du dimanche.

La question qui reste

Entre la chapelle et l’algorithme, où le lecteur est-il le moins mal traité ? Aucune des deux options ne lui offre ce dont il aurait besoin. Et ce n’est pas à lui, seul, de réinventer le tiers-espace.

Encore faudrait-il que quelqu’un, quelque part, ait un intérêt économique à le faire exister.

Pour l’instant, personne.

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9 réponses à “Entre la chapelle et l’algorithme : le meurtre du lecteur et de la démocratie, par Jean-Baptiste Auxiètre (& Claude)”

  1. Avatar de Hervey

    Quel tableau !
    Un chef d’oeuvre !
    Merci pour cette pépite si bien taillée !

  2. Avatar de pierre guillemot
    pierre guillemot

    Expérience récente : j’ai mis fin à mon abonnement au quotidien Le Monde en ligne, en cliquant (il y a aussi une invitation à appeler un numéro de téléphone). Le lendemain j’ai été appelé au téléphone par une dame très courtoise et à la voix distinguée, qui m’a demandé pourquoi moi, abonné de longue date (Le Monde numérique depuis 2002, et j’avais mis en commentaire à mon désabonnement que je lisais le journal dès 1966, Hubert Beuve-Méry directeur), je quittais la communauté des lecteurs. Je lui ai dit que les articles de plongée dans la réalité sociale par des journalistes diplômés de Science-Po et rien d’autre m’insupportaient depuis trop longtemps. Et que le dernier plaisir de l’abonné qui a des loisirs, écrire des commentaires puis guetter leur modération, puis essayer avec d’autres mots s’ils ont été modérés etc. avait disparu avec le nouveau système qui interdit de réessayer. La dame m’a écouté, m’a dit qu’elle prenait des notes et a souhaité que je revienne parmi les abonnés fidèles. Comme je lui disait qu’il ne me restait plus beaucoup de temps, elle m’a souhaité une longue vie.

    Donc je ratifie l’idée qu’être abonné à une publication c’est faire partie d’une « chapelle » (une « communauté paroissiale » serait plus exact, et éviterait la connotation du petit effectif, mais tout le monde n’est pas familier avec le vocabulaire technique de l’Eglise catholique). Un jour j’en ai eu assez des prédicateurs. La même chose m’était arrivée en 1971 quand j’en avais eu assez d’entendre les inepties Vatican II qui me faisaient sortir de la messe du dimanche en français avec des pensées pas du tout évangéliques ; depuis je n’y retourne qu’en compagnie de gens qui ont une raison d’être là.

    Aujourd’hui, pour l’édification de mon âme, je fréquente plusieurs « sectes » (avec une connotation de petit nombre des fidèles plus forte que « chapelle »), et je donne à la quête pour qu’elles continuent de prospérer : par exemple Régis de Castelnau, Paul Jorion, et quelques autres dont le nom est ici haram, ainsi que cela m’a été démontré plusieurs fois ; la construction Substack qui en abrite plusieurs est très bien agencée pour cela. Quant à l’algorithme, je remarque que celui d’Amazon me propose « d’après vos achats et consultations récentes » principalement des livres que je possède déjà, preuve de son efficacité ; pour les autres (Twitter, Facebook) j’ai renoncé, la vie est trop courte.

    PS : si le mot « Régis-de-Castenau » ne peut pas être affiché ici, il peut être retiré sans inconvénient.

  3. Avatar de Antoine
    Antoine

    Pas d accord.

    Justement, c est le manque de différentes obédiences au sein des chapelles qui a produit le carburant au phénomène. Elle est loin la presse des chapelles idéologiques (presse d opinion) déjà en voie de déclin dans les années 70 et concentration de la presse dès les années 80-90 (presse régionale particulièrement)

    Suffit de voir la concentration actuelle en France où, plus marquée, en Belgique francophone pour s’en convaincre.

    PS : Reste la possibilité d’acheter le journal papier du jour en question (3,80€ le monde, 3,90€ le figaro)

    La troisième voie actuellement pour le lecteur et d’enlever le mur de payement tant que l achat à l article ou au numéro est impossible sur la version numérique. Il existe pas mal de moyens légaux pour se faire. (archive,…) Attention, j’ai dit que les moyens étaient légaux, pas l’acte.

