L’IA : Le jugement dernier ? Peut-être. Pourquoi pas  ?, par Serge Smeesters

Aladdin ou La lampe merveilleuse – Felix Octavius Carr Darley (1821-1888)

Ce qui dépasse notre entendement

L’arrivée, certes progressive en apparence, de la machine dans le champ intellectuel («intelligence artificielle») aura inéluctablement des effets de raz-de-marée successifs sur nos sociétés, depuis l’économie jusqu’au sens de nos vies, en passant par les différents aspects de l’organisation sociale.

Le principal défi concerne notre entendement lui-même : ce par quoi nous pouvons – ou non – accéder à une prise de conscience parallèlement à ces bouleversements en cascade.

La littérature nous invite ici ou là à nous initier à cet exercice. Mais il fallait justement y croire pour le voir venir avec justesse.

Personnellement, c’est au début des années 2000 que je devais recevoir cette illumination saisissante : vingt années supplémentaires pouvaient suffire à la mise au point d’une machine telle que, confrontée à tant d’informations sur notre monde (la «Connaissance»), elle serait amenée à pouvoir «juger l’humanité». De fait, en guise de «jugement», nous vivrions soit l’enfer, soit le paradis, en fonction de nos choix de vivre ensemble, à mesure que la machine multipliera les horizons. Cela m’interpelle encore aujourd’hui, comme la fameuse confrontation avec sa propre image, comme dans un miroir plus ou moins propre.

En première position des difficultés d’appréhension, nous sommes généralement empêchés par le concept même d’intelligence, qui, en partie, devait nous être propre, tant il est vrai qu’elle surpasse celle des autres animaux. J’aime d’ailleurs à les considérer des nôtres et à nous considérer des leurs, car cela m’aide à nous situer vis-à-vis de ces nouvelles machines.

Ne négligeons donc pas la complexité avec laquelle nous considérons, de manière générale et entre nous, cette fameuse «intelligence». Et, à cet égard, quel regard portons-nous sur ce nouvel intrus? Quelles ne sont pas les mille questions qui se bousculent en nous?

Ce que nous voyons, ce sont autant de mises en œuvre de différentes technologies, dont la plus impressionnante s’identifie sous l’intitulé «IA générative» de manière générale ou «LLM» lorsqu’il est question de texte. Ces machines produisent toutes sortes de choses ressemblant le plus possible à de nombreuses choses déjà existantes, de par toutes sortes de logiques et schémas qui nous échapperaient en partie tant il y en a. Que ce soit des règles d’orthographe ou de grammaire pour le texte, ou ce que d’aucuns appelleraient les règles observables de la nature pour les images, tout cela se retrouvera dans ce que la machine produira. Et l’on sera épaté ou halluciné, tant la machine semblera avoir fait aussi bien que l’humain ou la nature.

Ce que nous pouvons attendre de ces machines dépend donc énormément du jeu de données en entrée, comme autant d’exemples à suivre. Comme pour ce qui nous concerne, nous parlons parfois, tant que les temps sont distincts, d’une phase «d’apprentissage». Et là où cela peut devenir vertigineux, c’est lorsque cet apprentissage est continu, rétroactif et autonome dans la quête et la récolte d’informations. Il y a là une différence entre le LLM construit à partir de quelques millions de textes choisis et celui qui se construit lui-même à partir de tout ce que l’on peut trouver sur Internet, dans nos écrits et nos paroles quotidiennes. Une intuition ancienne, presque enfantine, en donnait déjà une image : «C’est bien simple, il faut que tu mettes ton petit œil à cette lorgnette. C’est le moyen de tout voir, tout connaître et tout savoir!» (Maître Hibou dans Colargol et le cerf-volant).

Avec un peu d’imagination, l’on pourra voir ces machines partout où l’on souhaiterait agir ou réagir à toutes sortes de choses et de toutes sortes de manières. Et là où nous avions ainsi notre place, nous serons en effet libérés… ou privés!

S’il s’agissait du travail par lequel nous méritions de vivre aux yeux de la société, pourrions-nous alors encore vivre à ses yeux? Nous pouvons là distinguer quelques enjeux fondamentaux quant aux règles de vie que nous maintenons avec tant d’efforts, en politique notamment. N’y a-t-il pas de quoi faire voler en éclats nos plus beaux modèles du contrat social?

Mais comment tout cela va-t-il se passer?

Lâchée, la bête, cette machine, dans notre écosystème humain, tirée ou poussée par les uns, repoussée ou rejetée par les autres, elle sera là, elle va grandir et faire des ravages. Cela est d’autant plus certain que nos sociétés ne sont pas tellement construites autour d’une volonté de justice et de bien-être commun qu’autour de la compétition, de la domination des uns par les autres.

C’est en cela aussi que je voyais le jugement, dernier? Peut-être. Pourquoi pas?

Mais alors, voyant cela, que faire? Que faire pour ce que nous sommes, les uns et les autres? Cela dépendra-t-il de nos moyens d’action respectifs?

