Télérama, le 25 mars, page 31 (texte revu)

Un texte rétabli, à partir de la retranscription, extrait de l’entretien que j’ai accordé à Télérama. Il remplacera le texte en ce moment en ligne sur Telerama.fr. Le texte dans la version papier n’est évidemment malheureusement pas modifiable.

Anthropologue, ex-trader, spécialiste de la finance, Paul Jorion ne voit pas de montée de la haine dans le pays. Mais il estime que jamais dans l’histoire du capitalisme le mécanisme de concentration de la richesse n’a été aussi puissant. Et il espère un sursaut. Le titre de son dernier livre ? Se débarrasser du capitalisme est une question de survie

En quoi le système capitaliste est-il de plus en plus violent ?

Il ne cesse de perfectionner les mécanismes de concentration de la richesse. Le premier facteur de cette concentration, qui existait déjà au XIXe siècle, c’est le versement d’intérêts et de dividendes, qui n’était pas problématique lorsque ces intérêts n’étaient qu’une partie d’une nouvelle richesse créée. Avec le prêt à la consommation, les intérêts ne sont plus le reflet d’une nouvelle richesse, mais une hypothèque sur des salaires à venir. On a remplacé le salaire manquant par un accès facilité au crédit. C’est ainsi qu’on peut faire redémarrer une économie non pas parce que les gens ont plus d’argent mais parce qu’ils peuvent emprunter davantage, et donc s’appauvrir. Et créer des bulles financières au passage, qui éclateront un jour.

Le deuxième élément de concentration de la richesse, c’est la levée des interdictions de la spéculation un peu partout à la fin du XIXe siècle. Jusqu’en 1885, en France, il était interdit de parier à la baisse ou à la hausse des titres financiers. Aujourd’hui, n’importe qui peut parier sur n’importe quoi, ce qui crée un risque qui n’existait pas jusque-là et favorise la concentration de la richesse. La spéculation fait encore partie du capitalisme de type classique. Avec le troisième élément, en revanche, on sort de ce modèle.

De quoi s’agit-il ?

Des produits dérivés, nés de la fin d’un ordre monétaire international en 1971 et de la dérive ultra-libérale qui débute à cette époque. Ce sont notamment les fameux CDS (Credit-default Swap), des contrats qui permettent de s’assurer contre tout risque de perte sur un instrument de dette, mais qu’on peut utiliser aussi comme un instrument de pari ! En septembre 2008, toutes les Banques centrales sont venues au secours de la compagnie AIG qui avait assuré ces CDS et qui devait payer aux détenteurs de titres 180 milliards de dollars évanouis, alors qu’elle ne disposait que de 6 milliards de réserves. Eh bien ce sont les gouvernements qui ont payé intégralement ! Donc les contribuables. Alors que lors de la crise de1929, les riches avaient beaucoup perdu, en 2008, ils n’ont pas perdu un centime. Pourtant, la moitié de cette perte de 180 milliards était le résultat de paris spéculatifs. BNP Paribas et Société générale étaient parmi les plus gros détenteurs d’obligations et de paris. C’est la France qui avait insisté pour que les sommes soient versées intégralement aux parieurs.

François Fillon était alors Premier ministre, et c’est lui qui demande aujourd’hui au peuple d’être raisonnable…

On ne sait pas si c’est de l’inconscience ou de l’arrogance de classe. Ce sont des gens à qui les pauvres paraissent exotiques. Ils pensent que les sommes extravagantes versées par le marché récompensent soit le talent soit une prise de risque. Dans mon livre sur Keynes (Penser tout haut l’économie avec Keynes, 2015), j’ai souligné qu’au contraire les gens qui obtiennent des surprofits récoltent les fruits d’avoir su se débarrasser du risque sur les autres.

Cette concentration de la richesse explique-t-elle la montée du populisme ?

Ce qui suscite les votes de protestation, c’est la remise en question de l’Etat-providence, que l’on aurait dû inscrire dans les constitutions pendant les Trente Glorieuses, au lieu d’en faire un appendice de la croissance. Les gens ne votent plus “pour” aux élections, il votent contre. Et contre l’ultra-libéralisme ! Au petit bonheur la chance, en fonction des personnalités. Si l’on additionne l’extrême-droite et l’extrême-gauche, cela fait du monde.

Dans ces votes protestataires, ne trouve-t-on pas une volonté d’en finir avec l’ultra-libéralisme ?

Bien sûr, et la situation est aggravée par le fait que l’opinion publique a compris qu’une grande partie du pouvoir économique et financier a échappe aux juridictions nationales et que les Traités de libre-échange ne feraient qu’aggraver cette tendance. Elle a compris que d’autres droits encore seront confisqués par les puissances d’argent si on permet à des tribunaux arbitraux de donner tort à des Etats contre lesquels des transnationales ont porté plainte. Il faut savoir que ces tribunaux d’arbitrage s’inscrivent dans une tradition qui est celle du droit maritime, qu’en l’absence d’un droit véritablement mondial, on recourt par défaut au droit qui existe depuis le XVIIe siècle pour régler des conflits entre personnes appartenant à des Etats différents. Ce droit n’était évidemment pas fait pour régler des rapports entre des Etats et des firmes dont le budget dépasse souvent celui de ces Etats.

Face à la montée de la pauvreté, la mesure que préconise Benoît Hamon d’un revenu universel vous parait-elle appropriée ?

L’idée est sympathique, mais j’ai une critique du même ordre que celle qu’émet Thomas Piketty qui fait partie de son équipe. Dans le système capitaliste actuel, avec une idéologie ultra-libérale et la spéculation autorisée, moi qui ai été dix-huit ans banquier, je peux affirmer que 90% des sommes qu’on distribuera se retrouveront dans le coffre des banques, parce qu’on réunira là des équipes qui réfléchiront à comment détourner cet argent. Ma proposition alternative, c’est d’étendre la gratuité. On peut revenir à une santé et une éducation gratuite, et développer la gratuité de l’eau, des transports publics, et d’une alimentation de base. Ce qui ne représenterait pas des sommes considérables, serait à l’abri de la prédation des banques, et irait à l’encontre du consumérisme – contre lequel un revenu universel ne serait pas protégé.

Le climat de cette campagne présidentielle vous inquiète t-il ?

Oui, parce que je ne suis pas certain que ceux qui hésitent au premier tour entre Hamon et Mélenchon se reporteront sur Macron qui – faute de mieux – incarne un ultra-libéralisme « à visage humain ». Le climat actuel n’est pas si éloigné des années 30. « Tous pourris ! », entend-on. « Du balai ! », dit Mélenchon, une image utilisée à l’époque par des gens qui n’ont rien de sympathique. De la même eau, les propos de Fillon qui appelle à une rébellion contre les pouvoirs démocratiques et à la guerre civile. Ce sont des propos séditieux, apparentés au boulangisme, qui dans d’autres nations relèvent de la haute trahison. Il faut faire attention car Marine Le Pen se tient bien dans les débats. Elle l’emporte par sa faconde sur des gens qui ont de bien meilleurs arguments qu’elle. Un sursaut de gauche contre l’ultra-libéralisme est indispensable mais malheureusement peu réaliste vu la fracture historiques de la gauche entre courants autoritaire et anti-autoritaire.

Propos recueillis par Vincent Remy

Se débarrasser du capitalisme est une question de survie. Ed Fayard 304 pages 19€

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