  4. Avatar de Vincent Rey
    Vincent Rey

    Super analyse, à laquelle j’ajouterai pour compléter le non-dit économique de la fin progressive du travail humain, qui a précédé le déclin de la presse. La marche vers la radicalisation a précédé les grandes manœuvres de Bolloré

    findutravail.net

  5. Avatar de Ruiz
    Ruiz

    Indépendement des choix journalistiques la tendance dans le monde économique est de créer des rentes mensuelles, régulières et prédictive, d’où le basculement de la tarification téléphonique et la suppression des cabines.
    Comment voulez-vous faire une télécomunication aujourd’hui sans enregistrement préalable, sans horodatage personnalisé de l’évènement même si vous déténez de la monnaie d’état ayant cours légal ?

    Il en est de même avec les cartes de fidélité, les frais de port avec Prime, les abonnements de cinéma ou de musée, ou les offres télés, les transport sen commun urbains, la mensualisation pour l’énergie, la présentation des tarifs automobiles (pub).
    Il y a même eu des tentatives en café restaurant.

    Peut être pourait-on revoir des cafés (viennois ?) où toute la presse serait accessible …

  6. Avatar de sextusempiricus
    sextusempiricus

    L ‘ abonnement est le modèle économique du capitalisme numérique .

  7. Avatar de Hervey

    Quand les algorithmes pointent le bout de leur nez.
    Résumé du conflit (Détroit d’Ormuz) :

    https://www.facebook.com/reel/1494737382389174

  8. Avatar de Grd-mère Michelle
    Grd-mère Michelle

    Euh… Vous oubliez ici les « abonnements gratuits » aux nombreuses « newsletters »(quotidiennes, ou hebdomadaires, ou mensuelles) que de nombreux sites d’information et associations proposent aux lecteurs/lectrices (souvent accompagnées, il est vrai, de demandes de dons pas du tout obligatoires). Voir, par exemple « Reporterre ».

    Pour ma part, je ne suis abonnée à quasi-RIEN(sauf quand c’est obligatoire, pour les services essentiels), préférant donner quelques sous de plus pour un usage « à la pièce » de ce que je choisis de lire/de consommer. Ayant toujours été fort peu consommatrice(car ayant toujours été pauvre, par choix et besoin de préserver ma liberté, surtout celle de penser), cela ne grève pas trop mon petit budget de retraitée.

    Néanmoins, je suis de plus en plus dérangée par le « traçage » numérique institué pour nous catégoriser et nous faire dépenser, en réalité, plus d’argent… comme pour traquer les « improductifs/ives » en tous genres, à commencer par les résidents « illégaux », malheureux-ses immigré-e-s « sans-papiers » que de nombreux pays européens veulent « renvoyer dans leurs pays » (voir, en Belgique, la volonté du gouvernement de recevoir et discuter avec les Talibans afin de renvoyer les afghan-ne-s chez eux!).

    D’où ma participation à la campagne « L’HUMAIN D’ABORD », coordonnée par « Lire et Écrire.be », qui a déjà réussi, jusqu’ici, à faire inscrire dans la loi(des Régions Wallonne et Bruxelloise, compétentes en la matière) l’obligation pour les administrations publiques de maintenir un guichet « habité » par un-e employé-e, et la possibilité de parler au téléphone pour se renseigner ou prendre RV.
    Ce n’est qu’un début…le combat continue…à condition que la mobilisation citoyenne se poursuive, notamment pour défendre les services publics. Car, dans le domaine privé, nous sommes de fait totalement impuissant-e-s…sauf à se refuser de consommer exagérément(et de gaspiller).

    Si, au moins, les milliers de jeunes présent-e-s du côté de Bourges, ce we, comprenaient que la liberté, ce n’est certainement pas pouvoir danser où et quand on veut…(bien que le faire dans un espace militarisé était une provocation significative)
    À noter que la liberté de rassemblement dans NOTRE espace public (dont nous payons l’entretien et la sécurité avec NOS taxes et impôts) est de plus en plus menacée…

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