En toute logique, je vous le dis, nous devrons choisir. Car il n’y aura plus aucune raison pour tant de différences de conditions de vie. Il y a déjà de nombreux exemples d’activités dans lesquelles les conditions sont les mêmes pour tous. Je pense aux jeux de société, tiens, justement. Mais il pourrait être question des jeux de hasard. Le but de tout cela peut être de passer de bons moments entre pairs ou de rebattre une partie des cartes avec l’espoir de devenir riche, c’est-à-dire de voir sa propre condition être améliorée par rapport à celle des autres «joueurs».

Dans un monde qui tourne comme un Monopoly géant, les gagnants des premiers tours continuent de gagner mécaniquement, et les nombreux autres joueurs continuent de s’appauvrir… On évoque timidement la concentration des richesses et on se pose des questions à propos de la redistribution de ces mêmes richesses. Cela a-t-il un jour été pensé? Et que ferait, à cet égard, la machine?

Ce que nous devons tous faire est de penser à cela : au sens de la vie, au sens de notre vie, à celle des autres (pourquoi pas?), à la vie en société, aux vies à venir. Que dirons-nous en effet aux nouveau-nés, dès lors que nous commencerions par leur souhaiter la bienvenue?

Parallèlement à ces nouveaux paradigmes du vivre ensemble, il y a aussi le rapport à soi-même, comme «un esprit sain dans un corps sain». L’une des applications les plus salvatrices de la machine sera probablement le «coach IA».

Quel rôle de l’État dans tout ça?

Je vois dans l’État la personne morale responsable de notre projet commun. Pour la réalisation de ce projet, nous organisons une mobilisation de moyens par la collecte d’impôts (directs et indirects). L’exercice démocratique a pour but d’obtenir l’image d’un projet commun qui soit crédible, admis et souhaité par le plus grand nombre, tout en étant le moins possible inadmissible, dangereux ou nuisible pour les minorités. L’État est finalement responsable de la mise en œuvre du projet, des priorités, des moyens, etc.

Comment la machine, avec toute cette «intelligence» et cette faculté à invoquer la Connaissance, peut-elle se rendre utile? À vrai dire, il devient difficile d’imaginer qu’un État moderne puisse longtemps se passer d’un tel outil. À bien y réfléchir, il me semble de plus en plus évident que la machine pourrait, en cela, à elle seule, devenir la «tête pensante» de l’État, et ce à tout point de vue.

Actuellement, comment aborder la question du travail?

On entend dire, par exemple à partir d’études sur la question, que «l’IA» menacerait de mettre à mal certains travailleurs pour certaines professions. Comme toute technologie déjà apparue, que ne furent pas des pans entiers de professions disparues. Plus un métier repose sur un travail de nature intellectuelle, plus il sera dorénavant susceptible de pouvoir «être exercé» par la machine, et ce de manière totalement générale et généralisable. L’intervention humaine indispensable reste, quant à elle, à être prouvée, notamment sur le moyen et le long terme.

Dans un contexte où les tâches intellectuelles seraient totalement assumées par la machine, il se pourrait que le seul domaine dans lequel nous, êtres humains, puissions encore nous rendre utiles soit le travail manuel supervisé par la machine. Ce type de travail, bien réparti et distribué de manière équitable, pourrait néanmoins ne représenter pour chacun d’entre nous qu’une partie infime de notre existence. Les robots aussi assumeront des tâches physiques, mais les humains pourraient avoir pour atout d’exister déjà et d’être prêts à l’emploi.

Car au fond, ce n’est peut-être pas tant ce que la machine fera de nous qui importe, mais ce que nous choisirons encore d’être, au-delà de nos peurs, de nos considérations à présent anciennes et archaïques.

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2 réponses à “L’IA : Le jugement dernier ? Peut-être. Pourquoi pas  ?, par Serge Smeesters”

  1. Avatar de Otromeros
  2. Avatar de Pascal
    Pascal

    Merci Serge pour ce texte très riche et intéressant.
    Une phrase attire mon attention :  » il se pourrait que le seul domaine dans lequel nous, êtres humains, puissions encore nous rendre utiles ». C’est ce dernier mot qui m’a percuté : utiles. N’est ce pas là une forme de limitation du sens à donner à notre vie ? Cet utilitarisme n’est-il pas une scorie d’une vision mécaniste de la société, voire, si je peux me permettre cette petite provocation, une vision de « dominé » dans une société hiérarchique ? Si certains sont « utiles », comme nous le laisse croire un certain discours, c’est bien que d’autres sont inutiles.
    Comprenez moi bien, je suis certain que vous ne faites pas partie de ces dualistes qui opposent utiles/inutiles. Je propose simplement d’ouvrir la réflexion sur l’évolution de la société, justement en sortant de ce carcans utilitariste qui pourrait être permis par un certain usage de l’IA.

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